10.03.2011
YAN-PETIT REPRIS 1 (1 - 4)
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Yan-petit

Sans-culotte Grenadier
"Yan-Petit"
est un roman historique,
l'histoire d'un enfant de la Révolution,
qui deviendra soldat de l'Empire,
- un bien modeste conquérant dans le sillage de Napoléon.
TABLE
I - Le 14 juillet
II - Le petit peuple de Paris
III - De quoi demain sera-t-il fait?
IV - La fusillade du Champ-de-Mars
V - La patrie en danger
VI - La victoire en chantant
VII - La Grande Armée
VIII - Les désastres de la guerre
IX - La retraite d’Espagne
X - Epilogue
* * * * * *
Yan-petit
par Gérard SONCARRIEU
Adieu mon pays
Ce jeune homme, là, dans cette auberge, si quelqu’un lui demandait son nom, répondrait-il : Jean Laborde?
Peut-être, car il parle français et n’a aucune raison de cacher son identité. Son hésitation ne pourrait venir que du manque d’habitude.
Il y a quelques jours encore, dans son Béarn, on l’appelait Yan-petit de Loustanau : Yan pour Jean, dans la langue du pays; petit, comme son grand-oncle maternel, même prénom, même sobriquet; de, particule roturière pour introduire le nom de la chaumière où il est né, cette maison Loustanau, dans laquelle Amédée Laborde, son père, a été admis comme gendre.
Combien de générations faudra-t-il pour que le patronyme nouveau s’impose? Ne sont-elles pas amusantes, ces coutumes béarnaises? Surtout vues de Paris... Ce surnom, par exemple... Alors qu’il mesure déjà cinq pieds quatre pouces(1,72 m) ... Ah! il a bien fait de partir. La-bas, si haut que fût montée la toise, il serait resté Yan-petit, à tout jamais.
- Vas-y, Yan-petit, saute, saute! Qu’on ajoute un fagot pour Yan-petit!
Une grande lumière déchire la nuit. L’assistance recule jusqu’à l’ombre des chênes. Maître de l’arène, il s’élance. Il bondit, ébloui. D’un seul coup, l’immense flamme brûle ses jambes, lèche son dos sous la chemise, grille ses sourcils.
A plusieurs reprises, il a nargué le bûcher, les piqûres des braises sur ses chevilles nues marquant la fin de chaque épreuve.
- Bravo, Yan-petit, bravo! criaient les filles.

C’était le feu de la Saint-Jean, c’était le jour de ses quinze ans. Il n’y avait pas trois semaines de cela... C’était si loin déjà!
Une taverne et des vauriens
Dans la cheminée, quelques flammèches dansent sous la marmite. L’aubergiste, une solide matrone aux tempes grises, surveille la cuisson de la soupe. Elle soulève le couvercle, goûte, ajoute une feuille de salade, une pincée de sel, une noisette de graisse, mais elle ne reste pas longtemps près du foyer. Dès qu’elle peut, elle reprend le guet, à la porte de la taverne qui donne dans la rue Galande. Ses coups d’œil à droite et à gauche, le geste nerveux de sa main pour relever les cheveux tombés sur ses yeux traduisent son inquiétude.
Quatre homme jouent aux cartes dans le fond sombre de la salle. Pourquoi sont-ils installés si loin de l’entrée? Cherchent-ils à se cacher? Peut-être que les cartes sont interdites à Paris? De toute façon, n’est-ce pas péché mortel de jouer au cabaret? Ils sont louches, ces gens-là.
De temps en temps, l’un d’eux lance :
- Alors, la mère?
- Ma foi, les gars, vous aurez à vous contenter de mon bouillon.
Ces brefs dialogues ont permis au jeune voyageur de comprendre les craintes de la femme. Son mari est sorti de bon matin pour faire le marché, bien que son espoir fût mince de se ravitailler. En effet, des régiments étrangers, au service du roi, cernent la ville et en interdisent l’accès au paysans de la banlieue. Versailles veut affamer Paris. Depuis plusieurs jours, les boulangers manquent de farine. Son mari s’en est allé quand même, et il ne rentre pas...
- Il a dû se faire massacrer par les dragons, note l’un des joueurs.
- Ces salauds-là, ajoute un autre, passent par les égouts, à ce qu’on dit, et se répandent dans tous les quartiers pour semer la terreur.
- C’est pas bientôt fini! s’exclame la tenancière. Vous avez tort de plaisanter. Tout ce qu’on raconte n’est pas faux!
Les poings sur les hanches, elle affronte le groupe bruyant qui, pour se faire pardonner, lui commande une autre bouteille. La troisième bouteille!

Bistro et ivrognes (Marcel Prunier)
Les compères seront sans doute privés du bon repas qu’ils espéraient, mais ils ne mourront pas de soif. Déjà, l’ivresse les gagne. Délaissant les cartes, l’un d’eux, le plus âgé, un grand diable hirsute et dépenaillé, sort de l’ombre sa mandoline et se met à chanter :
Que Mandrin fut un héros...
Le cousin Jules
- Alors, Yan-petit, on ne s’est pas perdu dans Paris?
Sur le pas de la porte, dans le soleil de juillet, Jules Loustanau, un instant immobile, tend les bras vers son cousin. Il y a tant de chaleur dans son geste et dans sa voix que le jeune homme se demande s’il doit se lever pour une accolade. Mais il n’en fait rien, jugeant que, depuis trois jours qu’il est à Paris, il a échangé avec l’arrivant un nombre suffisant d’embrassades.
- Avant de trouver, dit-il, j’ai quand même tourné un moment autour de l’église Saint-Séverin...
- Tu es là, c’est le principal, Jules.
Jules s’assied, passe commande à l’aubergiste d’un clin d’oeil appuyé, puis déclare:
- Et maintenant, cousin, tu vas m’expliquer, bien comme il faut, pourquoi tu t’es sauvé de chez nous, comment tu as voyagé et ce que tu comptes faire.
Le tout exprimé en pur béarnais, net et rocailleux à souhait. Bien qu’il ait quitté sa province depuis plus de vingt ans, Jules Loustanau ne renie pas ses origines.
- Mais tu sais tout, Jules! s’étonne le garçon.
- J’ai bien senti que, devant ma femme, tu n’osais pas aller jusqu’au bout de ta pensée...
- Et moi, j’ai bien compris qu’elle a peur que je m’installe chez vous!
- Mais non, grand bêta que tu es! la Marie ne veut que ton bien! Le récit de ton voyage l’a effrayée... Dame, c’est que les routes de France ne sont pas sûres en ce moment!
Yan-petit affirme au contraire qu’il a traversé le pays sans difficulté. A Pau, il a attendu que la diligence soit attelée. Il a grimpé jusqu’à l’impériale sans se faire voir et s’est caché sous la bâche, au milieu des colis. Le cocher ne l’a tiré de là-dessous qu’à Aire-sur-l’Adour...
- C’était Joseph Lacaze, un pays... coupe le cousin. Bref, jusqu’à Bordeaux, d’accord, mais après...

- Après? Mais les cochers n’étaient pas fâchés que je les aide. C’est qu’il y a du charivari, dans les relais, asteure. Les gens viennent aux nouvelles, les voyageurs sont harcelés, on se chamaille à propos du roi, de la reine, des députés... A Angoulême, on racontait que des soldats avaient été mis en prison avec des galériens, pour avoir juré d’obéir à l’Assemblée Nationale. A Poitiers, on apprenait que des milliers de Parisiens s’étaient rassemblés pour les libérer. A Orléans, on ne savait toujours pas si le roi accepterait de le gracier...
- Eh! oui... Eh! oui... Et toi, au milieu de tout ça, mon pauvre Yan-petit?
- Moi? Comme une truite dans le gave, mon cousin. Non seulement les cochers me prenaient avec eux sur la banquette, mais ils se passaient le mot de l’un à l’autre : à la fin, je n’avais pas même à demander la permission de monter.
Ce récit ne les empêche pas de déguster les belles tranches de jambon que l’aubergiste leur a servies.
Mais oui , des bien belles tranches...
Pendant ce temps, les joueurs de cartes se contentent d’une assiette de soupe, d’une mince tartine, et, pour se consoler, d’une quatrième bouteille.
Un peu plus tôt, un grand jeune homme blond est entré dans la taverne. Il s’est installé à l’écart et a demandé à déjeuner. L’aubergiste semble bien le connaître. Il n’en devra pas moins faire avec la soupe et un verre de vin, car elle n’a plus une miette de pain.
- Bravo pour le voyage! reprend Jules. Mais pourquoi as-tu quitté le pays?
- Je te l’ai déjà dit! Mon maître m’a menacé de me chasser si j’allais chez nous pour la Saint-Jean, et j’y suis allé.
- Il t’aurait peut-être pardonné?
- Je ne sais pas, je ne crois pas...
Comment lui expliquer, à ce cousin inconnu, exilé à Paris depuis si longtemps?
Yan-petit supportait mal sa condition de valet d’écurie. Il en avait eu assez de secouer les litières et de tirer des seaux! Mais c’était surtout... c’était l’air du temps, qui l’avait incité à l’aventure et au voyage.
Pendant qu'il raconte, l’aubergiste a discrètement tiré des cendres un poêlon. Puis, se dirigeant vers ses heureux clients, elle lance d’une voix forte, pour s’excuser auprès des autres:
- Voilà le poulet que vous m’avez apporté hier soir, en même temps que le jambon, monsieur Jules.
Paris est une poudrière
Quand le couvercle est levé, une délicieuse odeur de volaille et d’oignon se répand dans la salle. De rage, le mandoliniste saisit son instrument et chante les exploits de Mandrin, qui dépouillait les riches pour faire le bonheur des pauvres. De l’autre côté de la taverne, le garçon solitaire s’efforce de paraître indifférent.
- Avec ça, la mère, vous nous servirez une bouteille de vin de Suresnes, commande Jules.
Et tout en remplissant l’assiette de Yan-petit, il lui raconte les ripailles d’autrefois, qu’il organisait dans cette même taverne, du temps où il n’était pas marié. Mais aujourd’hui, ce ne serait plus possible... La vie devient de plus en plus dure... Paris a bien changé...
Cette transition pour introduire à nouveau la question qui lui brûle les lèvres :
- Maintenant, fiston, qu’est-ce que tu comptes faire?
- J’espérais que tu me trouverais du travail, mon cousin. Au pays, l’hôtel de Gramont passe pour l’un des plus huppés de la capitale, et le bruit court que tu y as une grosse situation...
- Ma foi, je suis premier palefrenier, c’est vrai. A ce titre, j’ai pu te ménager un coin dans les écuries... Mais tu ne pourras pas dormir là jusqu’à la fin des temps!
- C’est ta femme, hein, qui t’a persuadé de me renvoyer?
- Pas du tout! Elle a beau ne pas comprendre le béarnais, elle t’aime beaucoup, ma femme! Est-ce qu’elle ne t’a pas invité, hier soir? Aujourd’hui, si elle avait pu se rendre libre, elle nous aurait préparé le poulet. Tiens!... dis-nous quel jour tu pars, tu verras le souper fin qu’elle nous servira.
- Je te demande pardon, cousin, je reste.
Le visage de Jules s’embrunit. Une ride barre son front bas. Il passe plusieurs fois la main dans ses cheveux, puis la pose sur son cœur et déclare :
- Petit-Yan, j’estime qu’il est de mon devoir de te parler comme le feraient Amédée, ton brave homme de père, et Anastasie, ma tante, ta pauvre mère...
Selon lui, ces bonnes gens n’ont pas mérité le chagrin que leur inflige leur fils vagabond. Chagrin qui pourrait devenir désespoir! Car il risque sa vie, de nos jours, celui qui joue au bohémien! Ici surtout! Le danger est partout! Ce matin, le tocsin a sonné, sans que l’on sache pour quelle raison .

14 juillet, le matin : pillage de l'Hôtel des Invalides.
Les émeutiers s'emparent de canons et de fusils.
De tous côtés, ce ne sont que cavalcades et huées incompréhensibles. Une sorte de folie collective... Paris est une poudrière! Pour venir de la rue de Condé à la taverne, Jules n’a pas suivi le quai. Et pourquoi? Pour ne pas entendre, de l’autre côté de la Seine, ces excités de la place de Grève, qui crient sans cesse : “Aux armes! A la Bastille!” Tout cela finira mal... Pour un peu, on en oublierait de se régaler du poulet.
- Mais regarde, petit, regarde!
Jules tend le bras vers la porte. Dans la rue Galande passent en courant et en hurlant des hommes et des femmes, au milieu desquels l‘aubergiste espère toujours découvrir son mari.
- Tu ne crois pas que tu serais mieux à Pau?
- Tout ce que je te demande, mon cousin, c’est de me cacher au fond d’une écurie, et de me donner un peu de travail, en attendant des jours meilleurs.
- Eh! oui.. Eh! oui... Seulement, le majordome à qui j’en ai parlé n’est pas d’accord... Les engagements ne se font pas comme ça... Surtout en ce moment! Moi, il y a quinze ans, c’est un cocher du duc de Choiseul qui avait donné mon nom au maître d’hôtel des Gramont..
Bien que l’exercice de ses fonctions l’appelle maintenant, Jules prend le temps de dévoiler quelques aspects du réseau de recommandations qui lui permettra d’obtenir pour son protégé, un jour, une bonne place dans la domesticité parisienne d’origine béarnaise.
- Je t’inscris sur mes tablettes fiston, promis...
Le plus urgent étant qu’il reparte pour Pau.
Mais Jules n’est pas homme à le brusquer. Il lui laisse tout l’après-midi pour réfléchir.
- A la nuit tombée, je t’attendrai dans l’écurie. On s’arrangera pour que tu y couches encore une nuit. A ce soir, Yan-petit.
Debout, le mandoliniste égrène avec entêtement les couplets de sa mandrinade. L’un de ses acolytes se lève à son tour. C’est un gros homme d’une quarantaine d’années, au visage pourpre. D’un geste large, il retend sur son ventre sa ceinture de flanelle. Puis il titube jusqu’à la table du jeune voyageur, et là, prenant appui sur ses bras, il penche vers lui son nez d’ivrogne.
- Eh! La Jeunesse, éructe-t-il, écoute un peu la musique, écoute l’artiste!... Mandrin, c’était le roi des contrebandiers, le meilleur des redresseurs de tort...
Un autre s’approche, maigre celui-là, mais non moins véhément.
- Dis, La Jeunesse, sais-tu, qu’on lui a brisé les bras, les jambes et les reins, avec une barre de fer?...
Sur la tête basse de Yan-petit, les détails de l’horrible supplice pleuvent comme autant de menaces. C’est alors que le dernier des joueurs, un pâle gredin à peine sorti de l’adolescence, se précipite vers le groupe en criant :
- Moi, je suis Catherin, le fils de Mandrin, justice!
- Si c’est pas malheureux, glapit la tenancière en se précipitant, profiter de ce que le patron n’est pas là pour semer la pagaïe!...
Et s’en prenant au dernier intervenant :
- Qu’est-ce que tu racontes, toi, que tu es le fils de Mandrin? Mandrin est mort sur la roue depuis près de cinquante ans!...

Le supplice de Mandrin
- Son fils ou son petit-fils, eh, vieille couenne!
L’effet de surprise passé, les malandrins se détournent d’elle pour assiéger de nouveau Yan-petit. L’un hume les restes du poulet, l’autre commence à lui palper les poches... Alors elle s’empare d’un balai.
- Beauceron, viens m’aider, crie-t-elle à l’adresse du client solitaire.
- Holà, messeigneurs!
La voix retentissante du grand blond immobilise les assaillants. Il n’a pas encore quitté sa place que déjà les autres s’éloignent de leur victime. Mais c’est pour mieux faire front, le musicien sa mandoline brandie, le gros homme tendant les poings, le troisième armé de son sabot, le dernier, le plus jeune, fouillant sa poche pour y chercher une arme plus meurtrière.
Cette tactique n’intimide guère ledit Beauceron. Calmement, il soulève un banc et s’en sert comme d’un bouclier pour refouler les agresseurs. Soudain, d’une poussée, il les culbute les uns par-dessus les autres dans l’encoignure sombre qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Pour consacrer leur défaite, l’aubergiste leur administre quelques coups de balai.
Gêné, Yan-petit s’est levé.
- Ce n’est pas que je sois peureux, dit-il à son sauveteur, mais je craignais d’envenimer les choses... Je ne sais comment vous remercier.
- C’est facile, réplique Beauceron, avec un geste expressif en direction du poulet.
- Il reste une cuisse présentable, tenez... prenez... mangez...
- Merci, mais sur le pouce, parce que je suis pressé. Veux-tu savoir pourquoi, l’ami?
Un jockey de grande maison
Ce matin, Beauceron était de ceux qui ont envahi l’Hôtel des Invalides pour prendre des canons et des milliers de fusils. Cet après-midi, les mêmes doivent s’emparer d’autres armes à la Bastille. Malheureusement, le jeune homme a dû quitter ses compagnons pour aller soigner les chevaux de son maître. Mais il ne voudrait pas que le bon peuple de Paris attaque la forteresse sans lui...
Ce récit enthousiasme son auditeur, l’étonne aussi :
- Vous en avez de la chance, d’avoir un emploi qui vous permet d’aller et venir comme vous voulez.
- Je suis jockey chez les de Staël.
Quatre mots d’hébreu ne seraient pas plus obscurs pour le Béarnais. Grâce à Dieu, Beauceron, bien qu’il n’ait guère de temps, sait se montrer patient. Il explique qu’un jockey, c’est un aide-postillon, parfois chargé de monter sur l’un des chevaux de devant d’un attelage, parfois placé derrière le carrosse, debout, pour crier : “Gare!”. Quant aux de Staël, qui ne les connaît? Madame surtout. Lui, c’est l’ambassadeur de Suède. Mais elle, son épouse, c’est la propre fille de Necker.


Pour le coup, notre voyageur se félicite d’avoir tendu l’oreille dans les relais, entre Pau et Paris. Il sait que Necker est un ministre aimé du peuple. Beauceron lui apprend que ce brave homme, le seul capable de mettre en œuvre les réformes réclamées par l’Assemblée, a été renvoyé par le roi et condamné à quitter le pays. C’est pourquoi la capitale se soulève...
- Et c’est pourquoi je suis libre de participer aux événements, plaisante Beauceron, parce que Mme de Staël a suivi ses parents, et M. de Staël a suivi sa femme. Toute la famille a pris hier la route de Bruxelles. J’ai failli être du voyage, mais finalement on m’a chargé de m’occuper des chevaux qui restaient...
A quelques pas des jeunes gens, les malandrins, têtes jointes au-dessus de leur table, préparent dans l’ombre une revanche. Pour tempérer leur ardeur, l’aubergiste leur a servi de l’eau de vie, mais l’accalmie ne saurait durer. Pourtant, ce n’est pas la menace d’un deuxième assaut qui hâte le départ de Beauceron. C’est plutôt, dans l’encadrement de la porte, deux ou trois têtes, détachées d’une sarabande bruyante, qui crient en passant: “A la Bastille!”

Quartier de la Bastille (Plan de Turgot)
Beauceron quitte la table, hésite, donne une grande tape à l’épaule du Béarnais :
- Eh! La Jeunesse, je t’emmène?
Ils ont pris la Bastille.
Beaucoup plus haute que les plus hautes bâtisses voisines, grise, massive, empanachée de fumée, la terrifiante prison barre la rue Saint-Antoine. Au sommet de ses tours, entre les créneaux, on devine les bouches des canons qui menacent la foule. Et quelle foule! Un hérissement de piques, de fourches, de fusils! Une foule immense et bigarrée de citoyens armés, coincés entre les murs des maisons, pressés par les flots de curieux que déversent les rues adjacentes. Jamais le jeune Béarnais n’a vu tant de gens rassemblés. Cela le fait penser à l’église de son village, le jour de Pâques ou la nuit de Noël... A la foire de Pau, quand elle bat son plein...

Prise de la Bastille. Arrestation du gouverneur.
Vaines comparaisons, emportées par le tumulte!...
Là, on applaudit des hommes en uniforme, qui s’affairent autour d’un canon, dirigé celui-là contre la forteresse.
- Les soldats sont avec nous? demande Yan-petit.
- Les gardes-françaises, oui, répond Beauceron.
Une profonde clameur, venue de loin, souffle un vent d’héroïsme sur ce peuple, qu’elle pousse vers les funestes murailles. Le Béarnais et son compagnon frissonnent, prêts à s’élancer, à corps perdu, avec les autres.
Alors éclate un grand cri. On a aperçu un bout d’étoffe blanche, là-haut... Le pont-levis s’abat à grand fracas. Le portail s’ouvre... C'est la ruée...
Nos deux amis voudraient entrer, mais ils doivent céder le pas aux porteurs de piques et de fusils. Et bientôt, un contre-courant traverse la foule. Un groupe de gardes-françaises s’éloigne de la place, entouré d’un essaim d’émeutiers. Derrière eux se forme un cortège, qui s’engage dans la rue Saint-Antoine, en direction de l’Hôtel de Ville.
Il paraît qu’il s’agit de M. de Launay, le gouverneur fait prisonnier. On dit qu’il sera remis aux représentants de la municipalité.
Beauceron et son compagnon voient le gros de la troupe se tailler un chemin, au milieu des bousculades. Quant à eux, un tourbillon les emporte, et les dépose à l’entrée du pont Notre-Dame, où des fiacres et des carrosses sont rassemblés.
Nul doute qu’une joyeuse parade se prépare.
- Oh! ce cocher, là!... s’exclame Beauceron.
Devant l’air surpris du Béarnais, il ajoute :
- Il est vrai que tu ne l’as jamais vu! C’est l’aubergiste... Sa femme peut l’attendre! Mais le plus beau, c’est le contenu de sa voiture, regarde! Ceux-là, tu les reconnais!
- Ah! les canailles!
Ce sont les zélateurs de Mandrin, vautrés dans les coussins. Ils brandissent des bouteilles, et crient : “Touche! Touche!" pour que le conducteur enlève l’attelage.
Ces messieurs sont pressés d’entreprendre une tournée des cabarets, mais ils ne partiront pas seuls. Agrippées aux portières, aux roues, des grappes humaines assaillent les véhicules.
Innombrables sont ceux qui estiment avoir mérité de fêter la prise de la Bastille.
La cavalcade s’ébranle au milieu des chants et des danses. Même loin de l'Hôtel de Ville la foule reste compacte. Beauceron et son compagnon suivent les émeutiers les plus exubérants jusqu’à la tombée de la nuit. Ils s'amusent bien. Mais si joyeuse que soit la fête, elle ne saurait faire oublier son devoir à celui qui s’est vu confier la responsabilité de plusieurs chevaux. Le jockey, promu maître d’écurie, doit maintenant rentrer rue du Bac. Pour les deux garçons, l’heure de se quitter a sonné. Ils se serrent les mains, un peu émus, vaguement amers, cachant avec des rires le regret d’une amitié qui n’a pas eu le temps de naître. Faut-il vraiment se séparer?
- Si tu veux, plaisante Beauceron, je te prends en pension, l’hôtel est tout à moi, du côté des communs.
- Dans ce cas, il faut que j’avertisse mon cousin, réplique l’autre sans hésiter.
Jules Loustanau apprend avec plaisir la nouvelle que lui apporte Yan-petit, à savoir que celui-ci espère obtenir une place dans la première diligence qui partira pour Orléans. Prudent, l’ancien recommande à son protégé d’aller camper sans plus tarder à proximité de la poste, ce qui abrège les adieux.
Tout cela va si vite que Beauceron n’a pas terminé sa distribution d’avoine et de foin quand son compère le rejoint.
- J’y pense, lui dit-il en finissant de remplir les mangeoires, j’ai mieux qu’une botte de paille à t’offrir, je te cède ma chambre.
- Et toi?
- Je prendrai celle de Bellerose, notre premier palefrenier, qui est parti pour Bruxelles. On s’entend bien tous les deux.
La fin d'une belle journée
Les pièces destinées au personnel des écuries se trouvent entre la sellerie et la remise où l’on gare les voitures. Elles sont petites, mais confortables et propres, avec leurs parois faites du même bois précieux que les stalles des chevaux de selle.

L'écurie (Th. Géricault - détail)
Dans la cour entièrement pavée, à l’angle que forment la remise et les écuries proprement dites, un grand tilleul étend ses branches sur l’abreuvoir. Il y a là, contre le mur, un banc . Beauceron y installe son invité.
- Tu m’excuseras, lui dit-il, de ne pas avoir de quoi te régaler comme sait le faire ton cousin.
D’un torchon qu’il déplie, il sort un joli pain de seigle et un pot de beurre. Il vide ensuite le contenu d’un petit sac : des pommes roulent sur la pierre chaude.
- Elles viennent du château de Saint-Ouen, dit Beauceron.
L’intendant de ce château, qui appartient aux Necker, sera en quelque sorte le chef de Beauceron, avec droit de regard sur les écuries, pendant l’absence de leurs maîtres.
- Sois tranquille, précise le jockey, il a suffisamment à faire là-bas, on ne le verra pas souvent.
- Peut-être, mais ces lumières?... demande le Béarnais.
Son doigt désigne, au fond de la cour, la façade majestueuse de l’hôtel, où plusieurs fenêtres sont éclairées.
- Eh! La Jeunesse, je t’ai promis les communs, pas la bâtisse tout entière! C’est l’ambassadeur qui a filé, pas l’ambassade! Mais ne t’en fais pas, j’ai des amis dans la place, surtout du côté des cuisines.
- Tout de même, quand les Staël reviendront...
- On avisera, mon camarade. a chaque jour suffit sa peine. Aujourd’hui, on a pris la Bastille, c’est déjà pas si mal.
Sur cette forte parole, les jeunes gens, unis par le sentiment du devoir accompli, allèrent se coucher.
2 - LE PETIT PEUP LE DE PARIS
La belle livrée
Lorsqu’il ouvrit les yeux, le jeune Béarnais sentit sa gorge se nouer...
Près de son lit, un homme s’inclinait, écartant légèrement les bras, un chapeau à large bord coincé sous son coude gauche. Cet inconnu portait une redingote, des culottes à hauteur du genou, des bas et des souliers. Un habit superbe, bleu et blanc, orné de broderies, rehaussé de gros boutons dorés, agrémenté d’un jabot. Pour nouer en queue les cheveux sur la nuque, un ruban de linon noir...
Etait-ce un maître d’hôtel? L’intendant du château de Saint-Ouen? Quelque secrétaire d’ambassade?
La chambre étant mal éclairée par un petit vasistas, le personnage, qui s’était présenté à contre-jour, aurait pu faire durer le quiproquo. Mais il partit d’un grand rire:
- Alors, La Jeunesse, que penses-tu de mon costume?
- Oh! Beauceron... Tu ressembles à un marquis.
- C’est ma livrée de gala. Je voulais t’en faire la surprise.
Le jockey remit ses vêtements ordinaires pendant que son ami se levait, puis tous deux se dirigèrent vers l‘aile droite de l’hôtel, où se trouvaient les cuisines.
La soupe du matin
Une certaine madame Gauthier, jeune femme énergique, aux manches retroussées, les accueillit avec une brusquerie joviale.
- Or ça, Beauceron, tu ne te réveilles que quand la soupe est faite, pas vrai?
Et désignant le jeune Béarnais:
- Celui-là, qui c’est? Les maîtres t’ont donné un aide avant de filer? Comment s’appelle-t-il?
- De bons amis à moi l’ont baptisé La Jeunesse, mais il a un autre nom, quelque chose comme Yan...
- Yann?... fit une voix légère, venue de la cheminée.
- Tu vas être déçue, petite, lui lança Beauceron, c’est bien Yan, mais il ne vient pas de chez toi, ce n’est pas un Breton.
Le Béarnais eut le temps d’entrevoir le fin museau d’une fillette, qui replongea presque aussitôt dans la fumée, au-dessus de la marmite suspendue à la crémaillère.
L’explication de Beauceron semblait satisfaire la cuisinière, bien qu’elle n’eût obtenu de réponse qu’à l’une de ses questions.
- Asseyez-vous, les gars, leur dit-elle.
Quand ils eurent avalé la soupe généreuse qu’elle leur servit, Beauceron lui demanda :
- Vu qu’il fait provisoirement partie de la maison, le nouveau pourrait-il jeter un coup d’œil dans les appartements.
- Tu sais que les femmes de chambre n’aiment pas ça!...
- Madame Gauthier, s’il vous plaît, soyez gentille.
La cuisinière débarrassait la table. Pour appuyer sa demande, Beauceron l’arrêta en lui prenant la taille. La familiarité de ce geste contredisait l’extrême politesse de ses paroles, mais elle, bien loin de s’en offusquer, lui tapota la joue en signe d’acquiescement.
- Petite, dit-elle à la Cendrillon qui papillonnait autour du foyer, c'est toi qui vas accompagner Yan.
Visiteur ébloui
Sous la conduite de la jeune cuisinière, le Béarnais découvrit une enfilade de salons d’une splendeur inimaginable. Ce n’étaient que plafonds décorés, murs lambrissés, ou couverts de tapisseries, parfois tendus d’un papier bleu féérique... Que meubles marquetés d’écaille et de cuivre, bronzes dorés en relief, commodes à longs pieds, tables de formes inconnues... Et des lustres, des statues, des vases, des glaces, des tableaux...
- Ce portrait, c’est celui de la mère de madame, disait la jeune guide, celui-là, je sais pas... Là, c’est son père, le ministre, là, c’est des Suédois... Celui-là, je crois que c’est le roi de Suède, celui-là, je sais pas...
Elle parlait un français hésitant. Yan-petit l’observait à la dérobée, lui accordant une attention somme toute plus soutenue qu’aux merveilles qu’elle lui présentait. Comment avait-il pu voir en elle une fillette? S’il en jugeait par sa taille, sa cambrure, sa poitrine, elle avait au moins l’âge de sa sœur Anne, c’est à dire quatorze ans. En vérité, c’était déjà un joli brin de femme, cette petite Bretonne, à l’accent si plaisant.
- Celui-là, c’est monsieur, et celle-là, madame...
Il se trouvait derrière elle, et comme la lumière mettait en relief la ligne de son front, la rondeur de sa joue, la courbure de ses lèvres, il regretta de ne pas être peintre, pour fixer sur une toile un profil aussi émouvant.
- Comment t’appelles-tu? lui demanda-t-il, en lui prenant la main.
- Gaëlle, répondit-elle.
Le retour de Necker
Dans les jours qui suivirent, la révolution prit de l’ampleur. D’abord, Louis XVI promit de disloquer les troupes, ce qui éloignait les menaces de famine. Puis il vint à l’Hôtel de Ville de Paris, où il fut applaudi lorsqu’il mit à son chapeau une cocarde tricolore, symbole de la France nouvelle. Mécontents, les courtisans les plus opposés au changement partirent pour l’étranger. Hourra!...
Mais parmi les événements les plus marquants, il en était un qui devait bouleverser le bonheur fragile de Yan-petit : le roi avait rappelé Necker.
Le retour du grand homme fut triomphal. Tout au long du chemin, les patriotes dételaient les chevaux pour tirer eux-mêmes sa voiture. A Paris, La Fayette le reçut à l’Hôtel de Ville, où il fut acclamé beaucoup plus que ne l’avait été le roi quelques jours plus tôt.
Avec le ministre revinrent les de Staël, et ce fut comme un ouragan qui s’abattit sur l’hôtel de la rue du Bac. Chaque jour, réception. La cour ne désemplissait pas. Perdu dans l’embarras des carrosses, noyé au milieu des cochers et des palefreniers, Yan-petit fut d’abord oublié. Pour trouver quelque chose à grignoter, il lui suffisait d’aller faire un tour du côté des cuisines. Il aidait de son mieux Beauceron jusqu’au départ du dernier invité, puis il grimpait subrepticement au grenier, où il dormait dans le foin.
Jusqu’à la fin du mois de juillet, par amitié pour Beauceron, Bellerose, le maître des écuries, ferma les yeux. Mais cette situation était précaire. Pour des raisons évidentes d’ordre et de sécurité, un hôte clandestin ne pouvait continuer de hanter les communs. Yan-petit lui-même en convenait, et comme aucun emploi déclaré ne pouvait lui être donné à l’ambassade, il lui fallait trouver à se placer dans Paris, ou songer à reprendre la route des Pyrénées.
Il battit le pavé sans succès pendant plusieurs jours; l’image de Gaëlle, qu’il gardait en son cœur lorsque la jeune fille n’était pas près de lui, l’incitait à poursuivre ses recherches; la bonne volonté, hélas! ne suffit pas toujours.
Le secours de l'aubergiste
Découragé, il entra un soir dans la taverne où il avait affronté les partisans de feu Mandrin. Ces chenapans ne s’y trouvaient pas. D’ailleurs, il ne s’en souciait guère... Que lui aurait-on voler? Il lui restait à peine de quoi s’offrir une soupe.
La tenancière, en le servant, lui adressa un sourire.
Simple signe de reconnaissance, sans doute... Puis elle alla se planter, les poings aux hanches, à côté d’un autre client.
- Alors, Major, lui dit-elle, il paraît que votre aide est mort?
- Ah! ne m’en parlez pas , la mère...
- Les humeurs lui sont tombées sur la poitrine?
- C’est ça, oui, fit l’homme, une fluxion d’été (bronchite), y a pas pire!
Des propos qui suivirent, il ressortait que le Major, un allumeur de réverbères, était bien embêté. Ne faut-il pas être deux pour effectuer chaque soir la tournée : l’un qui déroule la corde pour faire descendre la lanterne, l’autre qui remplit le réservoir d’huile et met le feu à la mèche? Seul, comment s’y prendre?
- Autrement dit, vous cherchez un remplaçant? insista l’aubergiste.
La brave femme, qui semblait avoir deviné les difficultés de Yan-petit, lui adressait de discrets signes de tête, pour l’inviter à proposer ses services.
Après avoir longtemps hésité, il se leva, s’approcha, marmonna:
- Je peux peut-être faire l’affaire, monsieur? On m’appelle La Jeunesse.
Oh! comme il avait honte de son affreux accent!
Au travail
D’un coup d’œil, le Major jugea que, compte tenu de sa bonne taille et de son âge, ce garçon valait celui qu’il avait perdu. Il l’engagea à l’essai, et lui offrit dix sols par jour, pour commencer.
- On vient de ramener à treize sols et demi le prix du pain de quatre livres, lui dit-il, je t’offre donc de quoi te nourrir, et il te reste toute la journée pour t’enrichir...
Un quart d’heure plus tard, la nuit étant venue, La Jeunesse laissait filer la corde de sa première lanterne. C’était en place de Grève, à l’angle de la rue de la Vannerie.

Pendaison le 22 juillet 1789,
du conseiller d'État Fouullon,
accusé d'avoir affamé les Parisiens.
Le Major avait-il choisi de commencer par ce réverbère afin de faire connaître ses opinions politiques à son nouvel aide?
- Respecte la sainte corde que tu tiens là, petit, elle a serré le cou d’un affameur du peuple!
Et, poursuivant sa tournée, il entreprit d’apprendre à son jeune adjoint un refrain que lui-même ne connaissait pas encore bien:
Ca ira, ça ira, les aristocrates
A la lanterne on les pendra.
Petits métiers
Porteur d'eau
Au cours de la semaine suivante, grâce à la recommandation du Major, il parvint à se faire une petite place dans la corporation des porteurs d’eau.
Un matin, alors qu’il allait par les rues, sa large courroie de cuir tendue sur les épaules par le poids des deux seaux, un vieillard le héla du haut d’une bâtisse de la rue Saint-Paul. Le malheureux, qui vivait seul, s’était fracturé une jambe. Il lui acheta un peu d’eau.
Le lendemain, il lui demanda de faire quelques courses. Et quand il sut que son marchand d’eau savait lire, il lui fit acheter un journal.
Yan-petit avait déchiffré les mystères de l’alphabet sous la férule du curé de son village, qui espérait l’expédier au séminaire. La vocation lui ayant manqué, ce projet avait été abandonné, mais il en avait gardé le goût de la lecture, ce qui lui permit de gagner tout à fait la confiance du vieil homme.
L’invalide lui fit promettre de l’assister tant qu’il ne serait pas remis sur pied. En échange, il lui offrit de l’héberger, pour presque rien, dans les combles de son antique maison.
C’est ainsi que Yan-petit se trouva logé dans un local que fermait une porte, qu’éclairait une étroite lucarne, mais qu’il eût été exagéré d’appeler chambre, tant il était encombré d’objets hétéroclites, entre lesquels des toiles d’araignées, lourdes de poussière, vibraient dans les courants d’air.
La récréation
Médiocre logis, travail pénible, tout cela importait peu au nouveau Parisien. Il ne rentrait chez lui, le plus tard possible, que pour dormir.
Dès qu’il avait un moment de liberté, il courait jusqu’à la rue du Bac. La calme y était revenu depuis que les de Staël vivaient la plupart du temps à Versailles, aux côtés des Necker.
Yan-petit retrouvait Beauceron à l’écurie, Gaëlle à la cuisine. Souvent, le soir, après le départ des servantes, madame Gauthier offrait à ses protégés un lait froid au sirop de fraise. Puis elle se retirait, et comme il lui fallait traverser toute la cour, et emprunter un long couloir dans l’aile opposée de l’hôtel, Beauceron l’accompagnait, car elle avait peur de l’obscurité. Les frayeurs de madame Gauthier étaient telles, et les efforts de son accompagnateur si généreux pour les dissiper, que Yan-petit ne revoyait son ami que le lendemain.
Resté seul avec Gaëlle, il s’installait auprès d’elle, au coin du feu, pour profiter jusqu’au bout de la lumière que répandaient les dernières flammes. C’est qu’ils avaient beaucoup à faire ensemble. En effet, elle avait tant insisté qu’il avait cédé à son caprice: il avait ccepté de lui apprendre à lire.
Flâneries dans les rues de Paris
Rude apprentissage! Etude contraignante, qui exigeait de fréquentes révisions.
Sous prétexte de varier les leçons, le jeune maître donnait rendez-vous à son élève sur le Pont-Neuf.

Au premier plan le Pont-Neuf

Le Pont-Neuf
Au premier plan, les charlatans
Là, ils couraient de l’estrade d’un charlatan à celle d’un autre charlatan, à la recherche d’affiches ou de prospectus à déchiffrer.
“RI-CAR-DO MET EN FUI-TE L’E-PI-LEP-SIE, L’A-PO-PLE-XIE ET LA PA-RA-LY-SIE.”
- Cherche les “i”, Gaëlle.
Et plus loin:
“MON RE-ME-DE REND LA VUE ET FAIT RE-POUS-SER LES DENTS.”
- Gaëlle, cherche les “r”, et les “e” qui font “en”.
Quel bonheur de se hisser au rang de ceux qui savent lire. Mais le discours torrentueux du marchand de drogues, les grimaces de son petit singe, les contorsions de son valet marocain gênaient leurs efforts studieux. Leur persévérance était méritoire. D’autant que d’autres tréteaux les attiraient: acrobates, prestidigitateurs, jongleurs, tireurs de cartes, devins divers.

Les acrobates
Partout du spectacle! Allez donc vous concentrer dans une ambiance pareille!
Gare aux coquins!
Un jour, ils s’étaient joints aux curieux qui faisaient cercle autour d’un arracheur de dents.
- Et d’une! s’exclamait l’opérateur, en déposant dans une soucoupe une grosse molaire.
Le patient interrogé lui ayant signifié qu’il ne souffrait aucunement, le praticien replongea son instrument dans la bouche béante.
- Et de deux!
Puis trois... Quatre! Cinq! Six!
Six dents prestement extraites! Le patient, un gros homme, ceint d’une large flanelle, cracha un filet de sang, souriant, jurant bien haut qu’il n’avait eu aucun mal. Quand il descendit de l’estrade, Yan-petit reconnut en lui le premier des malandrins qui l’avaient attaqué le 14 juillet.

L'arracheur de dents
Une semaine plus tard, le second de ces brigands se faisait à son tour arracher plusieurs dents, sans douleur, cela va de soi, ce qui entraînait un afflux de clients. Malgré sa naïveté provinciale, Yan-petit soupçonna quelque astuce. Il s’attendait à voir bientôt les deux autres compères prendre place à leur tour sur le siège du maître arracheur.
Il n’en fut rien, ce qui ne veut pas dire qu’il ne les rencontra pas. Il traversait le Pont-Neuf avec Gaëlle lorsqu’un bourgeois se détacha d’un groupe, les mains crispées sur ses poches vides, et criant : “Au voleur!”. Devant lui fuyait l’adolescent qui faisait partie des agresseurs de la taverne. L’homme volé allait se jeter à sa poursuite; une canne malencontreuse se glissa entre ses jambes et le fit trébucher, la canne d’un joueur de mandoline. Mais comment s’en prendre à lui? Le pauvre musicien présentait de gros yeux globuleux, presque tout blancs; il était aveugle, ce jour-là. Pendant que la victime se relevait, le voleur, la bourse au poing, s’était jeté entre les jambes d’un cheval, avait bondi par-dessus une chaise à porteurs, et disparu derrière un carrosse, au loin là-bas, dans la foule.
Le Pont-Neuf n’était peut-être pas le meilleur endroit pour apprendre à lire, mais quelle école de la vie!
Comme deux amoureux
Quand ils étaient fatigués du tumulte, nos jeunes gens se réfugiaient au bord de l’eau. A quelque distance du pont, le quai descendait en pente douce jusqu’au fleuve, formant là une sorte de petit port, où d’immenses barques apportaient des montagnes de foin.
Gaëlle et son compagnon s’asseyaient sur la berge, adossés au mur qui marquait la limite du débarcadère.
- La cour est le tombeau de la nation, disait Gaëlle.
- Qu’est-ce que tu racontes?... s’étonnait Yan-petit.
- C’est madame qui l’a dit.
Les mots de madame de Staël faisaient la joie de ses domestiques. Madame de Staël aimait bien le roi, mais pas du tout la reine, qui était si méchante avec son père, le bon ministre Necker.
- Mon père supplie le roi d’accorder ce qu’il sera obligé de céder, disait madame de Staël.
Elle avait tant d’esprit! Et elle ne s’intéressait pas qu’à la politique! Pétrie de dons, elle était musicienne, comédienne, écrivain! Et si franche, si frivole, si savante, si fantasque!
Yan-petit se moquait bien de cette dame, mais il aimait tellement écouter Gaëlle!
Madame de Staël avait aussi de gros défauts. Alors que son mari était beau, jeune, parfait, on la soupçonnait d’aventures sentimentales innombrables. On lui faisait grief de quelques liaisons certaines. On lui reprochait surtout de s’être bien vite consolée, après la mort de sa petite fille, au printemps dernier.
Gaëlle exprimait ses opinions dans un français chaotique, mais sa lèvre n’en était pas moins charmante. “Quelle jolie petite femme!” se disait le garçon. Et se souvenant des jugements qu’elle venait de porter : “En voilà une au moins qui sera bonne mère et épouse fidèle”.
Un jour qu’ils bavardaient ainsi, un charretier, dont la voiture s’embourbait, pataugeait à quelques pas d’eux.
- Otez-vous de là, les amoureux! leur cria-t-il.
Debout le premier, Yan-petit tendit sa main à Gaëlle, pour l’aider à se relever, et lui demanda :
- Tu as entendu ce qu’il a dit?
- Non...
Avec une brusquerie maladroite, il déposa quelque chose qui ressemblait à un baiser sur la main qu’il n’avait pas lâchée. Elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir, et pour se donner une contenance, elle se déchaussa, ramassa ses sabots, releva son jupon et lui lança :
- Au premier arrivé sur le pont!
Il ne parvint à la rejoindre qu’au milieu du pont, devant la statue du bon roi Henri.
Revoilà le cousin Jules
A cor et à cri, en pleine rue, en béarnais, s’il vous plaît! Plus quelques tapes dans le dos et quatre gros baisers. C’était le cousin Jules.
Poli sinon discret, voyant que Gaëlle ne comprenait pas ce qu’il disait, Jules Loustanau poursuivit en français, assez fier de montrer qu’il était capable de parler avec autant d’aisance dans l’une ou l’autre langue.
- J’ai reçu des nouvelles du pays. Et j’ai été bien contrarié, tu sais, Yan-petit! Oui, bien fâché que tu ne m’aies pas dit toi-même que tu avais trouvé une place à Paris!
Sous le coup de l’émotion, le garçon laissait l’autre poursuivre. Quel bonheur de savoir tous les siens en bonne santé! Quelle joie d’apprendre que la lettre qu’il leur avait envoyée était arrivée à destination! Mais comme il s’était limité, dans cette lettre, à un récit très vague de son voyage et de ses tribulations, la question du cousin ne l’étonna nullement:
- Dans quelle maison es-tu entré?
- J’aide un allumeur de réverbères, et je vends de l’eau...
- Mon pauvre petit-Yan!
Une succession de sourires, du mépris à la pitié, marquèrent le visage de Jules. Aux yeux de cet homme, la distance était grande qui séparait la classe enviable des domestiques de celle des va-nu-pieds, des traîne-misère, voués aux petits métiers de la rue. Faute de pouvoir traduire les sentiments qui l’agitaient, il se lança dans une longue diatribe:
- Tout est la faute de la révolution!...
Qu’on réfléchisse un peu! D’où venait le manque de travail? Du départ des émigrés, la fleur de la nation. Leurs serviteurs, qui n’avaient pu les suivre, étaient à l’affût de la moindre place. Quoi de plus naturel? Ah! c’est bien beau de supprimer les privilèges, mais si on appauvrit les riches, qui donnera du travail au peuple?...
Yan-petit ne pouvait s’empêcher de penser malicieusement à la mine qu’aurait faite le Major, s’il avait entendu ce discours. Le choc des deux hommes n’aurait pas manqué de piquant! Ils ne seraient tombés d’accord que sur un point : tout ce qui s’était passé jusqu’à ce jour n’était rien en comparaison de ce que promettait l’avenir.
- L’émigration va continuer, prévoyait Jules, il faut s’y préparer.
Et sur le ton de la confidence, il annonça à son cousin qu’il négociait l’achat, dans leur village, d’une bicoque particulièrement bien située pour devenir une auberge prospère.
- Ma femme et moi, on aurait bien aimé arrondir un peu plus notre pelote par ici, mais si ce n’est pas possible, nos arrières sont prêts.
Yan-petit revoyait très bien cette vieille maison, là-bas, et autour de cette maison, le village. Il en restait tout rêveur...
- Assez parlé de moi, dit Jules, raconte un peu, toi...
Yan-petit évoqua de son mieux ses difficultés. Le cousin fit semblant de s’intéresser à la dureté du métier d’allumeur de lanternes et aux aléas du commerce de l’eau.
- Et cette mignonne?... lança-t-il, en désignant Gaëlle.
- Elle est chez les de Staël.
Il ne manquait plus que cela! A sa robe nette, son fichu propre, son frais bonnet de gaze légère, il avait deviné qu’elle n’était pas une enfant perdue des faubourgs. Mais placée, il fallait qu’elle le fût chez ces gens-là! Une grande maison, certes, mais de celles qui entretenaient la révolution! Une famille de pousse-au-crime! Enfin, cette petite n’était peut-être pas responsable...
Mais il en avait assez entendu, Jules Loustanau. Étant de ces hommes qui n’aiment pas perdre leur bonne humeur, il les embrassa tous les deux et leur dit:
- Il faut que je rentre. N’oubliez pas de passer chez nous de temps en temps. Pour ma femme comme pour moi, l’hospitalité, c’est sacré.
Cela fut énoncé avec un joli mouvement de menton. A fréquenter les grands, fût-ce comme domestique, il avait acquis de bonnes manières, Jules Loustanau .
C’est de là que partira l’armée des femmes en colère.
Yan-petit, lui, court vers la rue du Bac. Cette agitation ne l’étonne qu’à moitié. Le Major avait prédit que les Parisiens affamés se soulèveraient.
Si les rues sont en émoi, l’hôtel des de Staël ne l’est pas moins. Madame de Staël a demandé qu’on attelle; elle veut rejoindre son père, qui est auprès du roi, et vite! Bellerose et Beauceron ont déjà revêtu leur livrée. Ils mangent une soupe, en discutant de la meilleure route à suivre pour éviter les manifestants. Des femmes de chambre vont et viennent, chargées de plateaux. Gaëlle aide madame Gauthier à remplir un panier de victuailles. Puis le maître d’hôtel fait son entrée.
- Madame est prête, dit-il.
Madame Gautier se précipite vers la cour, son panier à la main.
Quand le bruit des roues sur le pavé s’est éloigné, la fièvre retombe.
Yan-petit et Gaëlle se réfugient sous la cheminée, côte à côte, inquiets.
- Que se passera-t-il si les de Staël quittent la France à nouveau? Peut-être pour toujours?... Si l’ambassadeur est remplacé ? Si l’hôtel ferme ses portes?
Leur anxiété ne se dissipe que le lendemain, avec le retour de madame de Staël. Ses parents, les Necker, l’accompagnent.
- On a fait bon voyage, raconte Beauceron, mais on a eu de la chance...
En effet, des milliers d’hommes ont rejoint à Versailles les femmes révoltées.
Le peuple a envahi le château.
Ensuite, les émeutiers ont ramené dans la capitale le roi, la reine et le dauphin, pour les installer au Tuileries.
Les Necker et les de Staël ont suivi.
Le pire n'est plus à craindre.
A l'abri du froid
Et, sans autre secousse, l’hiver s’installa.
A l’ambasade de Suède, hélas! la détente qui suivit la crise fut peu sensible. Monsieur et madame de Staël ne s’entendaient pas. De plus, la fille du ministre souffrait des attaques dirigées contre son père, autant par les royalistes que par les révolutionnaires, les uns et les autres lui reprochant la politique du juste milieu qu’il s’efforçait de conduire. Dans cette atmosphère morose, la bonne humeur des domestiques s’étiolait, et Gaëlle bénéficiait moins souvent que naguère de permissions pour des escapades joyeuses en compagnie de son Yann.
Il leur arrivait pourtant de se rencontrer en dehors de l’hôtel. Comme le froid ne les incitait guère à flâner du côté du Pont-Neuf, ils se réfugiaient dans une église, tantôt à Saint-Germain-des-Prés, tantôt à Saint-Germain-l’Auxerrois, parfois à Saint-Sulpice. Ils y poursuivaient les cours de lecture, lesquels n’allaient pas sans bavardages, confidences, fous rires contenus, et pour finir, communion dans la prière.
S’ils avaient le temps, ils couraient jusqu’à Notre-Dame.

Un jour de dissipation pourtant, leur manège attira l’attention d’un prêtre.
- Que faites-vous ici, à jouer avec ces bouts de papier? demanda-t-il.
- C’est des mots que j’apprends à lire, mon père, répondit Gaëlle.
Bien loin de les gronder, le prêtre les encouragea à poursuivre. Il suggéra même à la jeune fille d’écrire une lettre à ses parents; il se chargerait de la faire parvenir au curé de son village breton.
Quel bonheur pour Gaëlle, qui n’avait pas revu les siens depuis tant d’années!
Confidences de Beauceron
Lorsque le froid était trop vif, Yan-petit rentrait rarement dans sa soupente. Après une journée passée à empêcher l’eau de geler dans ses seaux, une soirée plus éprouvante encore au pied des réverbères, il allait retrouver Beauceron. Si fort que fût le gel, il faisait bon dans l’écurie. Couchés dans le foin, les jeunes gens bavardaient une grande partie de la nuit.
Beauceron profitait de l’obscurité pour confier ses remords à son ami. Ce garçon de vingt ans aimait une promise plus jeune que lui, qu’il avait laissée dans sa province. A Paris, il s’était attiré les faveurs de madame Gauthier, une femme de caractère, qui ne manquerait pas de lui reprocher le lendemain de ne pas l’avoir rejointe. Comment lui, si simple et si droit, si foncièrement optimiste, si peu enclin aux complications sentimentales, avait-il pu se laisser ainsi piéger?
- Mais tout pourrait bientôt s’arranger, espérait-il.
Il comptait sur l’Assemblée, qui avait décidé de mettre à la disposition de la nation les biens des ecclésiastiques. Ne disait-on pas qu’il y aurait distribution des terres? Il voulait en bénéficier. Mieux valait être jockey que valet de ferme, certes... Mais en revanche, le domestique le plus haut placé avait à ses yeux une situation moins enviable qu’un laboureur, propriétaire d’importantes surfaces cultivables.
Beauceron aurait volontiers troqué la redingote de sa livrée contre une bonne veste paysanne; en même temps que de vêtements, il était prêt à changer de femme.
Joyeux anniversaire
Quand revint le printemps, les journaux de Paris rendirent compte de grandes fêtes populaires organisées dans les provinces. Portés par un vaste élan d’enthousiasme, les patriotes de différentes municipalités se rassemblaient pour célébrer la gloire de la Révolution.
Ces réunions s’appelaient fédérations.
La fête de la Fédération nationale eut lieu à Paris le jour anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1790.
Sur le Champ-de-Mars, quatre cent mille personnes, réunies sur des gradins, assistèrent à un spectacle extraordinaire.

Le Champ-de-Mars
A l'arrière-plan l'École militaire
Une messe, à laquelle participaient trois cents prêtres ceints de l’écharpe tricolore, fut célébrée sur l’autel de la Patrie.

La Fayette au Champ-de-Mars en 1790
La Fayette et le Roi prêtèrent serment à la Constitution. Et quand la reine leva dans ses bras son petit dauphin pour le présenter à la foule, elle fut saluée par une ovation immense.
Le soir, dans les rues, malgré la pluie, on chantait, on dansait, on s’embrassait.
Et Gaëlle riait dans les bras de Yan-petit.
Elle avait quinze ans. Lui seize.
3 - DE QUOI DEMAIN SERA-T-IL FAIT?
Un troisième métier
- Demandez l’Ami du peuple, le journal de Marat!
Ci-contre : L'ami du peuple (Bibliothèque historique de la ville de Paris.)
Ci-dessous : Liberté de la presse Gravure B.N. Estampes

Yan-petit avait suivi le conseil de son bon maître le Major, il était devenu crieur de journaux. Chaque matin, il parcourait les rues, de la place de Grève jusqu’au Palais-Royal, bondissant de groupe en groupe, de l’atelier à l’échoppe, du café à la taverne! Mais il n’était pas le seul à pratiquer ce métier. Jamais on n’avait vu autant de gazettes!
- Achetez l’Ami du peuple, un journal politique, libre et impartial!...
Vite, toujours plus vite, et d’une voix toujours plus forte, pour triompher de la concurrence.
L’après midi, il continuait de développer les muscles de ses jambes en redevenant porteur d’eau, et le soir, il fortifiait ses bras en halant son compte de lanternes. Excellente hygiène de vie! Comme le pain ne manquait plus dans les boulangeries, la récolte de blé ayant été bonne, et que du côté de certaine ambassade, il trouvait du beurre à mettre sur ses tartines, notre Béarnais s’étoffait. De même stature que Beauceron, il n’aurait bientôt plus à lui envier ni sa carrure, ni sa force. Il lui arrivait même déjà de faire jeu égal avec lui , lorsqu’ils engageaient une partie de bras de fer, sous l’oeil amusé de Bellerose.
La démission de Necker
Yan-petit aurait dû être heureux, mais il ne l’était pas. Plein de santé, actif, affairé, admis comme naguère rue du Bac, il vivait une fin d’été empreinte de mélancolie. Il ne voyait pas assez Gaëlle. Plus de promenade, ni de tête à tête. Le service était devenu un esclavage chez les de Staël, surtout du côté de l’office et des cuisines, plus sensibles que les écuries aux caprices de la destinée des maîtres.
Il y avait eu d’abord la démission de Necker, que ni le roi ni l’Assemblée n’avaient essayé de retenir. Grande émotion à l’ambassade! Et presque en même temps, autre sujet d’inquiétude : le bruit courait que la reine aurait vu sans déplaisir son ami, le comte de Fersen, devenir ambassadeur à la place du baron de Staël. Vive réaction de madame la baronne, entrevues, réceptions! Le salon ne désemplissait pas. La salle à manger non plus. A l’activité débordante de la maîtresse de maison correspondait une activité non moins soutenue de ses cuisinières.
Durant cette période, madame de Staël aurait dû pourtant mettre un terme provisoire à sa vie mondaine. Elle avait accouché d’un garçon, Auguste. Mais le travail des domestiques ne s’en était trouvé nullement allégé, bien au contraire!
Les choses ne s’arrangèrent qu’au début de l’automne, après que madame de Staël fut partie pour la Suisse, où elle allait rejoindre ses parents exilés. Son mari, cette fois, ne l’avait pas suivie; il gardait le bébé, ce qui n’empêcha pas le personnel de respirer. Le service de monsieur seul, quel soulagement!
Madame Gauthier put relâcher la discipline qui régnait à la cuisine, et Gaelle ne manqua pas d’en profiter.
Les délices du rêve
L’après-midi, s’il faisait beau, Yan-petit venait la chercher. Ayant épuisé les charmes du Pont-Neuf, ils marchaient jusqu’au boulevard du temple, où d’autres saltimbanques les attendaient.
Dans l’une des nombreuses baraques en bois, réservées aux montreurs d’animaux, ils aimaient à retrouver un âne qui, l’encolure tendue et le naseau frémissant, désignait la personne la plus gourmande de l’assistance. Comme ils s’exclamaient lorsque le choix de l’animal portait sur la jeune fille! La joie de son compagnon était d’autant plus franche qu’il gagnait maintenant suffisamment d’argent pour lui offrir un nougat ou une glace.
Un jour, alors qu’ils savouraient leurs friandises, étourdis par la musique et les cris des bateleurs, il la prit par la taille et lui dit:
- Pendant plus de deux mois, nous n’avons presque pas pu nous voir, Gaëlle, ce n’est pas juste!
- Quand on est domestique, mon pauvre Yann...
- Ton Yann n’est pas domestique, ma Gaëlle, et il ne le sera jamais.
- Tiens, tiens!... Alors, qu’est-ce que tu feras, Yann?
La question méritait une réponse réfléchie et complète. Ils s’installèrent à la terrasse d’un café, au pied d’un platane dont les feuilles jaunes virevoltaient dans le soleil.
- J’irai peut-être très loin d’ici, tu sais...
Partir!... Il en avait toujours rêvé.
Tout petit, il aurait aimé suivre les bergers de la vallée d’Aspe, qui s’installaient à l’automne près de son village. Ces montagnards lui parlaient de l’Espagne, un pays de cocagne, où de nombreux Béarnais avaient fait fortune.
- Mais alors, Yann (en bonne bretonne, Gaëlle mettait toujours, dans sa pensée, deux "n" à ce prénom), pourquoi as-tu choisi Paris?
- Tu vas voir, Gaëlle, tu vas voir...
Mieux que le royaume voisin, si riche fût-il, il y avait l’au-delà des mers! Les Antilles, Saint-Domingue surtout!...
- Qu’on me donne un bateau, et j’irai ouvrir des comptoirs dans les Isles, disait-il.
- C’est pour gagner de quoi payer ce bateau que tu es venu ici?
- Oui... Pour échapper à mon sort de cadet... Pour ne plus être Yan-petit... Mais maintenant, j’ai une autre idée... Il y a mieux que les Isles!
- Et quoi?
- L’Amérique!
Il criait les journaux, il les lisait aussi. Il savait tout des expéditions de La Fayette. Il connaissait les richesses de cet immense pays tout neuf, où il restait tant de place pour de hardis aventuriers...
- Yann! Aurais-tu décidé de partir?...
Au bord des larmes, elle le regardait droit dans les yeux. Ses lèvres palpitaient, mais aucun son n’en sortait. Pour contrebalancer son long discours, elle ne parvint à articuler que deux petits mots:
- Et moi?
Et elle pleura.
Il se leva, la prit par les épaules, lui donna un baiser sur chaque joue, puis il recommença, mais la seconde fois, ses lèvres se posèrent, à droite et à gauche, au coin des lèvres de Gaëlle.
Le vote des femmes
- Je ne partirai pas sans toi, lui dit-il.
- Mais je ne veux pas aller là-bas, moi!...
Comme on les observait, ils quittèrent la terrasse. Ni l’un ni l’autre ne souhaitant reprendre le dialogue qui venait de les opposer, ils abordèrent, tout en marchant, la séance de lecture du jour.
Dans l’Ami du peuple qu’il lui présenta, elle déchiffra cette phrase : “Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles si elle est remplacée par l’aristocratie des riches?”
- Tu vois, lui dit-elle, je sais lire maintenant, mais je ne comprends pas ce que je lis. Qu’est-ce que c’est l’aristocratie des riches?
- Va jusqu’au bout de l’article, Gaëlle! Il s’agit des riches qui deviendront nos maîtres, parce qu’ils seront les seuls à voter! Le Major dit que c’est un scandale de ne pas instaurer le suffrage universel! Robespierre a raison, il y a des révolutionnaires qui trahissent la cause du peuple...
- Dis-moi, Yann, je vois là qu’on ne votera qu’à partir de vingt-cinq ans. ça te laisse du temps pour t’enrichir, si tu tiens à être électeur!
Cette remarque brisa l’élan partisan du garçon. Ils poursuivirent leur promenade en riant. Quand vint le moment de se séparer, elle lui demanda:
- Ton Robespierre, est-ce qu’il a prévu que je voterai?
- Alors ça, le vote des femmes, je n’en sais rien...
- Toi, mon Yann, sois un hardi révolutionnaire! Mais promets-moi que tu tiendras compte de ma voix, avant de décider que nous partons ensemble pour l’Amérique...
Sans lui laisser le temps de répondre, elle l’embrassa sur les deux joues, deux fois. Deux fois leurs lèvres se frôlèrent.
Yan-petit se fâche
Dehors le ciel est bas; il gèle. Mais il fait bon dans la cathédrale. Les cierges, qui chassent les ténèbres et dérident l’air, répandent la fumée légère et l’odeur envoûtante de la pure cire d’abeilles.
Yan-petit et Gaëlle ont retrouvé leur refuge de l’année précédente, le clair-obscur d’une discrète chapelle, nichée entre deux contreforts de la nef. Un endroit solitaire, propice au recueillement comme aux confidences profanes; un lieu peut-être moins favorable à l’expression d’une sainte colère...
- Alors, ça recommence! s’exclame Yan-petit. Dès que cette bonne femme se ramène, c’est le grand cirque, l’asservissement des gens de service, une vraie tyrannie...
Il fait allusion au retour de Mme de Staël.
Arrivée dans le courant de janvier, elle a rouvert aussitôt son salon, rameuté les partisans de la monarchie constitutionnelle, multiplié les réunions, les démarches, les réceptions, ce qui ne l’empêche pas de trouver du temps pour rencontrer son amant et quereller le maître de maison.
- Veux-tu savoir ce que le Major pense d’elle? dit Yan. D’après lui, non seulement elle fait partie de ceux qui freinent la révolution, mais elle n’a aucune moralité : il paraît que son enfant, elle ne l’a pas eu avec son mari!
- Ils sont bien renseignés, les allumeurs de réverbères, pouffe Gaëlle.
- C'est les femmes de chambre qui le disent...
- Peut-être... Je ne les écoute jamais... Le bébé Auguste est si mignon! Cela dit, mon Yann, si cette dame nous empêche de nous rencontrer, maudissons-la en secret, mais n’en parlons plus quand nous sommes ensemble...
Gaëlle l'adoucit
- Tu es trop indulgente, Gaëlle!
- C’est pour ne pas perdre de temps! Tiens, demande-moi plutôt comment nous pourrions concilier ton goût pour les voyages et mon souhait de ne pas quitter mon pays...
- Eh bien?...
- Nous pourrions avoir un commerce d’étoffes... Je tiendrais la boutique... Tu irais acheter au loin les soies les plus fines, les dentelles les plus rares... En même temps tu vendrais des tissus de France... Mais surtout, tu reviendrais souvent, et alors, quel bonheur quand la petite famille se trouverait réunie...
- Une petite famille, ça veut dire combien d’enfants, ma Gaëlle?
Elle rougit, sa pudeur s’effarouche, elle regrette de s’être laissé aller à rêver tout haut. Pour la tirer d’embarras, il lui demande :
- Et cette boutique, où l’ouvrirons-nous?
A Paris? En Bretagne? Dans le Béarn? Poétique plus que réaliste, le projet de la jeune fille se prête à différents modelages. Une seule chose paraît sûre, ils affronteront l’avenir ensemble. Le petit bonheur qu’ils éprouvent à se trouver là, côte à côte, n’est-il pas le gage du grand bonheur qu’ils connaîtront plus tard?
Leur bavardage ayant conduit chacun d’eux à défendre sa province, ils découvrent de nombreux points communs dans leurs meilleurs souvenirs. Dans l’un et l’autre pays, mêmes fêtes carillonnées... Mêmes rue décorées pour la procession de la Fête-Dieu... Et mêmes feux de la Saint-Jean, que les prêtres condamnent... Même jeu de quilles pour les hommes... Mêmes occasions de commérages pour les femmes... Mêmes banquets de baptêmes et de mariages... Réjouissances comparables après la moisson ou lors du sacrifice du cochon... Quand la musique intervient, pour faire danser la jeunesse, on trouve d’un côté des sonneurs de biniou et de bombarde, de l’autre des joueurs de flûte et de tambourin, mais cela fait-il une si grande différence?
- Tout de même, s’exclame Gaëlle, avec un sourire malicieux, tu ne vas pas me dire qu’il y a chez toi quelque chose qui ressemble à nos pardons!
- Tu crois ça, ma fille! Je vais te raconter un pèlerinage au sanctuaire de Bétharram...
L’évocation chaleureuse de leur enfance leur a fait oublier, en même temps que leurs projets d’avenir, la misère qu’ils ont connue. Ils voguent en plein rêve...
Brutal réveil
Une voix qui gronde derrière eux les replonge brutalement dans la réalité.
- Mais je vous reconnais...
Une soutane s’approche, une tête se penche... Le prêtre, qui s’était gentiment chargé, l’hiver précédent, de faire parvenir une lettre aux parents de Gaëlle, leur sourit. La jeune fille a su, par une tante domestique des Necker, que cette lettre était bien arrivée. Elle balbutie des remerciements, et, après un temps d’hésitation, demande:
- Mon père, est-ce que vous pourriez, cette année encore?...
- Ma pauvre enfant! s’écrie le prêtre, en joignant les mains, les yeux levés vers la voûte.
D’une voix sépulcrale, il ajoute:
- Dieu seul sait où se terre le curé de ta paroisse!
- Vous croyez que notre bon recteur a dû fuir?... murmure Gaëlle, atterrée.
Yan-petit, touché par l’émotion de sa compagne, serre les dents pour retenir l’expression de sa mauvaise humeur. Mais son silence n’est pas exactement interprété par le saint homme.
- Voyons, mes enfants, dit-il, vous avez bien entendu parler de la constitution civile du clergé!... Du serment qu’on veut nous imposer!... De la confiscation de tous nos biens!...
“Voilà bien l’un de nos réfractaires, ces suppôts de l’aristocratie!” pense Yan-petit.
Quelle objection formuler? Que répondrait le Major? Il finit par hasarder:
- Même en Bretagne, tous les prêtres n’ont pas refusé de jurer, mon père...
- Comment!...
Dans son indignation, le non-jureur lève le bras.
Dans son saisissement, le jeune homme esquisse le même geste, mais hélas! le journal qu’il serrait sous son coude tombe sur les dalles, étalant au pied du petit autel, nettement lisible à la lueur des cierges, ce titre: l’Ami du peuple.
- Oh! oh! oh!... s’exclame crescendo le prêtre, à Notre-Dame, à Notre-Dame, le plus impie des journaux!...
Il amorce une tirade sur la licence de la presse, et soudain, estimant sans doute que ces brebis égarées ne valent pas la peine qu’il se donne, il tend le doigt vers la porte et s’écrie :
- Sortez!
Yan-petit ramasse la malencontreuse gazette, Gaëlle s’abîme dans une génuflexion et marmonne en se signant :
- Meulom all da jamez Jezuz hag e vadelez
(Louons tous à jamais Jésus-Christ et ses bienfaits).
Quand ils s’éloignent, le prêtre se ravise:
- Reste, ma fille! Que cet homme parte seul!... Quitte-le!
Elle ne l’écoute pas.
Dehors, il s’est mis à neiger. Pour ne pas prendre froid en regagnant la rue du Bac, les jeunes gens se serrent l’un contre l’autre sous la cape de Yan-petit. Celui-ci rythme leur marche en chantonnant:
Se nostas amors plasen pas à tots
Aquero rai! nos qu’em uros.
- Traduis-moi... demande Gaëlle.
- Ce n’est qu’une chanson, attention!... Elle dit :
Si nos amours ne plaisent pas à tous
Tant pis! nous on est heureux.
Un beau voyage
Au printemps, Mme de Staël quitta Paris pour aller rejoindre ses parents en Suisse.
La bienveillance de madame Gauthier leur restant acquise, le sémillant professeur de lecture et son élève favorite eurent tout loisir de combler le retard de leur programme en reprenant le cours de leurs promenades.
Au début du mois de juin, l’occasion leur fut offerte de dépasser les frontières de leurs pérégrinations habituelles.
Un soir, devant eux, Bellerose proposa à Beauceron:
- Dis-voir, gars, j’ai un ami, un cocher du duc de Noailles, qui doit conduire une berline vide à Maintenon, et revenir avec une autre : veux-tu profiter de l’aubaine pour aller saluer ta famille?
Non seulement le brave garçon accepta, mais il sollicita et obtint toutes les autorisations pour emmener Gaëlle et Yan-petit.
Ils partirent un mardi, à la pointe du jour.
Le soleil était encore haut dans le ciel lorsqu’ils entrèrent dans le village natal du Beauceron, qui reprenait là son identité véritable : Robert Moreau.
La maison des Moreau se trouvait derrière l’église, au sommet d’une petite côte.
Les y voilà.
Exclamations de surprise, joie des retrouvailles, quelques larmes furtives au visage de la mère, quelques cris pour rassembler les enfants, quelques mots pour présenter Yan-petit et Gaëlle, et les dispositions suivantes furent arrêtées : les garçons coucheraient dans la grange, la jeune fille serait hébergée chez les Duchemin, des gens du bas du village, vers lesquels, allez savoir pourquoi, le Robert semblait impatient de courir.
Première soirée
Dans l’immédiat, il importait avant tout de compter les œufs, afin de savoir combien on en emprunterait aux voisins pour composer une belle omelette au lard. Il fallait aussi sacrifier deux volailles pour le lendemain, sortir les couvertures, tirer la piquette, soigner les porcs, traire les vaches, allumer le feu, mettre le couvert.
Quand Robert revint de chez les Duchemin, l’aide des Parisiens fut acceptée : on les envoya cueillir les cerises du dessert au fond du verger.
A la tombée de la nuit, grâce aux efforts de tous, on put passer à table. Les invités furent placés à la droite d’André, le frère de Robert, le maître de maison. En face d’eux, la mère de Robert et d’André, veuve depuis longtemps, s’occupait de ses petits-enfants, un garçon d’une dizaine d’années, et deux filles de quatre et cinq ans. Lucienne, la bru, mangeait debout, promenant son assiette de la table à la cheminée, attentive au service.
La conversation roula presque exclusivement sur la vente des biens nationaux.
- Ce qui m’étonne, dit André à son cadet, c’est que cette question t’intéresse, toi qui es jockey...
- Crois-tu que j’ai renoncé à tout jamais au travail de la terre? fit Robert
- Eh bien!..... Je pense que ce sera selon... plaisanta André. Si le père Duchemin pouvait s’agrandir de quelques bons arpents, tu aurais comme un goût de revenez-y pour sa fille, la Marie-Jeanne, que ça ne m’étonnerait qu’à moitié...
- Ma foi... dut convenir Robert. Mais toi, qu’as-tu acheté?
- Holà, gars! les choses ne sont pas aussi simples! Asteure, j’ai des espérances, rien de plus!...
Quand tout ce qui pouvait être dit sur le sujet fut dit, Robert se chargea de conduire Gaëlle chez les Duchemin, pendant que Yan-petit préparait les lits dans la grange.
Chez les Duchemin
Le lendemain, les voyageurs aidèrent leurs hôtes à faner. Ensemble, ils gagnèrent du temps, ce qui leur permit de rester à table plus longtemps. A la fin du repas, Marie-Jeanne Duchemin, avec qui Gaëlle avait tout de suite sympathisé, vint déguster sa part de tarte, que Lucienne avait confectionnée avant le lever du jour.
Le soir, Gaëlle, Yan-petit et Robert furent invités chez les Duchemin. Les jeunes gens espéraient expédier le dîner, puis flâner au clair de lune, dans la bonne odeur des foins.
C’était compter sans le maître de maison. Le bonhomme ne leur parla que des biens du clergé, mais sur quel ton. Il savait accrocher et retenir l’attention, le vieux coquin!
- Ce que je vais acheter, disait-il, c’est un couvent. A Chartres, il y en a plusieurs à brader en ce moment...
- Qu’est-ce que vous ferez d’une pareille bâtisse? demanda Robert.
- J’organiserai des visites payantes...
Et de laisser entendre que, les murs des cellules étant couverts de dessins rappelant les orgies auxquelles se livraient les moines et les nonnes, les clients ne manqueraient pas.
- Papa, voyons, papa! s’exclamait Marie-Jeanne, avec un sourire indulgent.
- Savez-vous pourquoi les moines reprochent aux hommes leur luxure?
- Papa!...
-Pour qu’ils s’abstiennent des femmes , et qu’elles leur restent sans partage.
- Papa!
- Tous des fainéants, sales, ivrognes, paillards, c’est le fléau de la nation, les moines. Les nonnes sont pires...
Ensuite, passant du particulier au général, il démontra que le clergé était l’universel oppresseur, puis il traita des évêques mondains, de leurs maîtresses et de leur train, il tonna contre les prêtres réfractaires qui, payés à ne rien faire, combattaient la révolution au nom du roi, lequel faisait semblant d’accepter la Constitution, le traître!...
- Pour ce qui est des terres, hasarda Robert, quelles parcelles pensez-vous obtenir?
- Dame, gars!... fit Duchemin.
Rude question. Le ton de la diatribe, fait d’un mélange de bonne humeur et de conviction, ne convenait plus.
- Une chose est sûre, reprit-il, la terre doit être à celui qui la travaille. Seulement, les travailleurs étant nombreux, on ne peut la céder qu’aux plus offrants... Bonne affaire pour les riches!
Le bonhomme espérait quand même acquérir deux ou trois pièces, pas assez malheureusement pour assurer la subsistance d’une famille. Il lui faudrait continuer à se louer à la journée...
- Vous dites, objecta Robert, que la terre doit être à celui qui la travaille. Et pourquoi pas à celui qui voudrait la travailler. Je suis preneur, moi...
Clignant d’un oeil, Duchemin laboura ses cheveux gris de sa grosse main, pensant à peu près : “Que la valetaille des villes vienne nous disputer ce qui nous revient, ça sera le bouquet!” Mais comment dire cela? Que répondre?
Marie-Jeanne vint au secours de son père. C’était une belle jeune fille, avec un visage rieur aux pommettes toutes rouges, un peu forte peut-être, resplendissante de santé. Orpheline de mère depuis plusieurs années, habituée au rôle de maîtresse de maison, elle avait servi le repas avec une discrète efficacité. S’adressant à Gaëlle et Yan-petit, elle dit:
- Il se fait tard, et demain vous devez repartir de bonne heure...
- Quoi qu’il advienne, l’interrompit Duchemin, je suis pour la vente de ces biens! Parce que le clergé, si on l’avait laissé faire, il aurait fini par réduire la nation dans le plus complet état de servitude et d’abjection...
- Si vous voulez, dit Marie-Jeanne aux garçons, Gaëlle et moi, on va vous raccompagner...
Premiers baisers
La nuit était très douce. Deux par deux, les jeunes gens se donnèrent la main. Arrivés au pied de l’église, Robert et Marie-Jeanne prirent le chemin de gauche, Yan-petit et Gaëlle celui de droite.
- A tout à l’heure!
Dans l’ombre d’un contrefort, Yan-petit enlaça Gaëlle avec une brusquerie inhabituelle.
- Gaëlle, lui dit-il, voilà bientôt deux ans que je veux t’embrasser...
- Yann, tu exagères! minauda-t-elle. On s’est embrassé au moins mille fois!
Jusqu’à ce qu’elle se tut, il picora ses lèvres, et pour finir lui prouva qu’elle ne disait pas tout à fait la vérité.
Le lendemain, dans la voiture, ils profitèrent de ce que Beauceron était monté sur le siège, avec le cocher, pour échanger de nouveaux baisers.
- Quel beau voyage! disait Gaëlle. Si nous revenions d’Amérique, nous ne serions pas plus heureux, mon Yann!
4 - LA FUSILLADE DU CHAMP-DE-MARS
La fuite du roi
- Diu biban, qu’ei Yan-petit, pas vertat?
(Dieu vivant, c’est Yan-petit, pas vrai?)
Une tape vigoureuse sur son épaule fit sursauter le garçon. Au même instant, le Major ayant mis le feu à la mèche, le visage de Yan-petit apparut en pleine lumière, ce qui le dispensa de répondre. Il se contenta de sourire, tira la corde, et bientôt la lanterne se trouva accrochée au haut du réverbère.
- Je suis bien aise de te rencontrer... poursuivait Jules Loustanau.
Après l’accolade, il retint son jeune cousin par le bras, pour lui parler dans sa langue maternelle, sans se soucier des sourcils froncés du Major.
- C’est décidé, je quitte Paris. Ici, la situation va devenir intenable...
Il estimait que la fuite du roi et son arrestation à Varennes avaient ruiné les derniers espoirs des partisans de la monarchie. L’émigration allait reprendre de plus belle, l’un après l’autre les beaux hôtels fermeraient, plusieurs déjà avaient été réquisitionnés, envahis, pillés...
Le Major ne comprenait pas tout ce que le Béarnais racontait, mais il devinait le sens général de son discours; il tressaillait et tortillait sa moustache chaque fois que l’autre citait, avec commisération, lou praube rei (le pauvre roi). Au bout d’un long moment, il finit par s’écrier :
- Eh-oh! La Jeunesse, je n’ai pas le droit de prendre du retard, tu le sais! Chaque soir, je surveille les Capet!
Drôle de duel
La famille royale, que le peuple nommait ainsi par dérision, était retenue prisonnière aux Tuileries. Depuis le retour de Varennes, des sentinelles se trouvaient postées jusque sur les toits, ce qui n’empêchait pas les patriotes méfiants de doubler la garde. Pour assurer ce service qu’il s’imposait, le Major avait accroché à sa ceinture une épée. Jules Laustanau, jugeant que l’allumeur de réverbères s’arrogeait de la sorte un privilège de la noblesse, s’exclama d’une voix puissante, et en très bon français:
- Vois, où nous en sommes, Yan-petit. Autrefois, les grands bourgeois osaient à peine rêver au titre d’écuyer, mais de nos jours, n’importe qui porte l’épée...
- La Jeunesse, répliqua le Major, dit bonsoir à ton grison, et suis-moi!
Grison!... Jules l’était, au sens propre du terme, puisqu’il n’avait pas revêtu sa livrée. A la lumière du réverbère, son béret usagé, sa camisole de molleton, ses guêtres de ratine composaient un ensemble gris qui pouvait justifier l’appellation. Mais le maître palefrenier n’ignorait pas que ce mot désignait le plus souvent un domestique du bas de l’échelle, chargé de missions obscures, parfois inavouables. Devait-il se considérer comme insulté?
- Eh-oh! Yan-petit, lança-t-il, j’ai mal entendu : comment m’a-t-il appelé, ce malotru?
- En voilà un Jean-Foutre! laissa tomber le Major.
"Un grison... Un Jean-Foutre..." Le doute n’était plus permis, il y avait provocation. Et puisqu’il s’agissait d’échanger des attributs péjoratifs, Jules tint à montrer que, même en français, il était capable de rivaliser avec son adversaire. Dans la tiède nuit, de doux mots volèrent, tels que : “Canaille! Larron! Pouilleux! Culvert! Cornard! Merdaille! Foutu gueux!”
Pour rendre plus percutantes leurs invectives, les deux hommes s’étaient rapprochés. Allaient-ils se battre? Chacun venait de saisir l’autre par le col de sa chemise, et le pauvre Yan-petit tentait vainement de s’interposer, lorsque des cris assourdis se firent entendre :
- Tue! Tue!
Dans le rond de lumière, découpé par la réverbère sur les pavés, apparurent les quatre chenapans que l’on a vu sévir dans la taverne de la rue Galande et sur le Pont-Neuf.
Leur arrivée surprit les querelleurs. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre, ce qui ne semblait pas répondre aux souhaits des nouveaux venus.
Le plus jeune des malandrins marcha vers Jules, jusqu’à le toucher. Ils étaient nez à nez, leurs poitrines se frôlaient, leurs mains semblaient se chercher dans l’obscurité qui rassemblait leurs corps rapprochés.
- Prends ça! souffla le scélérat à l’oreille de Jules, éberlué.
Puis, avec la légèreté d’une ombre, il s’éloigna, et le Béarnais se retrouva armé d’une sorte de long coutelas, seul en face de son adversaire.
- Ah! vous êtes de connivence, brigands! gronda le Major en dégainant son épée.
- Vous vous trompez, voyons!... répondit Jules, sans parvenir à convaincre l’assaillant.
Estocade, parade, les lames se heurtèrent : Tic! tic! Après quoi, les combattants reculèrent, pour mieux préparer un nouvel assaut. Courageusement, Yan-petit se jeta entre eux, mais le plus gros des bandits s’approcha derrière lui, réussit à le ceinturer, à l'éloigner, et l’un de ses complices administra au pauvre garçon quelques lourdes gifles, suivies de traîtres coups de pied dans les jambes.
Pendant de temps... Tic! Tic!...
Le mandoliniste, son instrument à bout de bras, et le mince vaurien qui avait armé le Béarnais encourageaient les duellistes :
- Tue! Tue!
Le Major devait son surnom à un passage dans l’armée, au temps de sa jeunesse; il y avait appris à se battre; il bénéficiait en outre de l’avantage de la meilleure arme. Mais l’autre, plus alerte, se défendait avec l’ardeur du désespoir. Tic! Tic! Tic! L’issue de la rencontre demeurait incertaine.
Déroute des voyous
Tout à coup, un esquive délicate obligea Jules Loustanau à se pencher en avant, puis à plier le genou.
Il venait à peine de rétablir son équilibre lorsqu’une bourse, échappée de sa poche, tomba sur le pavé. Il tendit la main pour la ramasser... Leste comme un félin, le plus jeune des chenapans le devança, disant, pour détourner l’attention de sa victime:
- Prends garde, pépère! Défends-toi! Il va te crever la bedaine d’outre en outre!
En vérité, Jules Loustanau ayant baissé les bras, le Major avait suspendu son attaque.
Le pâle voyou tenait la bourse dans sa main levée et reculait sur la pointe des pieds, en souplesse, prêt à fuir.
Le Major pointa vers lui son épée.
- Sale petite charogne, lui dit-il, rends ce que tu as pris!
- N’en fais rien! ordonna le gros homme qui maîtrisait Yan-petit. Reviens! On va les plumer tous les trois!
Depuis le début de l’incident, Yan-petit s’exaltait au souvenir de l’exploit de Beauceron, lequel avait, seul, bousculé de la belle manière ces quatre misérables. Qu’aurait fait son ami en pareille circonstance?
En ce moment, celui qui le retenait prisonnier, repris par son rôle de chef de bande, desserra son étreinte. D’un violent coup de coude, Yan-petit se libéra. Puis il fit mine de se sauver, mais il ne reculait que pour prendre son élan... Se rappelant à propos ses qualités de sauteur, il s’élança, bondit, et ses deux pieds vinrent frapper en pleine poitrine son agresseur. Acrobatiquement, il se rattrapa sur les mains.
Sans plus attendre, il se lança à la poursuite du plus jeune des voleurs, qui venait de détaler. Il le rattrapa et le rossa d’importance, ne s’arrêtant que lorsqu’il eut récupéré le bien de son cousin.
Pendant ce temps, le Major et Jules Loustanau mettaient en fuite le reste de la troupe, l’un du plat de son épée, l’autre sans arme, n’usant que de ces grands coups de pied, adroitement balancés, dont les palefreniers cultivent le secret au fond de leurs écuries.
Maîtres du champ de bataille, les deux hommes se retrouvèrent face à face, penauds, sous l’œil amusé de Yan-petit.
Irréconciliables
- Excusez-moi d’avoir pu croire que vous faisiez partie de la bande, grommela le Major.
- Les apparences étaient contre moi, répondit Jules.
- Non, non!... La colère a faussé mon jugement. J’étais irrité par ce que vous sembliez dire du roi, dans votre patois...
- Mon patois, monsieur, c’est la langue occitane.
- Oh! je n’ai rien contre, monsieur! Mais j’estime que, dans toutes les langues, on doit s’accorder pour proclamer que le roi, qui allait rejoindre les émigrés à l’étranger, est un traître et un lâche, qu’il convient de déposer sans tarder.
- Qu’entendez-vous par déposer?
- En français, monsieur, cela signifie qu’il faut prononcer sa déchéance, qu’il faut le supprimer, comprenez-vous cela?
- Seriez-vous un contre-révolutionnaire, monsieur? N’est-ce pas la Constitution qui a maintenu notre roi?
- C’était avant la fuite! Ce que nous voulons aujourd’hui, c’est la République, mais je suppose que ce mot-là n’existe pas dans votre jargon!
- Oh!... Diu biban!... jura le Béarnais.
Yan-petit ne savait comment intervenir? Il aperçut alors, à la limite de la zone de lumière, une lame luisante, celle du grand coutelas que Jules Loustanau avait laissé tomber au cours du combat contre les malandrins. Belle occasion de diversion! Il alla ramasser l’arme et la remit à son cousin.
- Cela te fera un souvenir, lui dit-il.
Le couteau au poing, Jules demeurait immobile, hésitant, cherchant sans doute une vive réplique à adresser à son adversaire. Mais celui-ci, se trompant sur cette attitude, porta la main au pommeau de son épée.
- Major, s’écria Yan-petit, il nous reste une dizaine de réverbères à allumer. Quand vous arriverez aux Tuileries, le roi aura peut-être filé...
Et se tournant vers son parent, il se jeta à son cou, afin de prendre congé.
Avec Jules, les accolades, assorties de recommandations diverses, de salutations à transmettre et de souhaits de prospérité duraient un bon moment.
Lorsque les cousins se séparèrent, le Major avait disparu.
Un beau talent de bricoleur
Le 13 juillet, un grand spectacle théâtral, avec orchestre et chœurs, intitulé La prise de la Bastille, fut donné à Notre-Dame. Gaëlle et Yan-petit s’étaient promis d’y assister. Mais la jeune fille, qui avait abusé de la bienveillance de madame Gauthier depuis quelques semaines, n’obtint pas l’autorisation de sortir. Elle ne put rejoindre son ami que le lendemain.
Ils allèrent ensemble à la Bastille. Pour fêter le 14 juillet, une foule considérable s’y était réunie. De là, un cortège devait se rendre au Champ-de-Mars, où l’évêque de Paris célébrerait une messe sur l’autel de la patrie.
- Ca ne vaudra pas la pièce d’hier, déclara Gaëlle, un brin boudeuse.
- C’est une autre façon de marquer l’anniversaire, répliqua Yan-petit. Regarde cet enthousiasme populaire, nos députés devront en tenir compte...
- A mon avis, c’est une répétition, en moins bien, des cérémonies de l’année dernière.
- Si tu préfères, Gaëlle, on ira se promener ailleurs!
- Je veux bien, parce que je commence à me poser des questions sur ces messes révolutionnaires...
Le temps ne leur manquait pas, le soleil brillait superbe dans un ciel sans nuages, ils avaient le choix entre une flânerie paresseuse et gourmande, du Pont-Neuf aux Boulevards, ou une marche revigorante jusqu’au bois de Boulogne. Sans avoir décidé ce qu’ils feraient, ils suivaient la rue Saint-Antoine, en direction de l’Hôtel de Ville, lorsqu’au coin de la rue Saint-Paul, Yan-petit arrêta Gaëlle en la prenant par le bras.
- Nous sommes à deux pas de chez moi, lui dit-il, viens voir où en sont mes travaux.
- Je t’ai promis que j’irai quand ils seront finis, répondit-elle. Pas avant!
- Ils sont tellement avancés qu’on peut les considérer comme terminés, tu jugeras!
- Yann, si tu me trompes, je redescends les escaliers quatre à quatre, et je ne remonterai jamais là-haut.
En vérité, la nature des aménagements qu’il avait entrepris ne permettaient pas de se prononcer sur leur achèvement. Pour prix de menus services rendus aux menuisiers du faubourg, il avait obtenu des planches de qualité et de dimensions diverses, grâce auxquelles il avait édifié des parois autour de la fenêtre du grenier qu’il occupait. Mais les stalles des écuries de l’ambassade étaient plus luxueuses. Pour que cet espace méritât le nom de de chambre, il restait à tendre des étoffes sur les cloisons faites de bric et de broc. Or, les marchands drapiers du quartier semblaient moins généreux que les menuisiers. Seules deux tentures étroites étaient en place; il en aurait fallu dix pour masquer les assemblages les plus horribles. En raison de cet état de la décoration, pouvait-on dire que les travaux étaient finis?
Gaëlle ne lui chercha pas querelle sur ce point. Elle n’était montée chez lui qu’une fois, il y avait plus d’un an, pour s’abriter d’un orage. Elle apprécia ce qui avait changé, l’embryon de pièce qui le mettait à l’abri des courants d’air et des toiles d’araignées, le lit qui remplaçait une paillasse posée sur le sol, une cuvette et un pot de faïence sur une table, et un bahut pour les vêtements naguère suspendus à un fil.
- Hein, qu’est-ce que tu en penses? lui lança-t-il gaiement, en la prenant dans ses bras.
À bâtons rompus
Quand il voulut l’embrasser, elle détourna la tête et le repoussa :
- Laisse-moi.
Il s’écarta. Elle se tenait devant lui, gênée, n’osant plus le regarder. Pour rompre le silence, il lui demanda:
- Que voulais-tu dire, tout à l’heure, à propos des messes révolutionnaires?...
- Le prêtre auquel je me confessais a dû quitter Paris. Celui qui le remplace est assermenté, mais il me plaît moins que l’ancien...
- C’est que tu as peut-être plus de péchés à avouer qu’autrefois...
En guise de réponse, elle lui adressa un regard sévère, hostile même. Alors il s’enflamma, non pour critiquer son attitude, mais pour condamner le clergé réfractaire, qui soutenait un roi déserteur, un parjure, un fuyard! Marat avait bien raison, qui voulait couper les mains des traîtres, puis les empaler, et les enterrer vivants...
- Il veut torturer les prêtres! s’exclama Gaëlle.
- Les députés surtout, répliqua Yan-petit, ceux qui refusent d’abattre le tyran, toute cette assemblée en folie, qui invente n’importe quelle fable, allant jusqu’à prétendre que le Capet n’a pas fui, mais qu’il a été enlevé, oui, oui, je l’ai lu de mes yeux, enlevé!
- Tu lis trop ton journal, Yann, tu devrais te contenter de le vendre.
- Tu trouves cela normal, toi, que le peuple soit berné?
- Comment veux-tu que j’aie une opinion, quand tant de gens savants ne parviennent pas à se mettre d’accord!
Le bon sens de la jeune fille, son sourire retrouvé firent fondre la colère de Yan-petit.
On ne va pas rester comme ça, debout, à se regarder en chiens de faïence, lui dit-il en se laissant tomber sur le lit. Viens t’asseoir près de moi!
- Je veux bien mon Yann. J’ai accepté de monter dans ta chambre, je me mets à côté de toi sur ton lit, mais on en restera là, je te préviens.
- Je ne comprends pas ce que tu veux dire...
- C’est pourtant plus simple que la constitution civile du clergé, la fuite du roi et les discussions de l’Assemblée! Ecoute-moi...
À cœur ouvert
Sans reprendre souffle, elle lui asséna quelques vérités sur l’évolution récente de leurs rapports, qui les aurait conduits au mariage s’il avaient habité en Bretagne ou en Béarn, mais qui ne pouvait déboucher que sur une impasse dans la situation où ils se trouvaient.
- Dans ma province, objecta Yan-petit, surtout dans la montagne, il n’est pas rare de voir des jeunes qui vivent ensemble en attendant de se marier...
- C’est ce que tu me proposes? demanda Gaëlle.
- Oui... Non... Je ne sais pas...
- Que penses-tu de la conduite de Beauceron?
- De Beauceron?...
Elle commença par en dire le plus grand bien. Enjoué, serviable, généreux, il l’avait beaucoup aidée à son arrivée chez les de Staël. Elle l’aimait comme un frère. Mais elle ne lui pardonnait pas sa duplicité dans le domaine des sentiments, surtout depuis qu’elle avait rencontré Marie-Jeanne.
- Pourquoi me parles-tu de lui?
- Parce que je ne veux pas que tu fasses comme lui, que tu connaisses une catin du genre de madame Gauthier...
Et la pauvre petite se mit à pleurer, car si elle reprochait à la cuisinière ses écarts, elle aimait cette femme autant que sa mère.
- Gaëlle! Que vas-tu imaginer?...
- Tu oublies chez qui je sers, mon Yann! Des intrigues du salon aux manigances de l’office, j’en ai tant vu!... Je sais comment va la vie.
Posée au bord du lit, le dos rond, les mains jointes entre ses genoux serrés, elle leva sur lui un regard noyé de larmes. Elle était l’image de l’innocence avertie, de la pudeur qui s’émeut, de la vertu qui doute. Pour la consoler, il la prit par la taille; elle se blottit contre sa poitrine; ils se laissèrent glisser sur le côté et leurs lèvres s’unirent.
Peu après, elle essayait de tempérer l’ardeur du garçon en murmurant plaisamment à son oreille :
- Yann! vas-tu bientôt cesser de m’effeuiller comme une marguerite!
- Tu te compares toi-même à une fleur?...
Il l’embrassa de plus belle.
- Mon bonnet, Yann, tu l’as fait sauter! tu as dénoué mon fichu et tu l’as jeté! tu as dégrafé ma ceinture, dérangé ma gorgerette...
- Et hop! la gorgerette, s’exclama-t-il, en arrachant l’étoffe fine qui couvrait la poitrine de la jeune fille.
Il s’efforçait d’entrer dans le jeu, mais sans y parvenir. Il avait mal contrôlé la vivacité de son geste. Sa voix n’était pas celle du joyeux drille qu’il aurait voulu paraître. Babines retroussées, dents serrées, le regard brûlant, il essayait en vain de sourire Elle poussa un petit cri et cacha sous ses mains ses seins à demi-dénudés .
- Non, Yann, je t’en supplie...
Penché sur elle, la retenant prisonnière entre ses bras tendus, il hésitait.
- Si tu m’aimes, lui dit-elle avec des yeux intensément brillants, tu attendras demain...
- Je suis sûr, ricana-t-il, que dans ton salon comme dans ton office, on se moquerait joliment d’un homme qui remettrait au lendemain...
Soudain honteux de retarder le mouvement de retraite qu’il avait déjà, au fond de lui-même, accepté, il se jeta hors du lit. Quand il fut debout, il tendit un bras à Gaëlle pour l’aider à se relever.
- Tu vois, je t’aime, lui dit-il simplement.
Elle piqueta son front, ses paupières, ses joues, ses lèvres de mille baisers légers, pour effacer sur son visage toute trace de déception. En même temps, elle bourdonnait, comme on fredonne une chanson :
- Demain, ce sera mieux, mon Yann. D’abord, parce que le deuxième anniversaire de notre rencontre, c’est demain, tu ne l’as pas oublié? Et puis, ce sera, comment dire, non l’effet de la surprise ou du hasard, mais parce que nous l’aurons voulu l’un et l’autre... comme quand on se marie.
- Tais-toi, Gaëlle. Je sais bien que demain tu ne viendras pas.
Il se trompait.
Tout simplement
Elle tint parole.
Le lendemain, sous un toit de Paris, deux enfants s’aimaient.
- Gaëlle, acceptes-tu de me prendre pour époux?
- Oui.
Après le temps d’un baiser :
- Yann, acceptes-tu de me prendre pour femme.
- Oui.
- Viens...
Pendant ce temps, à deux pas de là, dans la salle du Manège située sur la terrasse des Tuileries, l’Assemblée décidait d’innocenter le roi.
Une manifestation pacifique
Dimanche 17 juillet 1791.
L’autel de la Patrie, où l’archevêque de Paris a célébré la messe trois jours plus tôt, se dresse au milieu du Champ-de-Mars.


L'École militaire, et le Champ-de-Mars
où a eu lieu en 1790 la fête de la Fédération
Cette construction pyramidale en bois, haute d’une centaine de pieds (30m), présente sur ses quatre faces des escaliers monumentaux, conduisant à une plate-forme inondée de soleil. C’est là-haut qu’il faut monter pour signer la pétition dirigée contre la royauté.
- Que de monde! s’étonne Gaëlle. Nous n’aurons même pas le temps de lire le texte, avant de donner notre accord...
- Je peux te le résumer, réplique Yan-petit, le club des Cordeliers demande la déchéance du roi, un point c’est tout!
- Mais l’Assemblée s’est prononcée pour son maintien!
- Elle sera bien obligée de revenir sur sa décision. Le peuple l’exige!
Un incident dramatique
Il est trois heures de l’après-midi. Du haut en bas de l’édifice, les signataires, des ouvriers, des commerçants, des petits bourgeois, hommes et femmes ensemble, souvent accompagnés d’enfants, se croisent sur les marches ou s’y asseyent pour se reposer.
Avant de se mêler à cette cohue, nos jeunes gens s’arrêtent à l’ombre d’un arbre de la liberté, reconnaissable aux drapeaux de la garde nationale qui ornent les branchages. La présence en cet endroit de deux fragiles éventaires, l’un de friandises, l’autre de limonade, donne à la manifestation un air de fête populaire.
- Qu’est-ce qui te ferait plaisir? demande Yan-petit.
- Peut-être un morceau de coco, répond Gaëlle, et puis non, plutôt un pain d’épice.
Bien qu’ils ne soient pas les seuls à attendre, les marchandes bavardent. Un gamin de quatre ou cinq ans en profite pour promener un doigt poisseux sur les sucreries. Les deux femmes ne s’en aperçoivent même pas. Leur conversation doit être passionnante pour qu’elles oublient ainsi leur commerce. Les clients tendent l’oreille...
- On a vu les deux têtes coupées en plusieurs endroits de Paris, portées à bout de piques, dit l’une.
- Voilà pourquoi la troupe est intervenue, dit l’autre.
- Oui, et elle va peut-être revenir...
- Mais non, mesdames, l’incident est clos, donnez-moi donc trois gâteaux de Nanterre! s’exclame un garde national, en grande tenue.
Quand ils sont à leur tour servis, Yan-petit et Gaëlle grignotent leurs gourmandises sur place, puis ils commandent de quoi boire, sans rien perdre des commérages qui vont bon train autour des étalages. Les renseignements qu’ils recueillent leur permettent de reconstituer les événements du matin.
Au lever du jour, deux individus se sont embusqués sous les marches de l’autel.
- Oui, monsieur-dame, ils voulaient regarder sous les jupes des femmes, raconte une marchande, peut-on imaginer cela, quelle honte!
Les parents du marmot butineur emmènent vite leur enfant pour qu’il n’entende pas davantage de pareilles horreurs.
- D’aucuns ont prétendu, reprend l’autre marchande, qu’ils voulaient plutôt faire sauter l’autel, et le peuple avec!
Une seule chose est sûre, les coupables ont été découverts et arrêtés par la garde.
Jusque là, tout va bien.
Hélas! la populace du quartier du Gros-Caillou s’en est mêlée, pour faire justice à sa manière, et les représentants de l’ordre n’ont pas réussi à s’opposer au massacre des chenapans.
- A la suite de quoi, sur le coup de midi, note un client, La Fayette est arrivé à la tête de ses hommes.
- On lui a même tiré dessus! lance un autre.
- Son aide de camp a été blessé! précise un troisième.
Mais La Fayette, fidèle à l’image que donne de lui son surnom de Héros des Deux-Mondes, n’a pas bronché. Il est allé jusqu’à l’autel, a vérifié qu’il s’agissait bien là de signer une pétition, qu’aucune émeute ne s’y préparait. Puis il s’est retiré.
Foule bigarrée
Maintenant, au cœur de cette chaude journée de juillet, tout est calme. Les Parisiens et les nombreux habitants de la banlieue voisine qui animent l’édifice dédié à la Patrie ignorent pour la plupart ce qui s’est passé le matin. Les uns continuent de monter, les autres de descendre, ceux qui ont signé se trouvant aussitôt remplacés par ceux qui s’apprêtent à le faire. De temps en temps, quelques cris ou des rires se font entendre, quand des gens se reconnaissent. Des groupes se forment ou se défont, des enfants jouent à cloche-pied sur les marches. Partout, dans les quatre escaliers comme sur l’immense place qui entoure l’autel, le gilet voisine avec la haute ceinture de flanelle, car ici, des hommes de conditions diverses se coudoient; du côté des femmes, les chapeaux agrémentés de plumes se mêlent aux bonnets ornés d’un ruban, et les jupes très bouffantes par derrière à des robes plus modestes. Les taches de couleurs des ombrelles, les uniformes rutilants des gardes nationaux signataires de la pétition, les éclats de soleil sur leurs sabres ajoutent à la bigarrure des attroupements.
Au milieu de tout cela, un personnage vêtu d’un strict habit noir devrait passer inaperçu. Cependant, son accoutrement a quelque chose de tellement insolite, sous ce radieux soleil d’été, que Yan-petit ne peut s’empêcher de dire à Gaëlle :
- Regarde maître corbeau!
- Oh, mon Dieu! s’exclame la jeune fille, en portant la main à sa bouche, comme pour étouffer sa voix.
Elle est certaine de reconnaître le prêtre de Notre-Dame qui les a chassés de la cathédrale.
- Tu crois? s’étonne Yan-petit. Il ne vient tout de même pas pour signer la pétition!
Curieux, les jeunes gens se dissimulent derrière quelques passants, puis, avançant de groupe en groupe, ils se rapprochent de l’homme en noir, mais celui-ci, qui semble avoir découvert leur manège, s’éloigne et réussit à se perdre dans la foule.
- Notre réfractaire ne veut pas être vu! rage Yan-petit. Il a honte ou quoi, ce défroqué? Espion, va! tu pourras leur dire, à tes amis les aristocrates, que le peuple était bien au rendez-vous du Champ-de-Mars.
- Ne parle pas comme ça de nos bons prêtres, implore Gaëlle. Tu sais, si ta pétition attaquait la vraie religion, je ne la signerais pas...
Son Yann la rassure. Il ne s’agit pas aujourd’hui de faire le procès du clergé, mais de condamner Louis XVI, qui a voulu reconquérir son royaume à la tête des émigrés et des troupes étrangères.
Sans plus tarder, ils gravissent les degrés qui les conduisent au sommet de l’autel. Là, ils s’intègrent à une file d’attente, et bientôt, une feuille leur parvient, avec un crayon. La déclaration soumise à l’approbation populaire est assez longue, le temps manque pour la lire entièrement. Parmi ceux qui ont déjà signé, quelques-uns ont indiqué, après leur nom, leur profession, leur fonction, leur titre ou leur adresse. Le dernier avant eux a noté : soldat citoyen pour la patrie. Yan-petit et Gaëlle apposent leur signature sans rien y ajouter, mais avant de passer la liste au suivant, la jeune fille montre à son ami les croix de ceux qui ne savent pas écrire.
- Tout le monde n’a pas eu la chance de rencontrer un gentil précepteur, lui souffle-t-elle, en effleurant le lobe de son oreille d’un imperceptible baiser.
Intervention de l'armée
En ce moment retentit le bruit des tambours. Les visages se tournent vers le quartier du Gros-Caillou. Et que voit-on? Musique en tête, l’infanterie de la garde nationale franchit l’enceinte du Champ-de-Mars, par la grille ouverte en face de l’autel. Après les fantassins, des artilleurs poussent des canons. La cavalerie qui suit soulève des nuages de poussière. De toutes parts, des familles entières se précipitent, les enfants courant devant, pour acclamer la troupe. Mais ces empressés sont vivement repoussés...
- Qu’est-ce que cela signifie? grogne un responsable de la pétition, chargé de faire circuler les listes.
- Un autre corps de la garde surveille la place du côté de l’Ecole Militaire, signale un homme vêtu d’une longue blouse, un charretier sans doute.
- Oh! ceux-là, je les connais, lui lance une jeune femme au chapeau fleuri, mon frère en fait partie, c’est le bataillon du faubourg Saint-Antoine.
- Qu’en pensez-vous? demande le releveur des listes à un garde national qui vient de signer.
- La garde a pour mission de protéger le peuple, répond le soldat.
C’est alors que des coups de feu éclatent, du côté opposé à l’Ecole Militaire. Les conversations cessent. Tous ceux qui étaient assis se dressent. Tout le monde regarde en direction de Chaillot, d’où arrive un troisième corps de troupe. Quelqu’un crie :
- La place est cernée!
Un homme gravit en courant l’escalier, arrive tout essoufflé, et d’une voix hachée s’adresse aux organisateurs de la pétition :
- Citoyens, arrêtez! Bailly, le maire, vient de passer le pont de bois (le pont entre le Champ-de-Mars et Chaillot, aujourd’hui pont Iéna), il porte le drapeau rouge!
- Le drapeau rouge? murmure-t-on ici et là, sur le mode interrogatif.
Ceux qui savent renseignent les autres. Le drapeau rouge signifie que la loi martiale a été proclamée. La municipalité a estimé que l’attroupement du Champ-de-Mars menaçait l’ordre public. Après sommation, Bailly pourra utiliser la force militaire pour disperser la foule...
- Yann, allons-nous en vite! dit Gaëlle.
- Tu as raison, nous serons chez moi plus tôt que prévu, tant mieux!
- Coquin!...
Un mot que contredit le plissement rieur des paupières.
La tragédie
Elle lui prend la main et l’entraîne, parmi des groupes qui hésitent, dans une descente aussi rapide que hardie de l’escalier. Ils arrivent au pied de l’autel, en face de la grille du Gros-Caillou.
Là, nombreux sont ceux qui se demandent par où ils sortiront de la place. Devant eux, des buissons de baïonnettes, la gueule menaçante des canons chargés à mitraille, et aux ailes, des cavaliers dont les montures piaffent. S’ils prennent à droite, ils tomberont sur d’autres bataillons, rangés devant l’Ecole Militaire. A gauche, les troupes de Bailly tiennent le pont... Que faire? La Fayette, où est-il?
Tout à coup, le soleil éclate sur les sabres nus des militaires montés; un nuage de poussière s’élève quand leurs chevaux s’élancent vers l’édifice dédié à la Patrie; des fantassins appuient la charge... Une salve, des cris, c’est de la folie!
- Fuyons, Gaëlle! Viens donc, ce n’est pas le moment de trébucher! Gaëlle! Gaëlle!
La fusillade du Champ-de-Mars
(par le peintre et dessinateur Louis Laffitte)


La fumée des fusils se dissipe. Elle n’a pas lâché la main de Yan-petit. Hélas! elle n’a pas trébuché, la pauvre enfant. Elle tombe, allongée sur le dos, la poitrine ensanglantée. Alors il la prend dans ses bras, pour l’enlever à ce lieu maudit, pour la conduire à l’hôpital du Gros-Caillou, vite, mais elle gémit :
- Non, non, mon Yann... Pose-moi là...
L’étrange faiblesse de cette voix parvient à le convaincre. Il l’adosse à la dernière marche de l’autel, soutient sa tête qui dodeline, essaie vainement de contenir le sang qui se répand jusqu’à la ceinture.
- Yann...
Plus que la douleur une peur indicible agrandit ses yeux. Sa bouche s’ouvre, ses lèvres tremblent. Il se penche pour recueillir ce murmure :
- Un prêtre... mon Yann... de la vraie religion...
- Un médecin, oui! s’écrie-t-il.
La terreur qu’il lit dans son regard l’empêche de poursuivre. Elle soupire :
- Le prêtre... Le...
Soudain, il comprend ce qu’elle veut dire : elle réclame le prêtre de Notre-Dame qu’ils ont croisé tout à l’heure.
Yan-petit cherche autour de lui. Où trouver l’homme en noir? Il note que des dizaines de corps torturés jonchent l’escalier et l’espace qui les sépare de la garde regroupée. En même temps lui parvient le concert des hurlements et des lamentations qu’il n’avait pas remarqué. Quelle horreur! Mais où peut-il être ce défroqué, ce réfractaire! Il serait étonnant qu’il ose exercer son ministère au sein d’un public hostile!...
Et pourtant, il est là, trois degrés au-dessus d’eux. Penché sur la tête d’un malheureux dont la tête ruisselle de sang, il le bénit, lui ferme les yeux... Yan-petit pousse un cri si strident que l’homme en noir tourne la tête, l’aperçoit, et, miracle! marche vers eux.
Gaëlle le reconnaît; les marques de la souffrance s’estompent sur son visage; une sorte de sourire éclaire son regard. Puis ses lèvres bougent, elle voudrait parler... Le buste du prêtre s’incline et recueille... Recueille quoi? Un souffle... Assez pour qu’il prononce les paroles sacramentelles. Mais quelles paroles?... Dans le tumulte, Yan-petit devine plus qu’il n’entend la psalmodie... A travers ses larmes, il distingue des gestes dont le sens lui échappe.. De quoi s’agit-il? Absolution après la confession? Simple bénédiction? Extrême-onction?...
Il a repassé un bras autour des épaules de Gaëlle. Il lui donne la main. Le temps passe... Il ne sait plus ni où il est, ni pourquoi il souffre tant. Gaëlle a serré très fort sa main, une fois, deux fois, trois fois. Il lui répond en chuchotant à son oreille des mots d’amour. Agenouillé, le saint homme prie. Le temps s’arrête... Gaëlle ne lui parle plus avec sa main. Son sourire est figé, son regard fixe.
- Guérissez-la! pleure Yan-petit, en s’accrochant au bras du prêtre.
- Elle a rendu son âme à Dieu, mon fils.
(à suivre)
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YAN-PETIT REPRIS 2 (5 - 8)
5 - LA PATRIE EN DANGER
De la haine au chagrin
Les premiers jours, il resta enfermé dans sa chambre, les yeux rivés aux curieuses figures que dessinaient les planches des cloisons. Il ne voulait plus crier les journaux, ni porter de l’eau. Le Major venait le relancer tous les soirs, mais il refusait de le suivre. Son mutisme décourageait Beauceron chaque fois que celui-ci s’échappait de l’ambassade pour lui rendre visite. L’inquiétude de ses amis était grande; elle l’aurait été davantage s’ils avaient soupçonné que le malheureux ne songeait qu’à rejoindre Gaëlle dans la tombe.
Toutefois, dès l’origine de cette crise, son obsession morbide se trouva combattue par la haine qu’il concevait pour les responsables du massacre. La colère irrépressible qui naissait en lui le sauva. Il recommença à parler pour connaître les causes de la fusillade; les renseignements qu’il obtint lui paraissant insuffisants, il sortit dans la rue pour lire les proclamations, les polémiques, les appels qui remplissaient les journaux depuis le funeste événement.
Au fil des jours, il accusa tour à tour l’Assemblée, la municipalité de Paris, la garde nationale.
La manifestation du Champ-de-Mars avait déplu aux députés. Ne s’opposait-elle pas à leur décision de sauvegarder le roi? Ils avaient interprété comme des signes d’émeute l’exécution des vauriens surpris sous l’autel et le coup de feu qui avait accueilli la première intervention de La Fayette. Désireux de montrer leur fermeté, ils avaient poussé la municipalité au crime. Le lendemain, ils avaient félicité Bailli, le maire, et déclaré que la fusillade était une juste répression.
- Que n’ai-je un baril de poudre! grommelait Yan-petit, qui rêvait de détruire la salle du Manège.
- Dans ce cas, répondait le Major, mieux vaudrait faire sauter l’Hôtel de Ville.
- Ah! si j’avais le nom de celui qui a donné l’ordre à la garde nationale de marcher!...
Le bilan du massacre demeurait aussi flou que le reste : douze morts recensés à l’hôpital du Gros-Caillou, affirmait un journal; mille cinq cents victimes, prétendait un autre, dont plusieurs centaines jetées à la Seine, pour masquer la vérité.
- Tu te fais mal à ressasser toujours les mêmes antiennes, disait Beauceron à son ami. On ne saura jamais ce qui s’est passé! Dans deux cents ans, on se le demandera encore...
Cependant, La Fayette perdit le commandement de la garde, Bailly dut renoncer à ses fonctions de maire, l’Assemblée se sépara, pour être remplacée par une autre... Ceux que Yan-petit haïssait le plus s’effaçaient; sa haine s’émoussa.
L’hiver fut difficile, la récolte de blé ayant été mauvaise. Les journaux dénoncèrent les affameurs. Puis ils se firent l’écho des troubles causés en Vendée et en Bretagne par les partisans des prêtres réfractaires. Au printemps, il n’était plus question que des menaces que l’Autriche, la Prusse et la Saxe faisaient peser sur notre pays; le 20 avril, la France leur déclara la guerre.
- Pauvre Gaëlle, petite âme envolée!... pleurait Yan-petit dans son grenier.
Accroché à son chagrin, il refusait de se laisser emporter par l’orage qui grondait.
Du mauvais vin
Beauceron aurait voulu l’aider davantage, mais son travail lui laissait peu de liberté. Durant toute cette période, madame de Staël avait déployé une activité extraordinaire, moins pour soutenir la carrière de son mari que celle de son amant, monsieur de Narbonne, qui était devenu, grâce à elle disait-on, ministre de la guerre.Yan-petit avait profité de ces circonstances pour s’éloigner définitivement de l’ambassade. Il ne pouvait plus supporter ce crève-coeur : le spectacle des cuisines, plus animées que jamais! Quant aux consolations de madame Gauthier, il les recevait comme autant de reproches, accompagnées qu’elles étaient de remarques aigres-douces : "Pauvre petite, si elle m’avait écoutée, elle aurait moins traîné les rues..." De son côté le Major s’était vu contraint d’embaucher un autre aide.
Livré à lui-même, Yan-petit se mit à boire, ne consacrant à la vente des journaux que le temps qu’il fallait pour gagner de quoi payer son mauvais vin.
Un soir, il s’endormit dans une taverne. Quand il s’éveilla, les quatre chenapans avec lesquels il avait déjà eu maille à partir l’entouraient. Mais bien loin de chercher à se venger des coups qu’il leur avait donnés, ils l’invitèrent à vider une bouteille. Puis deux, puis trois, et pour finir, une petite dernière, d’eau de vie. Après quoi, ils allèrent mettre à sac un hôtel du faubourg Saint-Germain, qu’un aristocrate venait d’abandonner pour prendre le chemin de l’étranger.
- J’ai appris certaine chose, La Jeunesse, quelle déchéance! Nous autres, patriotes, condamnons tout pillage! Nous concevons autrement les idées nouvelles d’égalité et de souveraineté populaire!...
- M’en fous!
Louis XVI, dit Capet (B.N.)
- Plus rien ne t’intéresse ou quoi? Sais-tu seulement que le 20 de ce mois, le peuple a envahi les Tuileries, pour obliger Capet à se soumettre à la volonté de l’Assemblée? - Et alors?...
- Alors on lui a tendu un bonnet rouge au bout d’une pique, il s’en est coiffé, on l'a forcé à boire à notre santé. La révolution n’est pas finie, mon fils!...
- Et alors?...
Décontenancé, le Major tortilla sa moustache, grognant :
- Il faut que je parle de toi avec Beauceron.
Le lendemain, à l’insu de Yan-petit, les deux hommes se concertèrent . Beauceron estimait qu’il avait tout tenté pour empêcher son ami de glisser sur la mauvaise pente.
- En fin de compte, dit Beauceron, je ne vois qu’une solution, qu’il s’engage dans l’armée. Depuis la déclaration de guerre, le recrutement des volontaires va bon train...
- Parfait, dit le Major.
Pour la patrie
A Paris, la garde défile, le canon tonne, des roulements de tambour soutiennent l’enthousiasme des jeunes gens qui se pressent autour des estrades où ils viennent signer leur engagement.
Soldats chantant la Marseillaise

Citoyens chantant la Marseillaise

Mais Yan-petit résiste à la fois à cette ferveur patriotique et à la pression de ses deux amis. Il refuse de partir.
Il refuse... jusqu’à cette nuit où Gaëlle lui tend la liste des signataires du Champ-de-Mars.
Un sans-culotte (Estampe B.N.)
Un sans-culotte est auprès d'elle.Le Major et Beauceron rivalisent de générosité pour équiper leur militaire.
On lui procure un habit bleu, une veste blanche, un tricorne orné d’une cocarde tricolore, de bonnes chaussures, et, pour qu’il ne ressemble pas trop à un garde national, un pantalon rayé bleu, blanc, rouge.
A Grenelle, où les engagés sont rassemblés, il compte parmi les mieux habillés. Tant d’autres sont en haillons, bien que tous les citoyens aient été invités à fournir des vêtements aux défenseurs de la patrie.
Les bataillons étaient constitués à Châlons-sur-Marne, où les recrues élisaient leurs officiers.
Dès le premier soir, un candidat, debout sur une table, improvisa un discours qui impressionna fort ses compagnons :
- Citoyens, ce que nous voulons, c’est répandre notre idéal de raison, de justice et de liberté, pour le salut des nations et le bonheur du genre humain.
- Hourra!...
Celui-là fut élu lieutenant, et l’on vida quelques bouteilles, et l’on chanta ça ira.
Les jours qui suivirent furent consacrés à l’instruction militaire.
- A mon commandement, déchirez la cartouche avec vos dents!
Il fallait ensuite vider la poudre dans le canon, y introduire la balle, utiliser le papier de la cartouche comme bourre, bien tasser le tout avec une baguette... Au total, douze mouvements. Quand l’apprenti soldat, heureux de ne pas s’être éborgné avec la baionnette, mettait en joue, il arrivait que, faute d’étincelle, le coup ne partît pas.
- Un bon fantassin tire deux balles à la minute, affirmait l’instructeur.
Pour obtenir ce résultat, un entraînement prolongé aurait été nécessaire, mais le temps manquait. Les Prussiens, soutenus par les émigrés, venaient de prendre Verdun. La route de Paris leur était ouverte. Les volontaires, destinés à renforcer l’armée de Dumouriez, complèteraient leur formation en marchant.
En avant, braves soldats citoyens, en avant pour la patrie!
Et ce fut Valmy.

La ville était fortifiée, jugée inexpugnable. Sous la direction de leur général, vieux troupiers et soldats novices mêlés s’élancèrent à l’assaut, unis par un chant nouveau :
Allons enfants de la patrie
Le jour de gloire est arrivé..
Les soldats de la Révolution s’étaient bien battus pour la libération des peuples opprimés. Ils s’installèrent dans les pays conquis pour y passer l’hiver.
Au printemps suivant, les territoires occupés furent annexés, souvent contre le vœu des habitants.
Fin de campagne
- Qu’on ne m’appelle pas déserteur! disait-il. Je suis dans mon droit! Je ne m’étais pas engagé pour un an, mais pour une campagne.
- Tais-toi, La Jeunesse! répliquait le Major. Je ne te parle pas de tes droits, mais de ton devoir! Ecoute!... L’Angleterre et l’Espagne se joignent maintenant à la Prusse et à l’Autriche! Toute l’Europe coalisée nous menace! La Convention vient de voter une levée de trois cent mille hommes...
- Quelle convention?
- C’est le nom de la nouvelle Assemblée! Tu ne lisais pas les journaux là-bas! Tu sais quand même que Capet a été guillotiné, oui!

- Citoyen, intervint Beauceron, ne l’accable pas. Des milliers de volontaires ont abandonné l’armée depuis que Dumouriez est passé à l’ennemi...
La trahison du général n’était pas la seule cause du retour du Béarnais. Il n’avait pas aimé non plus faire partie d’une troupe d’occupation.
- Mais le pire, avoua-t-il à ses amis, c’est que la guerre ne m’a pas guéri de mon chagrin...
Et voilà qu’à Paris, il se retrouvait dans l’état de cœur et d’esprit où il était avant son départ.
- Je peux t’offrir une place dans notre section de patriotes, proposa le Major.
- M’en fous... grommela Yan-petit.
- Il a besoin de repos, répliqua Beauceron, je l’emmène dans mon pays, citoyen.
Loin de son régiment
Le garçon pourrait aussi travailler chez les Moreau, le frère de son ami ayant réalisé tous ses espoirs d’acquisition de terres.
La Révolution l’avait enrichi. Pour autant il ne cessait pas de se plaindre.
- Mon pauvre Robert, si tu savais! se lamentait-il. Elle nous coûte cher l’armée! On nous prend tout! Nous avons dans la commune un représentant du gouvernement révolutionnaire qui veille à l’exécution des réquisitions, et c’est le froment, et le foin, et le chanvre, et la paille, et, pire que tout, les chevaux et les charrettes!... Bientôt, ils nous retireront nos sabots des pieds!
- Quand tu seras déchaussé, plaisanta son frère, tu n’auras qu’à t’engager, les patriotes feront un effort pour t’équiper, pas vrai, Yan-petit?
Et de rire.
Le poids des sacrifices demandés aux paysans ne les empêcha pas de planter le mai. Toutefois, cette fête, célébrée de temps immémorial, se parait cette année-là des couleurs de la révolution. L’arbre installé sur la place du village n’était pas seulement le symbole du réveil de la nature mais aussi celui de l’avènement de la liberté. Des guirlandes tricolores pendaient aux branches.

Dans les jours qui suivirent, Robert ayant regagné Paris, Yan-petit refusa de revoir la mignonne consolatrice qu’on souhaitait lui proposer.
Après le souper, à la nuit tombante, tous deux s’asseyaient sur la margelle du puits. Il lui parlait de Gaëlle, à n’en plus finir, bien qu’elle l’eût peu connue. Confidence pour confidence, elle ne lui cachait rien de son amour pour Robert, de sa volonté de construire sa vie avec son promis.
Ainsi passèrent les semaines, chaque journée occupée par les travaux des champs, si rudes à la belle saison, chaque soirée leur apportant détente et mutuel réconfort.
Quelquefois, à la lueur d’une chandelle, il lui lisait le journal. Elle était particulièrement touchée par les échos d’un combat que menait, pour l’égalité des femmes et des hommes, une certaine Olympe de Gouges. Les jugements portés par la jeune fille sur cette patriote, qui agitait de la belle manière les tribunes de l’Assemblée, montraient qu’elle-même ne manquait ni d’intelligence ni de caractère.
Cependant, la défense des droits de la femme n’occupait qu’une mince place dans les colonnes des gazettes. Tant d’événements graves se succédèrent durant cette période! Les députés formant la gauche de l’Assemblée, nommés Montagnards, combattaient les Girondins, députés modérés; ces derniers furent finalement vaincus et proscrits, au début du mois de juin. En Vendée, les insurgés avaient constitué une véritable armée, qui remportait des victoires sur les soldats de la république. Aux frontières, la situation devenait chaque jour plus dramatique.
Pour sauver la Révolution, la levée en masse fut décrétée, le 23 août 1793, par le Comité de salut public.
Tous les Français étaient en réquisition, à commencer par les jeunes gens non mariés, de 18 à 25 ans.
Robert et Yan étaient de ceux-là.
Un bleu dit La Jeunesse
C’était le 28 pluviôse de l’an II (16 février 1794).
Les soldats, des Bleus comme on les nommait dans l’Ouest, à cause de la couleur de leur uniforme, étaient au nombre d’une centaine; ils appartenaient à une demi-brigade d’infanterie en séjour à Rennes. En tête du groupe qui précédait le véhicule se trouvait, avec les tambours, un éclaireur réputé pour sa connaissance du pays et de ses pièges. Les officiers marchaient juste devant les chevaux. Dans la troupe qui suivait la voiture, quelques anciens donnaient la leçon aux nouveaux venus, parmi lesquels figurait Yan-petit, plus connu dans son bataillon sous le sobriquet de La Jeunesse.
- Une chance qu’on a, expliquait le Gaulois, un vieux briscard c’est qu’après la bataille, le plus souvent, les chouans fusillent les blessés et les prisonniers...
- Comment ça une chance, caporal? s’étonna La Jeunesse.
- Dame! ces monstres sont féroces, et quand ils ont le temps!...
- Mordemonbleu! s’écria le sergent, j’ai vu, moi, des prisonniers enterrés droit debout, jusqu’au cou, vivants. Les femmes venaient leur crever les yeux avec des aiguilles, et quand les malheureux avaient assez hurlé, des gamins jouaient à leur fracasser le crâne avec des pierres.
- Heureusement que nous autres, ricana un jeune soldat déjà bien aguerri, on a les colonnes infernales du général Turreau qui battent le pays. Voilà de sacrés lapins! Il paraît qu’ils découpent les chouans en morceaux, en veillant bien à ce qu’ils meurent le plus tard possible; quand aux femmes, ils les bourrent de poudre et ils les font exploser!
- Charmant propos! s’exclama un lieutenant, qui s’était laissé dépasser par la malle. Ainsi, c’est tout ce que vous inspire cette forêt de Brocéliande, où l’enchanteur Merlin aima la fée Viviane.
D’un geste large de son bras, il désignait, sur sa droite, la sombre futaie en lisière de laquelle cheminait la colonne.
- Brocéliande, mon c....! grogna à mi-voix le Gaulois, qui ne connaissait cette forêt que sous son vrai nom, moins poétique, de forêt de Paimpont.
Quelques rires assourdis saluèrent cette fine sortie.
- M’est avis, lieutenant, lança le sergent, que ces bois contiennent plus de chouettes bien réelles que de personnages de légende.
Nouveaux rires, la comparaison des ennemis invisibles avec des oiseaux de nuit étant toujours appréciée.
- Possible, reprit le lieutenant. Mais nous arrivons à l’étape, le bourg de Beignon n’est plus qu’à une lieue...
Et pour affirmer sa jeune autorité, il crut bon d’ajouter :
- Sergent, avec la nuit qui tombe, mieux vaut entretenir tes hommes du réconfort d’un bon feu de campement que de les effrayer avec le récit d’atrocités...
L'embuscade

L’éclaireur au talent tant vanté n’avait-il donc rien soupçonné?
L’effet de surprise coûta cher au détachement. D’un seul coup, vingt soldats tombèrent, morts ou blessés. Cela n’empêcha pas les autres de se regrouper en bon ordre autour de la malle, conformément aux instructions qu’ils avaient reçues avant le départ. Le feu de la riposte abattit plusieurs chouans, mais sans briser l’élan de la horde. Un engagement s’ensuivit, les armes blanches cliquetèrent, et soudain, aussi brusquement qu’ils avaient déclenché la bataille, les assaillants cessèrent de se battre et disparurent dans les bois.
Mais leur départ ne fit pas taire les armes républicaines. Des coups de feu continuèrent de claquer ça et là. Pour venger les compagnons tombés sur cette route, et tant d’autres, affreusement suppliciés depuis le début de cette guerre, on achevait les blessés.
Au bout d’un long moment, le chef de brigade lança un ordre, trop tardif pour être pleinement efficace :
- Qu’on respecte les prisonniers!
- Nous en avons juste deux, à peine touchés, vint rendre compte un lieutenant.
En revanche, les blessés républicains étaient si nombreux que plusieurs voitures seraient nécessaires pour les transporter. Il fallait également relever les morts : seize Bleus, sans parler de quelque trente brigands.
- Où peut-on réquisitionner des charrettes? s’enquit le chef de brigade.
Il y a un hameau à un quart de lieue d’ici, mais c’est un vrai nid de chouettes, répondit l’éclaireur.
- Allons-y!
Chargé d’investir une chaumière, le Gaulois et La Jeunesse défoncèrent la porte à coups de pieds. A la lueur d’une torche de résine, ils découvrirent à l’intérieur un pauvre mobilier : une table, un banc, quelques chaises, un rouet, un bahut dont les ombres inquiétantes s’allongeaient sur un sol curieusement constitué de terre battue et de dalles de granit; au fond de l’unique pièce, un lit, que le Gaulois traversa de trois ou quatre coups de baïonnette.
La maison paraissait vide.
Les deux hommes allaient se retirer lorsque La Jeunesse remarqua un espace entre le mur et le lit éventré. La torche au poing, il se pencha, et soudain recula, incapable du moindre geste. La lame d’un couteau avait frôlé son visage, mais ce n’était pas la peur qui le paralysait. Une jeune femme venait de se dresser dans la ruelle, c’était Gaëlle! Même allure, même costume, même coiffure, même courbure des pommettes, mêmes lèvres ourlées! Gaëlle en colère! Gaëlle terrifiée! Face à cette apparition, le caporal, qui n’avait aucune raison de rester pétrifié, épaula son fusil et tira. Le coup ne partit pas. Alors il cria à son compagnon:
- Crève-la, tonnerre de Dieu! Qu’est-ce que tu attends, qu’elle te pique?
Et comme l’autre ne bougeait toujours pas, il s’élança, baïonnette pointée. Pauvre La Jeunesse! Il cherchait désespérément un prétexte pour s’interposer. Devant l’imminence du danger, une idée lui vint à l’esprit :
- Halte! Laisse-la! On l’emmène! Cette chouette est jolie, j’ai envie de la plumer en chemin, derrière un buisson.
- Hum! hum!... grogna le Gaulois, visiblement mécontent . Je sais que ça se fait, mais je ne te voyais pas comme ça, et si tu veux mon opinion...
Un instant le caporal donna l’impression de vouloir poursuivre son discours. Mais ce n’était guère le moment d’élaborer des théories sur les différents aspects de la guerre civile. Aussi se contenta-t-il de conclure:
- Un coup de fusil ou de baïonnette, c’est plus propre, moi je dis!
La Jeunesse occupait le dernier rang du détachement. “Que va-t-elle devenir?” songeait-il, sans quitter du regard celle qu’il avait sauvée.
La première émotion passée, il avait dû reconnaître, à la lumière des pots à feu allumés pour organiser le convoi, que la prisonnière ne ressemblait pas vraiment à Gaëlle. Elle n’en était pas moins touchante dans son désarroi... “Quelle horreur cette guerre!”
Mais ce n’était pas en rageant en son for intérieur qu’il résoudrait son problème. Le temps pressait. Le prochain village n’était plus qu’à une demi-lieue. S’il voulait permettre à la prisonnière de s’enfuir, il lui fallait sans plus tarder continuer de jouer la comédie.
- J’y vais, dit-il avec un clin d'œil au caporal qui marchait près de lui.
Il s’approcha de la Bretonne, posa un bras sur ses épaules. Sa protestation éclata avec véhémence, exprimée dans sa langue incompréhensible. Pour la calmer, il lui montra son couteau et entreprit de couper la corde qui l’attachait à ses compagnons d’infortune.
Le Gaulois les rejoignit.
- Je t’aiderai à rentrer avec elle dans le rang, lui dit-il, mais attention!... ne la laisse pas échapper, sinon tu as droit au peloton.
La Jeunesse, qui aimait bien son caporal, eût préféré qu’il continuât de le sermonner, comme il avait fait dans la chaumière.
Cette guerre pourrissait tout!
Le détachement s’éloigna dans la nuit. La jeune femme restait immobile au milieu de la route. Il fallait faire vite! La Jeunesse trancha le lien qui retenait ses mains derrière son dos, et, reculant de quelques pas, il lui indiqua du doigt la direction de la forêt.
Libre, d’abord elle ne bougea pas. Elle ouvrait de grands yeux, semblait vouloir dire quelque chose... Soudain, elle se déchaussa, ramassa ses sabots, releva son jupon... C’était Gaëlle qui s’échappait! Quand elle eut franchi le fossé qui longeait la route, elle se retourna; voyant qu’il ne la poursuivait pas, elle marqua un temps d’arrêt. Lentement, sa main monta à ses lèvres et s’en détacha pour lui envoyer un soupçon de baiser. Puis elle disparut.
“Je pourrais tirer un coup de feu pour faire croire que je l’ai tuée”, se disait La Jeunesse. Il était peu probable que l’on envoyât un soldat pour vérifier...
Mais il y avait quelque chose que le Béarnais craignait plus que le peloton d’exécution, c’était le regard du Gaulois et de ses autres compagnons d’armes.
Il ne voulait pas qu’on le prît pour ce qu’il n’était pas. Il préférait déserter.
Son fusil sous le bras, il se lança dans une course folle, non vers Lorient, mais dans la direction opposée.
Plus nombreux que l’année précédente, les sans-culottes, armés de la pique et coiffés du bonnet rouge, étaient partout, sûrs d’eux, volontaires, affairés. Quelques femmes, ouvrières ou petites bourgeoises, adoptaient la même attitude; beaucoup d’autres, accablées de soucis, passaient la journée, parfois la nuit, à faire la queue devant les boulangeries.
Cependant, dès qu’un rayon de soleil semblait annoncer le printemps, on sortait dans la rue des tables et des bancs, et de porche en porche, on s’interpellait, on s’invitait. Jamais on n’avait autant aimé vivre en public.
Il y avait de si nombreuses nouvelles à échanger, à commenter!
La guillotine, nommée Louisette, érigée en permanence place de la Révolution (aujourd'hui Concorde), fonctionnait de plus en plus souvent. On assistait aux exécutions comme à un spectacle, mais ce n’était pas faute de théâtres, car on en comptait, à travers la capitale, une bonne cinquantaine, qui donnaient chaque soir des pièces inspirées de l’actualité.
Ainsi, la gaieté côtoyait la résignation, la peur l’espoir, l’enthousiasme la douleur, la colère la tristesse.
“Où es-tu, mon vieux Paris?” songeait La Jeunesse.
Sans Gaëlle, il n’avait aucune envie de se faire une place dans la ville nouvelle. Il savait que Beauceron avait été enrôlé dans un bataillon qui guerroyait dans le Nord. Il aurait bien aimé le rejoindre.
Pour trouver un moyen de réintégrer l’armée, il se résolut à affronter le terrible Major.
- Oui, citoyen, lui déclara-t-il, j’ai déserté. Il y a des atrocités que je ne peux admettre...
L'indulgence du Major l'étonna.
- Le général Marceau a fait comme toi, citoyen, il a quitté la Vendée , mais pour se battre sur la frontière.
Le brave sans-culotte comprenait d’autant mieux les scrupules du jeune soldat que lui-même semblait troublé par les excès de la Terreur dans la capitale.
- Par bonheur, disait-il, nous avons Robespierre. L’Incorruptible frappe autant les Indulgents, qui veulent brader la République, que les Enragés, qui veulent tout détruire en son nom. Mais combien de temps réussira-t-il Grâce à la protection du Major, il fut admis sans difficulté dans un détachement qui partait pour la Belgique.
Aux armes, citoyens, formez vos bataillons
Marchons! marchons!...
Le 8 messidor an II (26 juin 1794), il participait à la glorieuse bataille de Fleurus, qui dura quatorze heures, de cinq heures du matin à sept heures du soir.
Pour fêter ses vingt ans, les feux de la Saint-Jean furent ceux de la mitraille.
Un mois après cette grande victoire, l’exécution de Robespierre mit fin à la terreur.
6 - LA VICTOIRE EN CHANTANT
Retrouvailles
La mer! Les rochers! Quel merveilleux spectacle! La Jeunesse doit pourtant s’éloigner du rivage. Il le fait à regret, ce qu’il se reproche, car enfin, il n’a pas traversé la France pour venir admirer la Méditerranée!La plus grande animation règne dans les rues de Nice. Partout des soldats! A l’un d’eux, il demande.
- Sergent, où se trouve la 18e demi-brigade?
Il lui faut sortir de la ville, encore marcher! La nuit venue, après avoir vainement parcouru le camp que le sous-officier lui a indiqué, il se laisse tomber à l’entrée d’une tente vide. Mais bientôt, un chœur le tire de la somnolence à laquelle il se laisse aller :
La victoire en chantant nous ouvre la barrière
La liberté guide nos pas...
Il tressaille, croyant reconnaître une voix.
Au refrain, le doute n’est plus permis :
La République nous appelle...
Beauceron fait partie de ceux qui lancent à la lune les mâles accents du Chant du départ.
L’instant d’après, les deux amis s’embrassent. Effusions, rires et larmes : voilà près de trois ans qu’ils ne se sont pas vus!
- Quelle chance! Quel extraordinaire hasard! s’exclame Beauceron.
- Pas du tout, réplique La Jeunesse, je savais où tu étais, et pour te rejoindre, j’ai fait le voyage.
Les autres membres de la chorale sont en train d’allumer un feu. L’hymne que tout à l’heure ils chantaient célébrait, avec un à-propos des plus discutables, l’exploit du meilleur braconnier de la compagnie, qui a capturé ce jour-là un lapin dans la banlieue niçoise.
- On a du mal à se nourrir, dit Bauceron, si tu savais dans quelle misère on vit ici!
-Oh! j’imagine, fait La Jeunesse.
L’armée de Belgique n’était-elle pas, elle aussi, sans solde, sans vivres, sans fourrage, sans souliers, sans moyens de transports!
- C’est même pour ça que je l’ai quittée, avoue le Béarnais. Et aussi parce que je ne t'y ai pas trouvé....
- C’est madame Gauthier, je parie, qui t’a dit où j’étais.
- Oui. Et le Major m’a poussé vers toi, quand il a su que le Directoire avait nommé Bonaparte général en chef de l’armée d’Italie.
- C’est un casseur de royalistes, m’a-t-il dit, voilà le grand homme à suivre. Comme cela me donnait l’occasion de te revoir, mon vieux Beauceron, j’ai pris la route.
- Tu es enrôlé?
- Pas encore, mais dès demain, je chercherai un bureau de recrutement.
- Tu trouveras facilement, La Jeunesse, nos effectifs sont incomplets. En attendant, si on s’approchait du feu pour goûter ce lapin.
Premier frisson
Le lendemain, sur la place de la République, Bonaparte passa ses troupes en revue.
- Soldats, vous êtes nus, mal nourris; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner...
Les bataillons contemplaient, étonnés, ce pâle cavalier, à peine âgé de vingt-sept ans, qui leur adressait une proclamation de plus en plus vibrante.
- Je veux vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d’Italie, manqueriez-vous de courage?...
Le fusil au pied, Beauceron et La Jeunesse prirent leur part du frisson qui courut sur l’armée.
Le sabre et le verbe
Bonaparte s’efforça d’abord de nourrir convenablement ses hommes; dans le même temps, il réorganisait ses bataillons, rétablissait la discipline, tout cela sans perdre un seul jour. Le 13 germinal an IV (2 avril 1796), les régiments remaniés quittèrent Nice par le chemin de la Corniche.
Bonaparte savait qu’il aurait en face de lui une armée piémontaise et une armée autrichienne. Appliquant un plan depuis longtemps préparé, il se glissa entre elles pour les attaquer successivement. Ses troupes, qu’il avait exaltées, firent preuve d’une folle témérité. Grenadiers et carabiniers, rivalisant d’héroïsme, chargeaient à la baïonnette, chantant à qui mieux mieux :
La République nous appelle
Sachons vaincre ou sachons mourir...
Bataille de Lodi


Cette fougue servit si bien l’audace et la rapidité d’exécution de leur chef que celui-ci remporta, en dix jours, quatre brillantes victoires : deux sur les Piémontais, deux sur les Autrichiens.
Alors il proclama :
- Peuple d’Italie! l’armée française vient rompre vos chaînes; le peuple français est l’ami de tous les peuples. Nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous asservissent.
Ainsi se présentait ce nouveau génie de la guerre, le sabre dans une main, les droits de l’homme dans l’autre.
Libérateurs
Le 25 floréal (14 mai), les Autrichiens ayant évacué Milan qu’ils occupaient, les Français firent une entrée triomphale dans la ville.

Accueillis en libérateurs par la population, hébergés avec chaleur, entourés d’attentions empressées, ils connurent là quelques jours de bonheur. Partout on plantait en leur honneur des arbres de la liberté. Les familles les plus riches invitaient les officiers dans leurs loges à la Scala. Pour les soldats, on organisait des bals dans les carrefours. Beauceron y rencontra une cavalière qui sut lui faire oublier ses amours françaises. Quant à La Jeunesse, qui n’avait pu danser les premiers jours en raison de l’état pitoyable de ses souliers, il trouva un cordonnier pour les réparer, et il eut tôt fait de rattraper le temps perdu.
Mais la fête ne devait pas durer. Pour sauver la France ruinée, le Directoire avait chargé Bonaparte de soumettre à l’impôt les territoires envahis. Le général devait également faire vivre sur le pays ses quarante mille hommes. Il s’acquitta parfaitement de sa mission. Non seulement l’entretien de l’armée d’Italie ne coûta rien au gouvernement de Paris, mais celui-ci reçut, avec de nombreux millions, des œuvres d’art d’une valeur inestimable. Les Milanais, déjà exaspérés par les réquisitions et les impositions qui les touchaient personnellement, se rebellèrent au spectacle du pillage auquel le pays était soumis. Ici et là, des soldats français isolés furent égorgés.
Pour combattre cette révolte, Bonaparte ordonna la répression. Plusieurs émeutiers, surpris les armes à la main, furent fusillés séance tenante. Le village de Binasco fut brûlé. Dans la ville de Pavie, un pillage de trois heures fut autorisé.
Pillards
Trois heures! Comme le temps sembla court à la soldatesque avide, et bientôt déchaînée. Au début du sac, chaque soldat pensa d’abord à remplacer les loques innommables dont il était vêtu par des habits meilleurs. Ensuite, chacun voulut se constituer, à l’aide d’un drap ou d’une couverture, un ballot, dans lequel se mêlaient nourriture, linge et pièces d’argenterie.
Caricature de Bonaarte
organisant le pillage

Trois heures! Comme l’épreuve parut longue aux victimes! Quelle horreur pour elles de voir leurs maisons envahies, les meubles renversés, les vêtements déchirés, la vaisselle brisée, les lits crevés, les souvenirs foulés aux pieds ou brûlés, les celliers et les caves dévastés, les tonneaux défoncés, les garde-manger vidés dans des mares liquoreuses d’huile et de vinasse.
Pillage

Chaos, meurtres, brouhaha, viols et dévastation, formidable tumulte! Dans la ville à feu et à sang, le bruit des coups de fusils et le crépitement des incendies se perdaient dans une immense clameur faite de rires, de râles, de hoquets et de cris innombrables.
Durant les deux premières heures, La Jeunesse et Beauceron échappèrent à ces scènes monstrueuses. Chance? Discernement? Les bourgeois auxquels ils s’adressèrent pour réassortir leur garde-robe eurent le bon goût de se déchausser et de se déshabiller sans vaines réticences. Les caves qu’ils explorèrent n’étaient pas défendues. Le butin de chacun s’arrondit en paquet respectable sans que ni l’un ni l’autre n’eût à faire preuve de brutalité.
Étonnante Pavesanne
Mais les choses faillirent se gâter lorsque Beauceron entreprit de rechercher, avec un entêtement d’ivrogne, une pendule, pour compléter son trésor de guerre. L’ivresse l’ayant aussi gagné, La Jeunesse mit toute son ardeur à servir la fantaisie de son compagnon.
Titubants, ils visitaient un luxueux hôtel, lorsqu’ils rencontrèrent une femme qui se tenait, droite et muette, au milieu d’un vaste hall.
- Drapée à l’antique, c’est... c’est une statue ou quoi? balbutia Beauceron.
L’esprit embrumé par le pressentiment d’un danger, le Béarnais se mit en quête de l’objet convoité. Dans un petit salon, il découvrit un cartel superbement ouvragé, porté par un socle suspendu au mur.
- J’ai ta pendule!... s’écria-t-il, en se précipitant vers le hall.
Beauceron et la belle s’y trouvaient toujours. Ils s’observaient à distance comme font deux chats, dont les yeux mi-clos ne laissent rien filtrer de leurs intentions.
- Regarde ce bijou! dit La Jeunesse.
Beauceron s’en empara et, s’approchant de l’étrangère, lui proposa d’échanger le cartel contre un baiser.
- Citoyen-soldat, dit-elle en français, j’accepte ton marché.
La pendule changea de main, leurs lèvres s’effleurèrent.
“Elle parle notre langue, c’est une aristocrate, forcément dénuée de moralité!” songeait La Jeunesse.
- Que me demanderas-tu pour que je garde cette jolie pièce de vermeil? reprit l’hétaïre, en ramassant à ses pieds une aiguière.
Son mouvement ayant dérangé les draperies qui la moulaient, ses épaules et le haut de son buste se trouvèrent dénudés lorsqu’elle se releva. En guise de réponse, Beauceron déposa un baiser sur son cou d’albâtre.
- Soldat-citoyen, dans la chambre bleue qui est notre plus belle chambre, j’aurai d’autres trocs à te proposer, minauda-t-elle avec un clin d’œil prometteur.
- Ami, pense à Marie-Jeanne! protestait La Jeunesse. Pense à... à... madame Gauthier, à la Milanaise de la semaine passée!...
- Ai-je bien entendu? commenta l’étrange fille de Pavie, en prenant le bras du séducteur. Ah! Don Juan, ne me fais pas languir davantage!
Et, fredonnant avec lui La victoire en chantant, elle l’entraîna vers la pièce couleur de ciel qu’elle lui avait promise.
Quand le tocsin sonna la fin du pillage, Beauceron, aussi ponctuel que galant, rejoignit son compagnon dans le hall.
- Partons vite, elle veut me suivre...
- Cette noblesse italienne est aussi corrompue que la nôtre...
- Que me contes-tu là? C’est une servante déguisée, qui voudrait devenir cantinière dans notre armée; son rêve secret serait d’accompagner notre glorieux Bonaparte...
Au coude à coude, ils couraient maintenant vers le camp.
- La prochaine aubaine sera pour toi, La Jeunesse! Voilà bientôt cinq ans que tu es veuf! Il est temps que tu oublies... J’y veillerai.
- Beauceron, tais-toi!...
- Allons, allons, l’ami! A la guerre comme à la guerre!
Danger de mort
Bien loin de s’avouer vaincue, l’Autriche tente d’encercler les Français sur le plateau de Rivoli.
Musique en tête et drapeaux déployés, la 18e demi-brigade fait son entrée sur le champ de bataille.
Bonaparte saute sur son cheval et galope vers les arrivants pour les accueillir.
- Bravo 18e!
Offensive victorieuse

Le général Mounier lui ayant expliqué comment il a bousculé l’arrière-garde ennemie pour s’ouvrir un passage, Bonaparte poursuit :
- Soldats, en récompense de votre conduite, vous aurez l’honneur d’attaquer les premiers les troupes qui nous entourent.
Depuis Nice, jamais Beauceron et La Jeunesse n’ont revu d’aussi près ce jeune homme étonnant, avec ses joues creuses, son teint blafard, ce cavalier au regard de feu, dont la voix est si chaude, ce héros qui est leur général en chef. Ils joignent leurs ovations à celles de leurs compagnons. Tous ces hommes viennent de se battre, mais l’enthousiasme leur fait oublier la fatigue, ils veulent se battre encore. Bien vite, les bataillons s’organisent pour l’attaque;
- En avant la 18e!
Les assaillants se précipitent vers les pentes qui les entourent; ils s’élancent vers les sommets que tiennent les Autrichiens. Pour leur préparer le terrain, les canons tirent par-dessus leurs têtes une pluie de boulets. Les batteries autrichiennes ripostent, appuyées par les salves des fusils, de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que les Français approchent. Mais ces derniers montent toujours. Rien n’arrête leur progression. Ils atteignent les positions adverses, les envahissent, engagent le combat à la baïonnette.
En équilibre instable sur un raidillon, Beauceron perce la poitrine d’un Autrichien qui lui barre le passage, et pour dégager son arme, en faisant basculer le corps dans l’abîme, il doit la secouer plusieurs fois.
Pendant ce temps, La Jeunesse bondit d’un rocher sur un autre, derrière lequel il plonge pour attaquer un ennemi qui le mettait en joue. Il reprend pied au milieu d’une sorte de petit champ clos; trois adversaires l’y attendent au lieu d’un seul, deux parfaitement valides et un blessé. Cliquetis des baïonnettes, un coup à droite, un coup à gauche, virevolte, mais hélas! le Béarnais ne réussira pas longtemps à repousser de la sorte un double assaut. Il se bat avec l’énergie du désespoir lorsque soudain une lame déchire son pantalon, mord le bas de son dos. C’est le blessé qui s’est traîné jusqu’à lui pour le poignarder par derrière. La Jeunesse se retourne et le cloue au sol, mais les deux autres en profitent pour bondir sur lui et le transpercer. Il a tout juste le temps de sauter de côté.
Il se retrouve désarmé, plaqué contre la paroi rocheuse. Au bout des fusils dirigés vers lui, deux lames luisantes, triangulaires, dont les pointes se rapprochent l’une de l’autre et de sa poitrine, deux pointes affreuses qui vont se rejoindre dans son coeur... Il n’a plus qu’une seconde à vivre, une fraction de seconde!
- Arrh...
Avec un cri sauvage, Beauceron saute dans la place.
Les Autrichiens ont un instant d’hésitation. La Jeunesse se jette de côté; il parvient à ramasser son fusil. L’effet de surprise semble paralyser ceux qui se voyaient si près de vaincre. Après une résistance timide, ils essaient de monter à reculons sur les rochers pour fuir, mais les Français frappent et les font basculer dans le vide.
- Victoire! s’écrie Beauceron, en se jetant dans les bras de son compagnon.
Il ne croit pas si bien dire . Au-dessus d’eux passe un chemin d’où provient le terrible roulement d’un galop : c’est Murat, à la tête de ses escadrons; les sabres des cavaliers vont tailler en pièces les Autrichiens qui ont échappé aux baïonnettes des fantassins.
- Gloire à la 18e qui a ouvert la voie! s’exclame Beauceron.
Que orgueil d’appartenir à un corps d’élite!
Quel bonheur de suivre Bonaparte!
Bonaparte en 1797
(esquisse de David)
Quel chef!
Mais le génie du jeune stratège ne s’exprime pas seulement sur les champs de bataille.
Il agit en homme d’Etat autant qu’en grand capitaine. Négociant directement avec le pape, annexant les Iles Ioniennes, créant trois républiques nouvelles, il organise à sa guise les territoires conquis.
Le traité de Campo-Formio, signé avec l’Autriche le 18 octobre 1797, consacre les structures qu’il a imposées à l’Italie.
Après cela, que peut-il faire pour ajouter à sa gloire?
Comment se battre contre l'Angleterre, l'ennemie invaincue de la France révolutionnaire?
Il lui faudra moins d’un an pour répondre à cette question.
Juin 179 8
Quatre cents bateaux fendent les flots.
- Soldats, l’Europe a les yeux sur vous!
Dans sa proclamation, Bonaparte a comparé ses troupes aux légions romaines.
- Au retour de cette expédition, a-t-il ajouté, chacun de vous aura de quoi s’acheter six arpents de terre!
- La Jeunesse, se plaît à répéter Beauceron, on s’associera si tu veux. Six et six douze, plus les deux arpents de Marie-Jeanne, on sera des anciens combattants heureux.
Il fait bon rêver quand on s’éloigne de son pays.
Toutefois, ce que l’on aimerait savoir, ce que le discours n’a pas dévoilé, c’est le but du voyage.
Bonaparte a été nommé général en chef de l'armée d'Angletere, mais le projet d'un débarquement a, dit-on, été abandonné.
- Attaquer l’Angleterre en partant de Toulon, l’idée est bizarre! grogne le sergent Richepot, une vieille moustache, dont les jugements sont appréciés. M’est avis qu’on va débarquer en Sicile, pour occuper le milieu de la Méditerranée, pour embêter l’Anglais, en gênant son commerce.
- Peut-être... C'est bien possible, répondent ceux qui l'écoutent
La Jeunesse et son compagnon passent le plus clair de leur temps à la proue du voilier, dans un recoin qu’ils se sont ménagé au milieu des cordages.
- Avec deux colombes, notre nid serait idéal, plaisante Beauceron.
Les femmes, c’est son sujet de conversation préféré. Qu’il s’agisse des Françaises ou des Italiennes, il est intarissable.
- Lesquelles ont les plus beaux tétons, d’après toi? demande-t-il.
- Ce que je ne comprends pas, lui objecte La Jeunesse, c’est que tu puisses parler ainsi, alors que tu as Marie-Jeanne, qui est si mignonne.
- Marie-Jeanne?...Mais je l’aime comme elle m’aime, tandis qu’avec les autres, je m’amuse!
- Ton raisonnement ne tient pas! Si elle savait que tu la trompes, elle ne t’aimerait plus!
- Tant de lieues nous séparent, comment veux-tu qu’elle le sache?
- Quand tu la reverras, comment pourras-tu la regarder dans les yeux?
Beauceron se tait, gratte ses cheveux, non qu’il s’avoue vaincu, mais ce qu’il voudrait ajouter est difficile à expliquer.
- Tu dis que Marie-Jeanne est mignonne, reprend-il, ce n’est pas le mot qui lui convient le mieux. C’est une fille qui a du cœur, certes, mais aussi du caractère, et du bon sens...
- C’est vrai, reconnaît La Jeunesse.
- Ce qui fait qu’elle ne me demandera rien pour ne pas être déçue. Quand on sera ensemble, on regardera vers l’avenir et non vers le passé...
Ainsi coulent les jours.
Malte en passant
Le 21 prairial (9 juin), trois semaines après avoir quitté Toulon, l’escadre arrive à Malte, une île que possèdent des chevaliers dont l’ordre remonte au moyen-âge. Bonaparte s’en empare sans avoir à livrer bataille. La halte dure dix jours, puis on reprend la mer, et de nouveau, c’est l’eau, le ciel, et le vent dans les voiles. Il y en a tant et tant, de ces voiles claquantes, qu’elles ferment l’horizon!
On ne sait toujours pas où l’on va.
- Moi qui rêvais de voyages, plaisante La Jeunesse, je peux m’estimer heureux.
- Gaëlle m’a dit un jour que tu voulais l’emmener en Amérique, c’est vrai? demande Beauceron.
- Pauvre chérie, elle ne voulait pas m’y suivre...
Il parle d’elle sans que son cœur se déchire, non qu’il l’oublie, mais depuis qu’elle n’est plus, les bouleversements de la société, les tragédies, les champs de batailles, les tueries ont émoussé sa sensibilité.
- L’Amérique! sourit-il. En vérité, qu’aurions-nous fait, l’ami, si nous n’étions pas devenus soldats?
- On ne choisit pas son destin...
Leur conversation en est là, lorsque les troupes apprennent enfin que le but de l’expédition, c’est l’Egypte.
Le 13 messidor (1er juillet), l’armée débarque à Alexandrie.
Pire que la mitraille
L’expédition débuta par une victoire retentissante, remportée sur les Mamelouks, au pied des grandes Pyramides.
Bonaparte à la bataille des Pyramides
Gravure d'après une toile de GROS

Mais hélas! quelques jours plus tard, la flotte française fut presque entièrement détruite par les Anglais à son mouillage d’Aboukir.
Les vainqueurs se retrouvaient prisonniers.
- Hé bien! il faut mourir ici ou en sortir grands comme les Anciens... déclara Bonaparte.
En Syrie, les Turcs préparaient une offensive. On irait à leur rencontre.
- Portez arme! Par file à gauche, en avant, marche! ordonna le sergent Richepot.
- Le chef de ces Turcs, c’est quel pharaon? se permit de demander une jeune recrue.
- Oh! le bougre d’âne, rugit Richepot. Je t’ai déjà expliqué que l’Egypte est aujourd’hui une province turque, et pour ce qui des pharaons, le dernier est mort il y a trois mille ans!
En quelques jours, les Français s’emparèrent des villes de Gaza et de Jaffa, mais ces victoires ne furent pas faciles. Les canons s’enlisaient dans les plaines sablonneuses. Le ravitaillement suivait mal. La soif torturait les conquérants.
Au mont Thabor, ils rencontrèrent les Turcs et les battirent, mais ils ne parvinrent pas à enlever Saint-Jean-d’Acre.
Durant deux longs mois, les morts s’amoncelèrent au pied des murailles infranchissables.
Pour percer les lignes adverses, il aurait fallu les grosses batteries, mais elles n’avaient pu traverser les déserts. Quant à l’artillerie qui avait suivi, elle manquait de munitions, et les soldats devaient ramasser les boulets des ennemis pour les leur renvoyer. Fatigue, privations, blessures, danger constant de la mitraille...
Il y avait pire.
Un soir, au bivouac, en jetant son fusil vers le faisceau déjà constitué, Beauceron annonça :
- Je ne me sens pas bien, La Jeunesse, j’ai des douleurs partout.
- Allonge-toi, l’ami...
Le gaillard s’installa près du feu, frissonnant, le front mouillé de sueur, mais il dut bientôt se relever, sa grande carcasse secouée par les contractions du vomissement. Quand il fut recouché, il mit sa main dans son pantalon et, en se frottant l’aine désespérément, il commença de gémir:
- Je sens le ganglion gonfler, La Jeunesse, je suis foutu!
- Mais non, mon frère, ce n’est qu’un coup de fièvre, mets-toi donc là, tiens, tu seras mieux.
Le geste démentait les paroles, car La Jeunesse tirait Beauceron par les épaules pour le placer dans la fumée que dégageaient les herbes et le bois vert qu’il avait jetés dans les braises. Ne disait-on pas que les fumigations détruisaient les miasmes délétères, responsables de ce typhus d’orient, (le bacille ne fut découvert qu'en 1894) cette maladie épouvantable, cette malédiction que l’on n’osait pas appeler par son nom : la peste! Quelques jours plus tôt, la jeune recrue qui n’entendait rien aux Turcs ni aux pharaons était morte sans comprendre quel mal l’emportait. Le sergent Richepot, lui, avait stoïquement observé, au bas de son ventre, à son cou, à ses aisselles, le développement des bubons purulents qui signaient son destin; il avait rejoint l’innocent dans la fosse, et après lui, tant d’autres, plus nombreux que ceux qui tombaient au combat.
Cependant, tous les pestiférés ne mouraient pas. Un malade qui n’était pas emporté dans les trois premiers jours pouvait reprendre espoir; celui qui atteignait le septième jour avait une bonne chance de survivre.
Frères
Beauceron venait de franchir l’étape fatidique du troisième jour lorsque Bonaparte décida, après un dernier assaut infructueux, de renoncer à Saint-Jean-d’Acre et de lever le siège. Cette défaite affligea les soldats. Mais ils furent beaucoup plus frappés encore par la nécessité d’abandonner leurs malheureux compagnons incapables de marcher. A quelles horribles tortures les assiégés victorieux n’allaient-ils pas les soumettre?
- Eh! la Jeunesse, sourit avec courage Beauceron, je suis content que tu t’éloignes, j’aurais fini par te contaminer.
- A Jaffa, Bonaparte a risqué sa vie en visitant les pestiférés, et tu voudrais que, moi, je craigne la contagion, quand il s’agit de te sauver, mon frère!
Bonaparte visitant les pestiférés à Jaffa

- Maintenant, il faut bien que tu me quittes...
- Jamais!
Il le soutint par la taille quand le moment fut venu de former les rangs. Puis il le porta sur son dos, il le porta dans ses bras. Enveloppé dans une couverture, il le traîna dans les sables. Il soudoya, il implora, il menaça les conducteurs de charrettes, pour un quart d’heure sur un cheval, et les artilleurs, pour une demi-lieue sur l‘affût d’un canon. Le soir, il arrivait à genoux au campement, serrant contre lui son précieux fardeau. Il aurait déserté si les gradés, émus par son héroïsme, n’avaient pas fermé les yeux.
Le septième jour, Beauceron était toujours vivant.
Deux mois plus tard, à peine remis sur pied, mais au coude à coude avec son fidèle ami La Jeunesse, il livrait bataille aux Turcs. C’était à Aboukir, le 7 thermidor an VII (25 juillet 1799).
Ce jour-là, Bonaparte renoua avec la victoire, mais ce fut pour mettre un terme à son rêve oriental. Le 5 fructidor (22 août), il confia le commandement des troupes d’Egypte à Kléber et repartit secrètement pour la France.
Le retour des soldats
Au cours des deux années qui suivirent, les Français gagnèrent d’autres batailles; ils connurent aussi des revers. Ils pleurèrent Kléber, assassiné par un fanatique. Le général Menou, qui lui succéda, s’était converti à l’islam et avait épousé une autochtone. Sur ce dernier point, Beauceron l’aurait peut-être imité si son compagnon ne lui avait rappelé, avec une constance touchante, le souvenir de Marie-Jeanne.
Finalement, vaincus par les Turcs et les Anglais, les Français durent quitter l’Egypte.
Nos deux amis furent rapatriés au début de vendémiaire an X (fin septembre 1801)
7 - LA GRANDE ARMÉE
Au camp de Boulogne
Au milieu du carrefour que forment l’avenue des Etats-Généraux et la rue de Fleurus s’élève une pyramide d’environ cinq pieds de haut (1,62 m). Un homme la décore avec des coquillages qu’il dispose en savantes arabesques. Parmi les motifs qu’il a composés, on devine des coupoles et des hiéroglyphes; un puriste estimerait que le style balance entre le mauresque et le pharaonique, mais l’ensemble n’en est pas moins du plus bel effet, et parfaitement adapté à son support monumental.
- Voilà bien la patte d’un ancien de la campagne d’Egypte! lance en passant, d’un ton niais, un grand vagabond moustachu, mal rasé, chargé d’un havresac.
L’artiste agenouillé tourne à moitié la tête. Sans élever son regard jusqu’au visage de celui qui l’a interpellé, suffisamment renseigné sans doute par sa tenue, il lui répond :
- Passe ton chemin, conscrit, et garde tes commentaires!
- Moi conscrit!... Tonnerre de Dieu, petit soldat!... gronde l'arrivant .
Mais il ne parvient pas à jouer plus longtemps une feinte colère.
L’assembleur de coquillages s’est levé.
- Beauceron! s'écrie-t-il.
- La Jeunesse!
Ils tombent dans les bras l’un de l’autre.
- Comment as-tu fait pour me retrouver? demande le Béarnais.
- Depuis plus d’une heure, je te cherche dans ce camp! s’exclame son compagnon. Toutes les rues sont droites, toutes les baraques se ressemblent...
- Ce n’est pas ce que je veux dire!... As-tu rempilé? Es-tu affecté dans mon régiment? Je suis grenadier au 3ème de ligne...
- Tu te rappelles ton arrivée à Nice, mon frère? Aujourd’hui, à Boulogne, je te rends la pareille!
Ils ne se sont pas vus depuis près de vingt mois. Ils ont tant de choses à se dire! Mais s’ils parlent tous les deux en même temps, ils n’arriveront pas à se comprendre.
- Toi d’abord! propose La Jeunesse.
- Non, toi, réplique Beauceron. Raconte-moi ce qui t’es arrivé depuis qu’on s’est quitté...
Un an dans le civil
L’histoire du Béarnais est toute simple. Libéré à Toulon, après neuf ans sous les armes, il a regagné ses Pyrénées. Quel bonheur de retrouver ses vieux parents! Sa mère surtout, comme elle a pleuré! Son frère Julien, marié, père de quatre enfants, aurait été si heureux de lui offrir l’hospitalité! Mais un brave rentrant de guerre mérite mieux qu’une paillasse à l’écurie. Bien que leurs trois sœurs fussent casées depuis belle lurette, la maison était trop petite pour l’accueillir. Par bonheur, il y avait la-bas le cousin Jules! Ah! celui-là n’avait pas souffert de la misère qui avait marqué le Directoire! Son petit pécule, constitué sous l’ancien régime, il avait su le faire fructifier, en dépit du marasme républicain. Au croisement des routes de Nay à Morlaas et de Pau à Soumoulou, son auberge prospérait. Pas un maquignon de la région ne manquait à sa clientèle! Et pour faire marcher le commerce en dehors des jours de foire, il recevait les parvenus des villes voisines, tous les révolutionnaires nantis, les nouveaux riches, les marchands de biens nationaux, les fournisseurs des armées, et parfois même, des bandits de grands chemins, qui organisaient chez lui de discrètes parties fines.
- Si le Major voyait tous ces scandales! note Beauceron, avec un sourire triste.
- Il est mort de désespoir, le pauvre, dit La Jeunesse, en essuyant une larme. Je l’ai appris en passant par Paris...
- Je sais, j’y suis passé aussi...
- Alors laisse-moi en finir avec le cousin Jules.
Presque rien ne manquait au bonheur de l’aubergiste. Sans doute, sa femme, pétrie pourtant de belles qualités, ne lui avait pas donné d’enfant, mais il avait tourné la difficulté en attirant chez lui son neveu Joseph, le petit dernier de la maison Loustanau. Ce frère de Yan-petit pouvait se considérer comme l’héritier de Jules. Mais celui-ci était assez riche et assez généreux pour assurer encore l’avenir du glorieux soldat démobilisé. Il y avait du travail et des perspectives de réussite pour tout le clan, dans l’entreprise de l’ancien palefrenier reconverti dans la restauration. Hélas, trois fois, la conscription vint troubler ces beaux projets d’organisation commerciale.
- Joseph a tiré un mauvais numéro, je parie! s’exclame Beauceron.
- Tout juste!
En 1803, le service militaire reste obligatoire pour tous les célibataires de vingt à vingt-cinq ans. De fait, sur quinze jeunes gens inscrits au rôle, un seul est désigné par tirage au sort, et ce conscrit peut échapper à ses obligations en payant un remplaçant.
- Le cousin Jules a consenti le sacrifice qui s’imposait, pas vrai? dit Beauceron.
- Il n’aurait pas demandé mieux... répond La Jeunesse.
Mais le petit Joseph n’a pas accepté. Le petit Joseph est fier, jaloux de sa liberté. Comme il n’en craignait pas moins de se lancer dans la grande aventure dont les récits de son frère lui donnaient une idée, il hésitait... Son aîné a tranché en partant à sa place.
- Le goût du pain de munition me manquait, plaisante le Béarnais. Et pour ne rien te cacher, le cousin Jules commençait à m’échauffer les oreilles, bien qu’il soit maintenant un bonapartiste acharné. Il n’y a pas pire maître que celui qui a été valet, tu sais!
- Mais comment as-tu présenté ta candidature aux officiers recruteurs? Les remplacements ne peuvent se faire que par arrangement de gré à gré entre conscrits du même canton et de la même classe!...
- Joseph me ressemble, j’ai pris ses papiers...
- Dans ces conditions, tu n’as pas touché la moindre indemnité?
- Rien!
Beauceron la même année
- Eh bien, moi, je me suis vendu cher, très cher, même. Celui que je remplace a dû acheter d’abord les autorités, pour que je figure sur les listes, puis il m’a versé deux mille francs en belle monnaie d’or, de ces beaux francs de germinal que l’on doit à Bonaparte.
- Bravo! tu es donc riche, mon frère, on va en profiter!
- Halte-là! Attention!...
Tout à coup sérieux, Beauceron marque un temps d’arrêt. Serait-il devenu économe? Avare? Égoïste?
- J’ai tout donné à Marie-Jeanne, ajoute-t-il.
Voilà qui lui ressemble davantage, mais qui mérite quelques explications. Celles-ci tardent à venir. Somme toute, le gaillard ne semble pas tellement fier des exploits qu’il a accomplis depuis son retour d’Egypte. La Jeunesse doit lui extirper la vérité bribe à bribe...
- Marie-Jeanne était seule, dit Beauceron, son père mort, je l’ai épousée...
- Très bien, et après?
- La Révolution a bellement enrichi mon frère André...
- Très bien...
- Mais je n’ai pas voulu que Marie-Jeanne et moi devenions ses domestiques, comprends-tu? Je suis donc monté à Paris... Sans ma femme, avec l’intention de la faire venir plus tard... Ah! si tu savais, La Jeunesse, comme la capitale a changé!...
- Tu es allé à l’ambassade, bien sûr?...
- Rue du Bac, tu veux dire? Les de Staël n’y sont plus. Monsieur a une paralysie du cerveau (attaque d’apoplexie) qui le rend à moitié imbécile. Quant à Madame, elle navigue entre la France et la Suisse, une drôle d’hirondelle, cette bonne femme! Figure-toi qu’elle critique le despotisme d’un certain tyran nommé Bonaparte et, en même temps, elle s’efforce d’entrer dans ses bonnes grâces. Aux dernières nouvelles, le Premier Consul lui a interdit de remettre les pieds à Paris.
- C’est madame Gauthier qui t’a si bien renseigné?
- Et oui! qui veux-tu?... Madame Gauthier travaille maintenant à la chaussée d’Antin, chez madame Récamier, une amie de madame de Staël...
- Et alors?...
- Alors, alors!... Madame Gauthier a rompu avec son ami, un valet de chambre...
- Ce qui signifie qu’elle est redevenue ta maîtresse?
- Mais je n’oubliais pas Marie-Jeanne! Je te jure... J’allais la voir souvent. Lors d’une visite, j’ai trouvé ta lettre, par laquelle tu m’annonçais que tu allais reprendre du service...
- Et tu as pensé : Je ne laisserai pas mon vieux complice envahir l’Angleterre sans moi! Autrement dit, entre madame Gauthier et Marie-Jeanne, tu choisis courageusement les Anglaises!
Bien loin de s’esclaffer, le séducteur danse d’un pied sur l’autre, l’air gêné.
- Je me trompe? demande La Jeunesse.
- Il y a autre chose...
- Quoi?
- Marie-Jeanne a un enfant.
Stupeur du Béarnais! Pour le coup, Beauceron s’accorde le plaisir de laisser son ami formuler mille suppositions, avant d’avouer :
- C’est moi le père, bien sûr!
Son garçon s’appelle Yann, avec deux n, un prénom peu courant dans la région de Chartres...
- J’aurais voulu que tu sois son parrain, La Jeunesse.
- Merci...
Sus à l'Angleterre !
Ému, le Béarnais reste sans voix. L'autre s’en aperçoit à peine. L’évocation du bébé le transporte. Quel beau petit! Pour lui, les deux mille francs! Pour lui, les arpents que Bonaparte devra bien payer un jour!
Pour lui, Beauceron deviendra un grenadier exemplaire. Il économisera sur sa solde. Il gagnera du galon. De l‘autre côté de la Manche, il sera un conquérant âpre au gain, rapace même, mais entre deux pillages, un troupier parcimonieux! Ah! s’il avait su, en Italie et en Egypte, quel magot n’aurait-il pas amassé! Il va se rattraper!...
La Jeunesse l’interrompt :
- Je t’aiderai de mon mieux, mon frère, si nous sommes dans la même compagnie! Viens! je connais un capitaine qui a fait Arcole, Rivoli et Saint-Jean-d’Acre... Il va nous arranger ça.
- Parce que, déjà, tu n’es plus considéré comme un conscrit, toi?...
- Sur le terrain de manœuvres, crois-tu qu’un vétéran ne se distingue pas d’un novice?
A ces mots, Beauceron, retrouvant d’un seul coup fierté et enthousiasme, s’exclame :
- Tonnerre de Dieu! tu as raison, mon frère! Il y a quatorze ans, nous nous sommes rencontrés pour prendre la Bastille! Et depuis, tant de batailles!... Il ferait beau voir que l’on s’avisât de séparer des vieilles moustaches comme nous!
Les grandes manœuvres
Cette nuit de brumaire (novembre) était froide. Il pleuvait. Les hommes devinaient plus qu’ils ne voyaient la masse sombre d’un petit bois, vers lequel la colonne marchait.
Soudain, un cri retentit : c’était un ordre, lancé par un capitaine invisible, bientôt repris par les lieutenants et les sous-officiers. Aussitôt, les compagnies se déployèrent en bataille, les voltigeurs à gauche, les fusiliers au centre, les grenadiers à droite. Quelques brefs commandements se firent encore entendre, auquel succéda le bruit de l’armement des fusils. Au signal, les fantassins du premier rang mirent un genou à terre avant d’épauler, ceux du deuxième rang, debout, épaulèrent à leur tour, ceux du troisième rang restant prêts à échanger leurs armes contre celles qu’ils devraient recharger.
- Feu!
Malgré l’averse qui mouillait la poudre, le petit bois essuya une salve d’une densité convenable. Passerait-on maintenant à l’attaque? Pas encore... Le bataillon reçut l’ordre de se former en carré. Les grenadiers occupèrent le centre, les voltigeurs les quatre angles, les fusiliers le reste de la surface. En peu de temps, cette forme géométrique parfaite se trouva hérissée de baïonnettes sur ses quatre côtés. Mais comme aucun escadron ne semblait disposé à jeter les poitrails de ses chevaux contre les pointes redoutables, le carré se défit. La colonne fut reconstituée. Et de nouveau se déploya en bataille...
Les soldats pataugeaient, les souliers gorgés d’eau, les jambes trempées jusqu’au haut des guêtres. A tout instant, ils glissaient dans des fondrières; des projections de boue les atteignaient aux cuisses, à la poitrine, au visage. Ah! il serait beau, demain, l’habit-veste bleu aux revers et parements écarlates! Quant à la culotte et au gilet de même couleur, mieux valait n’y plus songer! Il faudrait en allumer, des grands bûchers, pour sécher tous ces vêtements! Sûr que les lavandières ne chômeraient pas dans les jours à venir... Mais pas la moindre récrimination ne s’élevait dans les rangs. Reformerait-on le carré? Non... Les voltigeurs reçurent l’ordre d’attaquer.
- En avant, et feu à volonté!
Des éclairs jaillirent entre les troncs des arbres. Les fusiliers, des conscrits inexpérimentés pour la plupart, devaient assurer le deuxième assaut. La compagnie d’élite des grenadiers était chargée de les encadrer et de stimuler leur ardeur.
- Allons-y mes petits, du courage, plaisantait Beauceron, sinon je vous pique ma baïonnette là où les coqs ont leurs plus belles plumes!
Au même instant, entre Calais et Montreuil, des dizaines de milliers de soldats investissaient d’autres bois, ou se rendaient maîtres de falaises, de collines, de ponts ou de hameaux.
Mais il ne s’agissait que d’exercices d’entraînement.
Des manœuvres qui durèrent tout l’hiver.
NAPOLÉON
Au printemps, une rumeur anima les camps où l’on commençait à s’ennuyer.
Le bruit courait que Napoléon Bonaparte, déjà Premier Consul, serait nommé empereur, et, en cette qualité, chargé du gouvernement de la République.
Le 20 floréal (10 mai), le projet de proclamation de l’empire fut voté par le Sénat.
Investi de la dignité impériale héréditaire, Napoléon 1er continua d’accorder tous ses soins à l‘armée qu’il avait rassemblée en face de l‘Angleterre. Il vint la voir en messidor (juillet). Et encore en fructidor (août). A chaque fois, les soldats l’acclamèrent, et lui jurèrent fidélité, persuadés que l’ennemi des rois tyranniques resterait le champion de la liberté.
Les installations qui occupaient la côte, de Dunkerque à la baie de Somme, avaient atteint maintenant des proportions considérables. Les falaises, et les dunes, et les plages, étaient couverts d’arsenaux, d’entrepôts. Le nombre des soldats dépassait les cent mille; on avait ajouté partout des tentes aux baraquements. Dans les moindres ports, à Wissant, à Ambleteuse, à Wimereux, des bateaux plats, des bateaux-écuries, des corvettes, des chaloupes canonnières s’entassaient, formant des alignements de neuf ou dix rangs de profondeur.
Ce n’était pas tout! Les soldats parlaient de gigantesques montgolfières, capables d’enlever chacune trois mille hommes. L’image de ces machines circulait dans les baraques. Et ne disait-on pas que d’autres engins étaient prêts : des bateaux merveilleux, qui plongeraient et navigueraient sous les eaux.
Alors, qu’attendait-on pour attaquer? Les soldats s’impatientaient.
Pour se distraire, quand ils avaient terminé les séances d’entraînement, ils aimaient à flâner dans les villages qui avaient grossi aux abords des camps. On trouvait là tout un monde de lavandières, de ravaudeuses, de vivandières, la plupart d’entre elles épouses ou maîtresses de militaires ou d’artisans autorisés à suivre les armées. Il y avait aussi des guinguettes, ou des bals étaient organisés. La musique y attirait des filles à soldats, de ces joyeuses ribaudes qui auraient plus souvent fait oublier à Beauceron le sens de l’économie si La Jeunesse ne lui avait rappelé ses promesses.
Ainsi passaient les jours et les décades, les mois et les saisons.
Pour une surprise...
Mais vers le milieu de frimaire, un événement bouleversa la vie de nos deux amis.
Quelques jours plus tôt, les journaux avaient apporté le récit des cérémonies du Sacre. Dans tous les régiments, une atmosphère de fête atténuait la rigueur des règlements; jamais les permissions de la soirée n’avaient été aussi largement distribuées; bistrots et cabarets dansants redoublèrent d’activité.
Cette nuit-là, Beauceron et La Jeunesse traversaient une sorte de campement de bohémiens, à l’entrée d’un village, lorsqu’un spectacle les arrêta : auprès d’un feu joyeux, un tout jeune enfant grattait le museau d’un grand cheval pommelé. La scène suivante, qui leur causa la plus vive émotion, ne fut pas moins banale... Une jeune femme sortit de l’ombre d’une charrette bâchée.
- La Jeunesse, haleta Beauceron en serrant le bras de son ami, dis-moi si je rêve!...
- Beauceron, lui répondit La Jeunesse en se frottant les yeux, nous n’avons bu l’un et l’autre qu’une chopine chacun, pas plus, je le jure...
C’était Marie-Jeanne.
Elle descendit de la carriole, éloigna l’animal, installa l’enfant sur son genou et entreprit de le faire manger.
- Ma femme, mon fils! hurla Beauceron en se précipitant.
La Jeunesse leur laissa le temps de s’abandonner aux effusions avant de s’approcher à son tour.
Mais que signifie?...balbutia l’heureux époux, le père comblé, lorsqu’il eut retrouvé son souffle.
- Ne m’as-tu pas toi-même raconté, répliqua Marie-Jeanne, que des femmes suivaient les troupes, en Italie et jusqu’en Egypte!
- Des femmes, oui!...
Images de cantinières militaires (ou : vivandières) qui suivaient l'armée de Napoléon.



- Te souviens-tu pendant combien d’années tu m’as abandonnée pour faire tes précédentes campagnes?
- Nous ne sommes pas en campagne...
- Justement! L’Empereur a dit, parlant de l’Angleterre: “ Nous avons dix siècles d’outrages à venger!” Quand on a attendu aussi longtemps, on n’est plus à un siècle près! Moi je n’ai pas tant de patience!...
- Au moins, promets-moi que, si nous embarquons, tu seras raisonnable...
- Autant que peut l’être une vivandière! répondit Marie-Jeanne. Je crois que je ne manque pas de dispositions pour mon nouveau métier. J’ai déjà vendu neuf livres de pain et la moitié d’un jambon... Demain, je continue... Regarde!
Sur ce, ouvrant l’arrière de sa voiture, elle découvrit un berceau, un grand lit, quelques caisses, et le demi-jambon restant, pendu avec d’autres victuailles aux arceaux qui soutenaient la toile.
Changement de cap
Épouse légitime d’un soldat bien noté, Marie-Jeanne obtint sans difficulté l’autorisation d’exercer ouvertement ses fonctions. Quelques jours après son arrivée, elle arborait l’insigne qui l’accréditait : une plaque de cuivre ovale, marquée du chiffre 3, le numéro du régiment de son mari.
Grâce à elle, Beauceron et La Jeunesse échappèrent à l’irritation qui agitait les troupes. Tous trois se réunissaient le plus souvent qu’ils pouvaient. Les progrès et les prouesses du petit Yann, âgé de deux ans, les émerveillaient. Dans cette carriole, qui les abritait comme eût fait une chaumière au cœur d’un village paisible, ils vivaient un bonheur fragile, sans cesse menacé par l’imminence de l’embarquement. Ne disait-on pas que l’amiral Villeneuve avait réussi à entraîner vers la haute mer les escadres du terrible Nelson. Bientôt le passage serait libre...
Mais l’ordre de lever l’ancre ne fut jamais donné.
Le 7 fructidor (25 août), une proclamation de l’Empereur mit un terme à la longue attente :
Grenadier de la Grande Armée
- Braves soldats du camp de Boulogne! Vous n’irez point en Angleterre. L’or des Anglais a séduit l’empereur d’Autriche, qui vient de déclarer la guerre à la France...
Cette fois, l’alerte générale ne dégénéra pas en fausse alerte.
En route pour le Rhin!
En prenant un nouveau cap, l’armée d’Angleterre changea de nom : du jour au lendemain, elle devint la Grande Armée.
Formez vos bataillons
Marchons,marchons...
Dès l’aube, on bouclait les sacs, et en avant, marche!
On marchait vite. On marchait sans trêve. Les officiers disposaient de feuilles de route précises, établies, disait-on, par l’Empereur en personne; si la vitesse horaire tombait au-dessous d’une lieue de poste (4 km environ), les sergents se chargeaient de houspiller les traînards. On ne s’arrêtait que cinq minutes toutes les heures. Une seule exception, au milieu de l’étape, la halte des pipes, qui durait une demi-heure. Les commissaires des guerres précédaient les troupes pour préparer les cantonnements, où l’on arrivait au début de l’après-midi. La Grande Armée pouvait parcourir ainsi quarante kilomètres par jour, pendant plusieurs jours, ce qui ne s’était jamais vu!
Au rythme des tambours, qui se trouvaient en tête et en queue des bataillons, les soldats avançaient de chaque côté de la route, laissant libre le milieu, où galopait de temps en temps le cheval d’un officier supérieur. Cent pas de distance séparaient deux bataillons. Les cavaliers étant soumis aux mêmes règles que les fantassins, les régiments s’étiraient en files interminables. Et derrière ces colonnes suivait l’armée indisciplinée des femmes; le bruit courait qu’elles étaient aussi nombreuses que les hommes; des enfants s’accrochaient à leurs robes, d’autres chargeaient leurs bras. C’est pourquoi Beauceron ne rejoignait pas sans peine sa famille nomade, bien que le grand cheval pommelé fût de loin reconnaissable.
Le lendemain du départ, en dépit des recommandations de La Jeunesse, le benêt prétendit profiter de la halte des pipes pour aller embrasser son enfant. Il ne put regagner sa compagnie que tard le soir; son prestige de vétéran lui fut utile pour éviter une sanction.
A Cambrai, où le régiment se reposa vingt-quatre heures, autre émotion. Marie-Jeanne avait invité son mari et La Jeunesse à déjeuner. Au moment de passer à table, plus de Yann! On le cherche partout, sous la voiture, dans les tentes des voisines, parmi les groupes de marmots qui jouent entre les feux! Pendant plus de deux heures, on l’appelle vainement.
Pour finir, il fut retrouvé dans une cave, avec un jeune tambour, une sorte d’adolescent attardé dont on se demandait s’il avait vingt ans. Ce garçon avait prêté son instrument au bambin, qui maniait les baguettes à cœur joie. Mais la drôlerie du spectacle échappa à Beauceron. Il empoigna le conscrit par les revers de son habit et le souleva de terre, lui remontant si haut le collet que sa tête disparut à l’intérieur. Le malheureux parvint à articuler juste assez de sons pour que l’on comprît qu’il ne parlait pas français. La Jeunesse essaya la langue d’oc, sans succès. Était-ce un Basque? Un Breton? A coup sûr, un pauvre déraciné, un nostalgique de quelque province lointaine, plus heureux en compagnie d’un enfant qu’en présence de rudes hommes.
Le jour de repos suivant ne fut accordé qu’à Sedan. Un autre à Metz. La plupart des troupiers souffraient du mauvais état de leurs souliers, que les services de l’Intendance n’arrivaient pas à remplacer.
Le vingt-septième jour, enfin, le Rhin!
Les Français ont gagné la course au Rhin!
Ils entrent en Bavière avant leurs ennemis. Le 28 vendémiaire (20 octobre 1805), la capitulation de la garnison d’Ulm récompense leurs efforts douloureux.
Nos amis fêtent la victoire dans la carriole bien calfeutrée de Marie-Jeanne.
Mais dès le lendemain, il n’est question que de reprendre la route.
Grognards, par Raffet

En avant, marche! L’hiver est précoce. Il gèle. La neige tombe drue. N’importe! On ne cantonne plus, on bivouaque! On ne maraude plus, on pille! Quand on peut!... En passant!... Car on n’arrive à l’étape qu’à dix heures du soir. Harassé!... La vitesse horaire étant passée de deux mille toises à deux mille quatre cents, puis deux mille six cents! (plus de 5 km), on abat parfois quinze lieues dans une journée(60 km)! C’est un cauchemar! Vienne se rend, on ne s’y arrête pas! C’est de la folie!
- Ce que je ne comprends pas, c’est qu’on monte vers le Nord, grogne La Jeunesse, qui s’est procuré une carte.
- Dors! lui répond Beauceron. Le lieu et l’heure de la prochaine bataille sont dans la tête de Napoléon, et nulle part ailleurs. Moi, je lui fais confiance.
Austerlitz
Un ruisseau trace un profond sillon entre la plaine où bivouaquent les Français, et le plateau de Pratzen, occupé par les Austro-Russes. Au loin, sur la colline, la petite ville d’Austerlitz disparaît peu à peu dans l’obscurité.
Les soldats commencent à s’enrouler dans leurs capotes, sur la paille des cabanes de branchages qu’ils viennent de construire. Ils ont le ventre creux, les fourgons de l’intendance errant Dieu sait où, à la traîne.
Et soudain, une rumeur... Napoléon vient de passer, là, le long du cours d’eau...
L'Empereur et ses soldats : visite au bivouac.
Gravure de Raffet B.N.

Il regagne sa tente, presque sans escorte... Il s’est avancé entre les lignes, pour surveiller les mouvements de l’ennemi.. Des Cosaques ont failli le prendre... Il l’a échappé belle...
- Voila un chef! fait un grenadier, en sortant de la cabane pour mettre le feu à une poignée de paille.
Plusieurs bouchons de paille éclairent déjà le campement. D’instant en instant, d’autres s’enflamment. L’illumination s’étend, gagne en intensité, devient grandiose!
- C’est le 1er décembre! La veille de l’anniversaire du Couronnement! crie quelqu’un, en allumant à son tour une torche improvisée.
Et bientôt, toute l’armée piétine le sol glacé. Des milliers de flammes dansent dans la nuit. Une clameur immense s’élève:
- Vive l’Empereur!
Les heures seront courtes maintenant avant l’affrontement.
Le réveil, par Auguste Raffet

A leur réveil, au petit jour, les soldats ont la langue rêche, le ventre affamé, l’âme inquiète. Pour dissiper ces malaises, une ration d’alcool. Et en avant!
Ils quittent leur huttes pour entrer dans le brouillard. Ce caprice de l’automne, s’il présente un inconvénient au moment de franchir le ravin qui limite le camp, offre un avantage pour aborder les positions que tient l’ennemi. Les premières pentes sont escaladées sans risque. Mais tout à coup, des pans de brume se déchirent, Austerlitz émerge sur la colline, le soleil éclaire le champ de bataille.
Bataille d'Austerlitf, GÉRARD François 1810

La mousqueterie se déchaîne, l’artillerie tonne.
Et bientôt, pour La Jeunesse et Beauceron, c’est l’engagement à la baïonnette, pour l’occupation d’un mamelon.
Nos deux amis luttent vaillamment, en s’efforçant de rester dos à dos, afin de limiter autant que possible les aléas des combats à l’arme blanche.
L’action à laquelle ils participent est couronnée de succès. Les Français sont maîtres d’un plateau, lorsque se fait entendre le bruit d’un galop, qui glace d’effroi les vainqueurs provisoires. Des casques noirs, dont les cimiers sont couronnés de crin noir, apparaissent.. Des cuirasses luisantes... Des sabres très longs, pointés vers le ciel.. La Garde impériale russe!
- Formez le carré!
C’est moins facile que sur le terrain de manœuvres de Boulogne. Tant bien que mal, on exécute l’ordre, mais rien n’arrête la charge des cuirassiers, ni les coups de fusils, ni les pointes des baïonnettes! Ils passent comme une tornade, reviennent, défont les compagnies qui se regroupent, sabrent les hommes qui se dispersent, écrasent les blessés sous les pieds de leurs bêtes... Soudain, un hurlement :
- Sauvez l’aigle! (Le drapeau, dont la hampe est ornée d’un aigle de cuivre aux ailes à demi déployées.)
L'aigle

Un garde russe, lancé au galop, enlève son cheval dans un grand saut, comme pour franchir ce qui reste du carré que formait le bataillon. Cent baïonnettes jaillissent, l’animal étripé s’abat, cent baïonnettes plongent, le cuirassier expire, mais le porte-aigle garde au travers de la poitrine le sabre de l’agresseur. Le drapeau vacille, malgré tous les efforts des fusiliers chargés de le défendre. Un nouveau cavalier s’élance, écrase quelques hommes, ne parvient pas à s’emparer de l’aigle. Un autre suit, qui emporte, lui, l’emblème sacré. Alors La Jeunesse bondit, s’accroche au ravisseur, tombe avec lui sur le sol. Beauceron relève l’étendard. Aussitôt, tous les voltigeurs, et les grenadiers encore valides, viennent grossir l’essaim des fusiliers qui l’entoure. Malheureusement, ce regroupement laisse libre un espace que les assaillants vont exploiter pour relancer leurs effroyables montures. La situation est précaire. C’est à ce moment que le roulement lointain d’un galop retentit. Napoléon fait donner la cavalerie de sa Garde.
Deux escadrons de chasseurs et trois escadrons de grenadiers à cheval vinrent à bout des intrépides cavaliers russes. Quand le plateau fut dégagé, Beauceron, chaudement félicité, remit à un nouvel enseigne l’aigle qu’il avait vaillamment brandie jusqu’à la fin du combat; lui ne pouvait plus la porter, car il avait été blessé au pied par le sabot d’un cheval; il dut s’asseoir, le dos contre un rocher, au milieu des cadavres ensanglantés.
- Rassemblement! ordonnaient déjà les officiers, pressés de poursuivre l’ennemi.
- C’est valable pour tout le monde! hurlait un sergent, en secouant les hésitants.
- Sauf pour les blessés et les morts! souffla La Jeunesse, en se laissant tomber aux pieds de son compagnon.
Les galons
- Soldats! je suis content de vous.. Vous avez décoré vos aigles d’une immortelle gloire... Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : “J’étais à la bataille d’Austerlitz” pour qu’on vous réponde : “Voilà un brave”.
Nos amis savourèrent les félicitations impériales en compagnie de Marie-Jeanne, qui les soignait et les dorlotait mieux que n’aurait pu le faire un chirurgien militaire partagé entre de nombreux blessés.
Victime d’une entorse, Beauceron put remarcher au bout de quelques jours. La Jeunesse, atteint à la poitrine par un sabre qui avait glissé tout près de son cœur, fut plus long à se remettre. Mais l’enthousiasme qu’avait suscité la victoire les aida à patienter. Il n’était bruit que des exploits des Français. Eux deux, perdus dans la fumée de la mousqueterie et de la canonnade, n’avaient entrevu qu’une infime partie de la bataille. En vérité, des milliers d’hommes avaient accompli des prouesses. On louait surtout Napoléon; il avait si bien tendu ses pièges que les Austro-Russes avaient manœuvré comme s’il leur eût donné lui-même les ordres; sa tactique avait été un pur chef d’oeuvre! Et maintenant, le triomphe d’Austerlitz allait lui permettre de constituer un Empire d’Occident dont la France serait le centre.
Un sergent

Quand Beauceron reprit son service, une promotion exceptionnelle le récompensa de ses efforts pour sauver l’aigle : il fut nommé sergent. La Jeunesse, dont le saut héroïque n’avait pas été remarqué, dut se contenter du grade de caporal. Cette injustice souleva l’indignation de Beauceron, qui protesta, et plaida la cause de son compagnon auprès des officiers les plus influents.
La Jeunesse obtint ses galons de sergent quelques semaines plus tard, au moment où la Grande Armée préparait ses bagages pour rentrer en France.
8 - LES DÉSASTRES DE LA GUERRE
L'entretien des costumes
8 octobre 1806 (Le calendrier républicain n’est plus employé depuis le 1er janvier 1806).
- Tiens-toi droit! lança Marie-Jeanne, sinon les boutons ne seront pas en face des boutonnières, et ta capote ira de guingois.
- Comment veux-tu?... répliqua Beauceron, Yann tire mon sabre par derrière!
- Yann, viens sur mes genoux, proposa La Jeunesse.
- Oh! oui, mon parrain!... fit l’enfant en se précipitant, tu vas me raconter une histoire, dis?
- Parrain, plaisanta Marie-Jeanne, ne sois pas faible avec ton filleul, ne lui cède pas sur tout! Lis-moi plutôt la proclamation de l’Empereur.
- Ca sera moins bien qu’une belle histoire, murmura Yann, résigné, en suçant son pouce pour se consoler.
La tête du petit sur sa poitrine, sa pipe dans une main, un papier dans l’autre, La Jeunesse commença :
- Soldats! L’ordre de votre rentrée en France était déjà donné, des fêtes triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Nous sommes provoqués par une audace qui demande vengeance...
- Holà! s’exclama Marie-Jeanne, en continuant de tirer l’aiguille, voila qui n’explique pas pourquoi notre voyage a été interrompu à mi-chemin, il y a plus de sept mois de cela!
- Des cris de guerre, on te dit, répliqua Beauceron. Les Prussiens se moquent de nous depuis longtemps! Et maintenant, ils nous envoient un ultimatum exigeant le retour de nos troupes jusque derrière le Rhin!
- Au mois de février dernier,reprit Marie-Jeanne, lorsque nous marchions gentiment vers la France, ils se taisaient, et nous nous sommes quand même arrêtés à Nuremberg, en Bavière, comme pour attendre leurs provocations!...
- La Grande Armée cantonne où elle veut, non? Surtout en territoire ami! Les Bavarois ne sont-ils pas nos alliés? Ah! ces Prussiens!...
- Ote donc ta capote! ordonna Marie-Jeanne, comme pour faire perdre à son mari une attitude qu’elle jugeait trop martiale.
Il obéit, mais en grande tenue, avec son habit-veste bleu relevé d’écarlate, gilet blanc, culotte blanche, il avait encore fière allure. Ayant croisé sur sa poitrine son baudrier porte-sabre et sa banderole porte-giberne, il enfonça jusqu’à ses sourcils son haut bonnet à poil. Les poings aux hanches, il s’écria :
- Qu’ils y viennent donc, ces Jean-Foutre de Prussiens, on les recevra!
- S’il faut, on ira même les chercher, pas vrai? ironisa Marie-Jeanne, en continuant d’inspecter l’uniforme.
- Soldats! reprit La Jeunesse, il n’est aucun de vous qui veuille rentrer en France par un autre chemin que celui de l’honneur... Nous ne devons y rentrer que sous les arcs de triomphe...
- On n’en demande pas tant! grommela Marie-Jeanne, à genoux devant son mari pour vérifier ses guêtres.
- De quoi te plains-tu? s’étonna Beauceron. Au cours des derniers mois, ta carriole est devenue une épicerie prospère!... Si nous repartons en campagne, les soldats t’apporteront ce qu’ils glaneront par-ci, par-là, et tu doubleras tes bénéfices, tu le sais bien!
Il faisait allusion au commerce habituel des vivandières. Maraudeurs et voleurs ne pouvant ajouter leur butin au poids de leur barda, les femmes qui suivaient l’armée achetaient leurs trouvailles, qu’elles leur revendaient ensuite à mesure de leurs besoins.
- Il n’empêche, j’aimerais mieux rentrer chez nous...
- Moi aussi, dit La Jeunesse.
Marie-Jeanne lui sourit.
Elle était mieux comprise par lui que par son mari.
- A ton tour, lui dit-elle, viens ici que je vérifie ta grande tenue, et ta tenue de route aussi. Pour marcher vers cette maudite Prusse, avec l’hiver qui approche, vous aurez besoin de capotes en bon état, mes pauvres amis.
En ce moment, un jeune caporal, assez mal dégrossi, entra dans la pièce et cria :
- Sergent Laborde, le capitaine Malet demande à te voir.
- J’arrive, répondit l’intéressé.
- Sergent Laborde, plaisanta Marie-Jeanne, je ne te libère pas, moi, avant d’avoir marqué l’ourlet que je dois reprendre.
Comme le temps passe !
Sergent Laborde! Les recrues ne l’appelaient pas autrement. Ah! comme il était loin le temps où Yan-petit, frêle cadet ivre de rêve, débarquait dans le Paris de la Révolution! Yan-petit devenu Yann, pour une petite Bretonne, si peu longtemps, mon Dieu!... puis La Jeunesse. Ce dernier surnom s’effaçait à son tour lentement, à mesure que disparaissaient les braves à trois poils avec lesquels il avait combattu en Italie. Il n’y aurait bientôt plus que Beauceron et Marie-Jeanne pour lui donner encore ce sobriquet, ridicule à son âge! N’avait-il pas trente-deux ans maintenant!...
- Sergent Laborde! lui lança Beauceron, je vois que nos supérieurs convoquent toujours les mêmes sous-offs.
- Sergent Moreau, je ne manquerai pas de te faire savoir ce qu’ils m’ont dit.
- C’est parce que tu sais lire et écrire, et que tu t’y retrouves sur une carte! Dommage que tu ne sois pas ambitieux! Moi, si j’avais été instruit comme toi, oh! tonnerre de Dieu, mais je serais le maréchal Murat, aujourd’hui!
Et maintenant la Pologne
La campagne fut foudroyante. Direction, le Nord. Cinq jours de marche forcée. Distance parcourue : cent quatre-vingts kilomètres. Et le 14 octobre, Napoléon remportait une brillante victoire à Iéna; le même jour, Davout battit une autre partie de l’armée prussienne à Auerstaedt. Le 27 octobre, les vainqueurs firent dans Berlin une entrée triomphale.
Dès que l’Empereur fut installé dans cette capitale, il décréta le Blocus continental, destiné à ruiner l’Angleterre en fermant à son commerce tous les ports de l’Europe.
Pendant ce temps, les troupes françaises, qui n’avaient pas été mal accueillies, cantonnaient agréablement. La cohorte des femmes avait suivi. Les hommes avaient touché leur solde. Auberges et cabarets ne désemplissaient pas. C’était la belle vie, mais pour combien de temps?
Napoléon savait que la Russie, alliée de l’Angleterre et de la Prusse, restait à vaincre. S’adressant à son armée, il la félicita chaleureusement pour ses victoires et ses conquêtes, puis ajouta :
- Soldats, les Russes se vantent de venir à nous... Nous leur épargnerons la moitié du chemin...
A cette proclamation, un seul cri répondit :
- Vive l’Empereur d’Occident!
Quelques jours plus tard, en avant, marche! cap à l’est, vers la Pologne! Marche ou crève : trois cents kilomètres, dans des régions désolées, en dépit de la saison! De Boulogne à Strasbourg, de Strasbourg à Austerlitz, d’Austerlitz à Nuremberg, de Nuremberg à Iéna, d’Iéna à Berlin, à travers la France, la Bavière, l’Autriche, la Bavière encore, la Saxe, la Prusse, combien de lieues avaient-ils parcourues? Par tous les temps, chargés comme des ânes, les pieds en sang! Mais toutes ces fatigues, ces souffrances, étaient faibles comparées à celles qu’ils endurèrent pour atteindre Varsovie. Rien ne leur fut épargné, ni le gel, ni la neige, ni même un redoux qui transforma le pays en océan de boue! Par bonheur, comme la population haïssait les Autrichiens, les Prussiens et les Russes, elle aida les Français à surmonter leurs difficultés. A la fin du mois de décembre, après quelques escarmouches avec des troupes fugitives, la Grande Armée prit ses quartiers d’hiver autour de la capitale polonaise.
Dans le courant du mois de janvier 1807, un contingent de conscrits étant venu compenser les pertes subies à Iéna et Auerstaedt, le capitaine Malet convoqua son sous-officier favori :
- Sergent Laborde, lui dit-il, j’étais de ceux que l’on a chargé de répartir les recrues entre les régiments de notre corps d’armée. Eh bien, figurez-vous qu’au 4ème de ligne se trouve affecté un certain Joseph Laborde...
Le lendemain, les deux frères purent s’embrasser. Quel plaisir d’entendre sa langue maternelle et de pouvoir la parler! Quel bonheur de recevoir des nouvelles de sa famille! Mais aussi, quelle déception pour l’aîné de constater que son sacrifice n’a pas dispensé le plus jeune de ses obligations militaires!
- Les gendarmes font une chasse terrible aux réfractaires, déclara Joseph. J’ai peut-être été dénoncé, ils menaient une enquête à mon sujet...
- Tu aurais pu te défendre, puisque j’avais pris ta place!
- C’est à dire que, à cause de toi, pour te suivre par la pensée, j’écoutais avec attention la lecture du Bulletin de la Grande Armée, le dimanche, après la messe...Que de victoires, que de gloire!
- Et des morts, Joseph, beaucoup de morts...
- Oui, mais moins de notre côté que du côté de l’ennemi!
Autrement dit, le dernier des Laborde n’avait rien tenté pour échapper à la conscription, parce qu’il rêvait d’exploits qui lui permettraient de marcher sur les traces des soldats les plus fameux de la plus belle armée du monde!
Brave petit Joseph
Ah! le naïf, le pauvre enfant! L’occasion de briller va lui être offerte sans tarder.
Au début du mois de février, malgré les rigueurs de l’hiver, branle-bas de combat! En route pour Eylau, où déjà la bataille fait rage, en pleine tempête de neige.
Chaque rue, l’église, un moulin, le cimetière font l’objet de combats opiniâtres.
Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau
GROS Antoine-Jean 1807

Le soir, les Russes se retirent sur les collines qui entourent la ville, mais ils ne sont pas vaincus. Ils attaquent à l’aube. La tourmente les aide, car elle souffle dans leur dos, jetant des paquets de neige à la face des Français.
Au début de l’après-midi, alors que le résultat de l’affrontement demeure incertain, le sergent Laborde reçoit l’ordre de dégager les rues, pour que puissent circuler les canons et les caissons de munitions. A la tête d’un petit détachement, il est fort occupé à tirer les corps qui encombrent la chaussée pour les ranger le long des maisons, lorsque les plaintes d’un malheureux l’arrêtent: c’est un Béarnais, un fusilier du 4ème de ligne, touché au coeur.
Le blessé sourit au sergent qui lui parle dans sa langue. Oui, il connaît Joseph...Leur régiment dispute aux Russes le cimetière... Joseph doit être là-bas, là-bas... La tête du fusilier s’incline , il est mort.
Jusqu’au soir, le sergent Laborde poursuit sa tâche, dans un nuage de neige et de fumée, sous une grêle de boulets et de balles. Quand la nuit tombe, les Russes se replient. Battus? Rien n’est moins sûr... Peut-être n’est-ce qu’un répit...
"J'aurai le temps.." se dit le sergent. Il ne faut qu'un instant pour une fraternelle accolade.
C'est un bataillon du 4ème de ligne qui bivouaque dans le cimetière. Ce qui en reste. Les survivants n’ont pas de nouvelles de Joseph. Au-delà du cercle de lumière que projette leur maigre feu, le spectacle est hallucinant des corps et des tombes que la neige nivelle. Des gémissements percent la nuit. Le sergent Laborde titube en direction d’un appel plus déchirant que les autres, puis en direction d’un autre appel... Des blessés rampent, s’allongent sur leurs camarades qui viennent de mourir, à la fois pour profiter de leur chaleur et pour que la neige ne les ensevelisse pas. A bout de force, le sergent reprend parfois son souffle en se joignant à l’un de ces amoncellements macabres.
Il ne retrouve Joseph qu’au lever du jour. Le malheureux tient à deux mains son ventre qu’un sabre a ouvert. La veille au soir, les infirmiers ont dû le juger intransportable; il a survécu pourtant; il reprend conscience dans les bras de son frère. Il voudrait même parler mais les sons que produit sa gorge sont inintelligibles. En revanche, ses grands yeux éloquents disent qu’il va mourir...Son aîné le berce avec des mots d’espoir inutiles, des mots d’amour mouillés de larmes, mêlés de souvenirs d’enfance et de bribes de prières.
- O mon Joseph, grand pegàs, praube desarricat de tant loenh arribat, mon Diu! tant loenh de noste beroï païs... (O mon Joseph, grand bêta, pauvre déraciné arrivé de si loin, mon Dieu! si loin de notre beau pays...)
Et soudain, ayant ensemble le sentiment d’être sous un regard, tous deux lèvent les yeux.
Mains au dos, jambes écartées, sa culotte et son gilet blancs tachés de boue, c’est l’Empereur. Non pas en rêve... Bien réel... Oui, oui... ça lui arrive... de passer après la bataille... Lorsque le blessé tend vers lui un bras, ses viscères lui échappent et se répandent dans la neige avec un flot de sang. Napoléon décroche la Croix de la Légion d’honneur qu’il porte au revers de sa veste et s’incline pour l’épingler à la capote du mourant. Alors celui-ci trouve la force de relever son buste décoré pour crier :
- Vive l’Empereur!
L'Empire français
La tuerie d’Eylau s’était soldée par une mince victoire; les lendemains furent épouvantables. Dans la nuit du 10 au 11 février, la température ayant monté de vingt degrés, les hôpitaux eurent à déplorer de nombreux cas de gangrène. Dans les rues, la neige se transforma en boue mêlée de sang. Partout des cadavres ruisselants. Une odeur atroce régnait sur la petite ville. Pour enterrer décemment Joseph, son frère dut travailler la nuit, après avoir passé la journée à creuser des fosses communes pour les autres morts.
Le 18 février, l’évacuation des blessés vers Varsovie fut décidée. Tous les véhicules, traîneaux, fourgons, caissons, furent employés. L’Empereur donna sa berline. Les carrosses des officiers supérieurs furent réquisitionnés, ainsi que toutes les voitures, y compris celles des vivandières. Terrible voyage! Aux étapes, Percy, chirurgien militaire, chef des services de santé, se lamentait au spectacle des chariots infectés par le pus et les excréments.
Au milieu de tant de misères, les difficultés de Marie-Jeanne passaient inaperçues. Elle ne souhaitait pas d’ailleurs que l’on s’apitoyât sur son sort. Elle ne demandait qu’une chose, qu’on lui permît de suivre le convoi, avec son enfant sur le dos, jusqu’au moment où l’on voudrait bien lui rendre sa carriole. Son entêtement trouva sa récompense après neuf jours de marche, à Thorn, une ville assez importante où les blessés devaient se reposer.
Marie-Jeanne reprit aussitôt la route, et une semaine plus tard, elle avait rejoint l’armée, qui construisait, à Osterode, un camp si vaste et si bien organisé qu’il était comparable à une véritable ville.
Au printemps, les Français assiégèrent et prirent Dantzig, dernière place forte prussienne. Ce succès ne dissuada pas les Russes d’entrer à nouveau en campagne. Mais Napoléon remporta sur eux, à Friedland, une victoire décisive, et le 7 juillet, le traité de Tilsit mettait fin à la guerre.
Napoléon, maître de l’Occident, étendait maintenant sa domination jusqu’au Niémen, à la frontière de l’Empire russe. Et comme des troupes nouvelles arrivaient chaque jour pour occuper les territoires conquis, Marie-Jeanne, son mari et leur ami espéraient qu’ils repartiraient pour la France avant la fin de l’année.
L'infidélité du sergent Moreau
Hélas! leurs espoirs furent déçus. Ils fêtèrent Noël en Pologne, et à la fin du printemps suivant, ils n’avaient toujours pas quitté leur cantonnement, à quelques lieues de Varsovie.
Les soldats déploraient cette longue attente. Ils n’en fraternisaient pas moins avec la population qui devait les loger et les nourrir, obtenant parfois de leurs hôtes plus que n’exigeait la stricte application des lois de l’occupation. C’est ainsi que le boulanger, chargé d’héberger le sergent Moreau, accepta chez lui Marie-Jeanne et son enfant.
Quelques jours plus tard, la vivandière installa sa voiture dans la cour du marchand de pain, pour le plus grand profit de l’un et de l’autre, puisqu’il lui fournissait de quoi fabriquer les tartines qu’elle vendait.
Pendant ce temps, le sergent Laborde occupait les loisirs que lui laissait son service à aider la famille de paysans qui l’avait accueilli.
La fille de la maison s’appelait Catherine; c’était une solide blonde, parée de tous les agréments de ses vingt ans. Elle aimait à plaisanter, en dépit de l’obstacle des langues, avec le gentil sous-officier que le sort avait placé chez elle.
A vrai dire, elle appréciait surtout les visites de son ami, le sergent Moreau. Celui-ci se montrait si empressé, si galant! Elle riait à ses bons mots, même si elle ne les comprenait pas bien.
Peu à peu, leurs relations devinrent plus tendres, plus intimes, et pour finir, la fine vivandière apprit qu’elle était trompée.
Marie-Jeanne s’efforça vainement de reconquérir son mari. Discussions, disputes, scènes dramatiques se succédèrent au mois de juin.
"Allons, allons, mes bons amis..." leur disait le sergent Laborde.
Il souhaitait de tout son cœur les aider. Quand vint juillet, il se porta volontaire pour toute corvée de convoiement, et obtint du capitaine Malet une mission qui devait l’éloigner pendant une dizaine de jours. Ainsi le sergent Moreau n’aurait plus ses entrées chez les parents de Catherine. Les difficultés que cette dernière connaîtrait pour rencontrer son amant finiraient peut-être par la décourager.
Ah! c'était finement imaginé...
Mais l’expédition fut arrêtée à mi-chemin... Ordre de retour immédiat au cantonnement. Ordre de plier bagage.
Après un an d’occupation, on allait quitter la Pologne, et pas dans une semaine, pas dans deux jours, sur l’heure!
Convoi de carrioles
- Yann, arrête un peu!
- A condition que parrain me raconte une histoire.
- Moi, je suis d’accord... dit le parrain.
- Non! trancha Marie-Jeanne. Nous avons à parler.
- Alors, je continue, menaça Yann.
- Veux-tu bien!... gronda son père. Ne m’oblige pas à me fâcher!
L’enfant jeta avec humeur le tambour qu’il avait reçu pour son cinquième anniversaire, et, après un instant d’hésitation, il alla se rouler en boule, boudeur, près de son instrument, au fond de la carriole.
- Il ne se rend pas compte, reprit Marie-Jeanne, mais à la longue, il doit fatiguer les occupants des fourgons qui sont devant nous avec ses rataplans.
- Et ceux des charrettes qui nous suivent, ajouta son mari, tu as parfaitement raison.
- Ce voyage énerve tout le monde, nota le sergent Laborde. Je me demande pourquoi on ne rentre pas à pied, par étapes courtes, comme on peut le faire en temps de paix. A quoi ça ressemble, ça?...
Son bras tendu désignait la colonne interminable des véhicules de toutes sortes, appartenant à l’armée ou réquisitionnés, sur lesquels les soldats s’entassaient. Depuis plusieurs jours, de nuit comme de jour, ces voitures roulaient, passant de Pologne en Prusse et de Prusse en Saxe, avec seulement deux courts arrêts par vingt-quatre heures pour les repas.
- Je vois bien que c’est que pour m’embêter que vous me privez de tambour, grogna Yann, vous avez rien à vous dire.
- Tu te trompes, répondit Marie-Jeanne sans se retourner, car elle tenait les guides, assise entre les deux hommes. Ton père et ton parrain ont à décider de leur avenir, vu que nous serons bientôt chez nous.
- Ta mère à raison, Yann, s’empressa d’ajouter son mari.
Le sergent Moreau approuvait les dires de sa femme aussi souvent qu’il pouvait, afin d’obtenir plus vite le pardon de ses récentes fautes. Mais il ne lui était pas toujours possible de garder cette attitude conciliatrice.
- Ton père et ton parrain, reprit Marie-Jeanne, estiment qu’ils se sont assez battus pour la patrie, n’est-ce pas La Jeunesse?
- Ma foi!... répondit-il, sentant monter l’orage.
- C’est vrai que nous avons gagné le droit à un bon poste en France, dans une caserne, s’exclama Moreau, et si possible avec un galon de plus! Sais-tu, Marie-Jeanne, que la solde d’un adjudant est presque double de celle d’un sergent, pas loin de deux francs par jour en fin de carrière.
- Ce que je sais, répondit-elle, c’est que dans une caserne, un soldat attend l’ordre de repartir pour la guerre, et qu’il n’y a qu’un moyen d’y échapper, c’est de quitter l’armée.
- Et pour faire quoi, s’il te plaît? Après avoir été jockey, soldat et sous-officier, je n’ai aucune envie de finir comme manœuvrier.
- Mes amis!... implora le sergent Laborde, attendons d’être en France!... Nous ne savons ni où nous allons, ni ce qui nous sera proposé.
Ainsi passaient les jours, rythmés par le sabot de l’infatigable cheval pommelé.
Vers la fin du mois d’août de cette année 1808, le convoi atteignit Dresde. A la mi-septembre, il approchait de Strasbourg. Comment serait le pays qu’ils allaient retrouver?
Lorsque la discussion concernant leur avenir reprenait, Yann l’interrompait par une demande appuyée de rataplans menaçants:
- Parrain, tu m’as promis une histoire!
- La Jeunesse, suggéra un jour Marie-Jeanne, apprends lui donc l’alphabet; quand il saura lire, il ne t’ennuiera plus!
L’enfant aborda avec passion l’étude des voyelles et des consonnes. Installé au fond de la voiture, les coudes sur son tambour qui lui servait de table, il griffonnait des lettres et répétait inlassablement les syllabes qu’il composait. Bien loin de faiblir, son ardeur redoubla au-delà de Strasbourg, lorsqu’il resta seul avec sa mère, les sergents ayant rejoint leurs troupes pour continuer le voyage à pied.
Quoi de neuf en France ?
A Nancy, à Troyes, à Montargis, les vainqueurs d’Iéna et de Friedland passèrent sous des arcs de triomphe. Les maires et les préfets leur adressèrent de beaux discours. Mais les acclamations populaires manquaient. Un an plus tôt, la Garde, qui était rentrée avec l’Empereur, avait reçu un accueil délirant. Que s’était-il passé depuis?
- Des événements, de l’autre côté des Pyrénées, disait Marie-Jeanne, qui rassemblait aux étapes des renseignements que les soldats ne pouvaient obtenir.
Il y avait eu d’abord une expédition au Portugal. L’invasion de toute la péninsule ibérique avait suivi.
- Mais le peuple espagnol s’est soulevé, racontait la vivandière... Il a harcelé nos troupes, et commis contre elles des atrocités sans nom!...
Qui aurait imaginé cela du côté de Varsovie? Cette guerre honnie des Français à un point tel qu’ils boudaient leur chère armée!
Orléans... Tours... Poitiers... En tête des régiments, la musique jouait : “J’aime l’oignon frit à l’huile...” , un air d’opérette à la mode. Comme il était loin le temps où La Marseillaise et Le chant du départ rythmaient leur pas.
- L’Empereur a supprimé les hymnes d’autrefois parce qu’il ne veut plus qu’on chante la liberté, dit un jour le sergent Laborde à son compagnon.
- J’aimerais ne pas avoir d’autre souci, lui répondit le sergent Moreau. Dans quelle région militaire finira-t-on par s’installer? Que signifie cette descente vers le sud? Voila les vraies questions.
Angoulême... Bordeaux...
Le 25 octobre, Bayonne. La Grande Armée s’arrête. Après cette longue route, les souliers sont usés, les corps las, l’humeur détestable. Pourquoi avoir traversé toute l’Europe? Quand saura-t-on ce que l’on est venu faire ici? Durant quelques jours les grognards grognent, le ton monte...
Mais le 3 novembre au matin, silence dans les rangs. Revue. Napoléon est là, venu à bride abattue de Paris, ayant inspecté déjà, au cours de la nuit, les entrepôts et les magasins.
La Grande Armée saura bientôt ce que l’Empereur attend d’elle.
Les diables rouges
La nuit froide tombait sur le premier bivouac, en terre d’Espagne, du 3ème de ligne. Au fond de la carriole, Yann dormait.
- Ces Espagnols, tous des brigands, de la canaille, le Patron l’a dit! grondait Moreau. Des fanatiques juste bons pour la guérilla! On va leur faire voir ce que c’est que la vraie guerre, nous autres. On va les balayer, ça ne va pas traîner!
- Sois moins fanfaron, dit Marie-Jeanne en activant le feu. Pense à l’armée qui a suivi cette route avant nous!
- Une armée de petits conscrits!...
- Des malheureux, que les Espagnols ont suppliciés... Qu’ils ont sciés en deux, oui... entre deux planches... Qu’ils ont pendus à des crocs dans les boucheries, éventrés comme des bêtes...
Elle tenait ces informations d’un convoi de blessés rentrant en France qu’elle avait croisé dans le courant de la journée.
L’heure de dormir étant venue, les deux sergents se glissèrent sous la voiture, entre les toiles pendantes qui leur faisaient une sorte de tente au plafond de bois, et se jetèrent sur la paillasse. Dans la voiture, Marie-Jeanne, frissonnante et glacée, rejoignit son petit garçon qu’elle prit dans ses bras.
- Nos autres, vieilles moustaches, avec des chefs comme le nôtre, le maréchal Soult, on va leur faire payer tout ça, pas vrai, La Jeunesse? dit Moreau.
Un grognement d’acquiescement lui répondit, suivi de la voix de Marie-Jeanne, qui tombait de l’étage supérieur:
- Faites de beaux rêves, de paix, si vous pouvez.
Le début de la campagne fut marqué par des victoires. Le petit tondu, surnom affectueux donné autrefois à l’Empereur, put se diriger vers Madrid, tandis que le corps d’armée de Soult marchait sur Santander.
Cependant, l’occupation de ce pays différait sensiblement de ce que la Grande Armée avait connu ailleurs. Toute fraternisation se révélait impossible, en raison de l’hostilité haineuse du clergé. Le Catéchisme retouché disait : "Est-ce un péché de tuer un Français? Non, c’est faire œuvre méritoire et délivrer sa patrie de ses agresseurs”.
Malheur aux soldats attardés, blessés, endormis dans quelque cave! On les retrouvait mutilés, crucifiés, torturés de toutes les manières. Les femmes et les enfants qui suivaient l’armée n’étaient pas épargnés.
Les envahisseurs n'étaient pas moins sanguinaires.
"Tres de Mayo" ("Le 3 mai 1808", peint en 1814) Francisco de Goya .
Les mamelouks de la cavalerie napolénienne fusillent des otages.

Des crimes horribles furent commis durant le long mois que les troupes passèrent à Santander.
Le 18 décembre, l’infanterie de Soult reçut l‘ordre de descendre vers le sud. Irait-on jusqu’à Madrid où se trouvait l’Empereur? Le départ fut joyeux, mais hélas! le temps se gâta subitement. Un vent glacial se leva et la neige se mit à tomber.
Après quelques jours de marche, lorsque l‘ennemi fut en vue, les Français n’en crurent pas leurs yeux : des uniformes écarlates se dressaient devant eux, alors que le bleu était la couleur de fond de l’armée espagnole.
Soldats (1) espagnol, (2) anglais.
Dessins de L. et F. Funken

Des diables rouges! Des Anglais! Une armée conduite par un certain Moore, et qui, venue du Portugal, prétendait s’installer à Burgos, pour couper Napoléon de la France.
Soult s’arrêta.
- Qu’est-ce qu’on attend pour les exterminer? s’impatientait Moreau.
- Le Tondu monte vers nous, lui expliqua Laborde, qui tenait ce renseignement du capitaine Malet. On va les prendre en tenaille...
Quand il comprit quel danger le menaçait, le général anglais renonça à son projet et s’enfuit vers le nord, vers la mer, vers le port de La Corogne où il pourrait rembarquer. Les troupes de Soult se joignirent à celles que conduisait Napoléon, et la poursuite s’engagea.
Elle fut horrible, inhumaine. Pluie et neige alternaient. Partout de la boue. Les hommes, les attelages, les véhicules s’enlisaient. On se dégageait comme on pouvait, et comme tout traînard tombait aux mains des espagnols aux aguets, on se regroupait le plus vite possible, en désordre. Des régiments se mélangeaient, mettant en lumière le cosmopolitisme de la Grande Armée. Au passage à gué des rivières, des hommes nus et grelottants, armes et bagages sur la tête, juraient en allemand, en italien, en polonais presque autant qu’en français. Mais quelle que fût leur nationalité, tous ces soldats étaient à bout de force. Le soir, leur état d’hébétude était tel que quelques-uns se suicidaient. Et pourtant Napoléon estimait que l’on ne marchait pas assez vite. La révolte grondait :
- Qu’il crève le Tondu! Il nous tuera tous!...
Il fit pire que cela.
Il les abandonna.
Sans la moindre déclaration pour leur expliquer quels événements terribles l’obligeaient à rentrer à Paris.
L’armée orpheline continua la poursuite. Soult fit de son mieux. Il rattrapa les fuyards qui avaient souffert autant que les poursuivants. Mais Soult, le grand Soult, maréchal prestigieux et duc de Dalmatie, qu’était-ce que Soult en l’absence de son maître, l’Empereur?
Soult laissa rembarquer les Anglais au lieu de leur infliger une défaite cuisante.
La compagnie à laquelle appartenaient nos deux sergents fut chargée de surveiller l’appareillage. Lorsque le dernier bateau leva l’ancre, Moreau brandit son sabre, et, la rage au coeur, cria :
- Lâches, foutus gueux d’Anglais, fieffés gredins, on aurait pu vous écraser! Pas vrai, La Jeunesse?
Au lieu de répondre, son compagnon, alerté par un bruit insolite, se dirigea vers une barque renversée sur le quai, derrière eux. Avant qu’il pût l’atteindre, il vit apparaître, par une brèche de la coque, le canon d’un fusil.
Un coup de feu claqua. Moreau s’écroula, le crâne fracassé.
- Beauceron, oh! non...
Hélas! il a vécu Beauceron, le joyeux ami du Paris d’autrefois, lui qui avait de si beaux cheveux blonds, hardi soldat et gai luron...
- Beauceron, mon frère!...
Pendant qu’il lui ferme les paupières, les hommes de la compagnie s’acharnent sur l’Espagnol qui a sacrifié sa vie pour tuer un Français.
C’est affreux!...
Le sergent Laborde voudrait hurler sa douleur à la face de l’univers. Mais ses yeux restent secs et sa gorge sans voix. Il lève vers les cieux vides un regard égaré...
O mon Dieu, Dieu de pitié, Dieu de Gaëlle, pour bannir ces horreurs des maux qui affligent la terre, pour civiliser l’humanité, qui décrira jamais les désastres de la guerre?
Goya a donné le nom de "désastres de la guerre" à une série de 82 gravures.
En voici quelques-unes :
"Elles ne veulent pas"

"Ni celles-là"

"Trop tard"

"C'est pour ça que vous êtes nés?"

"Tant et plus"

"Exécution. Homme coupé en deux
au moyen d'un sabre."

Autre exécution

"Il le méritait "

(à suivre)
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YAN - PETIT REPRIS (9 - FIN)
Yan-petit (suite et fin)
IX - LA RETRAITE D’ESPAGNE
Le deuil
Le corps d’armée de Soult avait repris sa marche. Marie-Jeanne pleurait.
- Tu devrais m’écouter, lui répétait le sergent Laborde à chaque étape, et profiter d’un convoi sûr pour regagner la France. Pense à Yann.
- Un convoi sûr dans ce maudit pays...
Elle ne pouvait en dire davantage. De la poche de son tablier, elle sortait un mouchoir pour essuyer ses larmes, sourde aux arguments qu’il tentait d’exposer.
Il insistait :
- Comprends que ton métier sera désormais un calvaire!...
En effet, sans le vouloir, les soldats ravivaient à tout instant sa peine. Les uns, les vieux briscards surtout, évoquaient en tirant leur moustache, sans penser à mal, accoudés devant leur verre d’eau de vie, les hauts faits d’armes auxquels son mari avait participé. D’autres lui rapportaient ce reproche de l’Empereur à un officier soucieux pour la vie des hommes qu'il commandait :
- La France a besoin d’honneur, elle n’a pas besoin d’hommes!
Paroles rudes à l’oreille d’une veuve.
On lui demandait aussi:
- Comment se fait-il qu’on n’entende plus les rataplans du petit .
Elle racontait que Yann avait jeté les baguettes de son tambour dans la fosse où l’on venait de déposer le corps de son père.
Pourquoi?...
Peut-être pour offrir à son papa ce qu’il avait de plus cher? Ou pour indiquer qu’il renonçait à la musique? Ou plutôt à l’armée? Allez savoir ce qui se passe dans la tête d’un enfant.
Celui-ci, voyant que l’on parlait de lui, sortait en reniflant du fond de la carriole.
- Pleure pas, gamin...
Quoiqu’ils fussent, pour la plupart, incroyants ou mécréants, il arrivait à ces bavards d’ajouter, en se passant un doigt sous l’œil :
- T’en fais pas, mon mignon, ton papa est au ciel où vont tous les braves à trois poils, et tu le reverras là-haut!...
Et patati, et patata.
Après quoi, Yann questionnait :
- Ces histoires de bon Dieu, mon parrain, est-ce qu’elles sont vraies? Maman, pourquoi tu ne m’en as jamais parlé?
- J’ai connu quelqu’un qui... commençait le parrain, c’était une... elle s’appelait Gaëlle...
Les sanglots étouffaient sa voix. Les larmes de Marie-Jeanne redoublaient. Au souvenir du Dieu de leur enfance, leur conscience s’embrumait, et le regret de la foi perdue donnait à leur chagrin une dimension nouvelle. Fallait-il renoncer au paradis? Accepter l’horreur du néant? L’Etre suprême que la révolution leur avait donné ne leur étant d’aucun secours, ils touchaient le fond de la désespérance et ne se ressaisissaient que pour bercer le pauvre Yann.
- Une histoire presque vraie, disait alors le parrain, c’est celle de Télémaque. Sors ton livre, que je t’en fasse lire quelques lignes.
Nouvelle errance
Cependant, comme le régiment s’éloignait chaque jour un peu plus des Pyrénées, le projet de rapatriement que défendait le sergent Laborde dut être abandonné. On allait maintenant vers le Portugal. Un beau jour, la frontière fut franchie. Et quand le printemps revint, les Français occupaient Porto.
Cantonner là, c’était presque le bonheur. D’abord, on n’avait pas eu à livrer bataille; la population se montrait accueillante; quelques autochtones semblaient même accepter l’idée que Soult, qui se faisait déjà appeler Nicolas 1er, pourrait devenir leur roi. On se félicitait surtout de n’être plus en Espagne, où Lannes venait de prendre Saragosse, mais au prix d’un siège tellement épouvantable que toute la péninsule en tremblait. On espérait enfin que Napoléon allait revenir; à Paris, il déjouait, disait-on, des complots, et répondait à des menaces de l’Autriche; tout cela lui prendrait peu de temps, il n‘y avait qu’à l’attendre.
C’était compter sans Welleslay. A la tête de vingt mille habits rouges, le général anglais marcha sur Porto et entra dans la ville. Surpris, les Français eurent tout juste le temps de s’enfuir, et une nouvelle longue marche commença, semée des embuches habituelles, fatales pour les traînards, les blessés et les malades.
- On remonte vers le nord, disait à l’étape Laborde à Marie-Jeanne. Si tu veux rentrer en France, je t’accompagne, on s’arrêtera chez mon cousin Jules...
- Toi, tu déserterais? s'exclamait-elle. Avant la fin de la campagne? Laissant là tes compagnons en péril! D’autres à venger!...
Sans l’écouter davantage, elle déballait ses marchandises, et, un œil sur Yann, continuait de tamponner son visage avec son mouchoir humide tout en servant de l’eau de vie
Le mois de mai s’écoula, le régiment arriva à Zamora, Marie-Jeanne pleurait toujours et toujours travaillait, mère vigilante, marchande attentive.
Son ami s’efforçait de la réconforter :
- On va vers Madrid, ça ira mieux là-bas.
Mais quand la marche reprit, la direction avait une fois de plus changé. On descendait vers le sud, au milieu de dangers accrus.
Aux fanatiques sédentaires, en embuscade, farouches, venaient s’ajouter des troupes de guérilleros sanguinaires, Espagnols et déserteurs de toutes nationalités mêlés, qui parcouraient le pays.
Il y avait pire. D’autres bandits, maraudeurs de tous poils, pilleurs à l’affût, détrousseurs de cadavres, voleurs et tueurs grossissaient chaque jour davantage la cohorte des femmes et des civils venant derrière les soldats.
Parmi eux, Laborde avait remarqué un joueur de mandoline, qui aimait à chanter la gloire de Mandrin. Une vieille connaissance! A l’idée que ce personnage, sinistre en dépit de ses cheveux blancs, rôdait la nuit autour de la voiture de la vivandière, le sergent frissonnait.
Marches et contremarches se succédèrent durant plusieurs mois à la poursuite d’un ennemi fuyant.
Puis, les Espagnols ayant réussi à rassembler une nouvelle armée, les troupes de Soult se joignirent à celles de Joseph Bonaparte, le roi que Napoléon voulait imposer à l’Espagne.
Joseph Bonaparte - Le maréchal Soult

Joseph Bonaparte, frère de Napoléon, fut roi d'Espagne de 1808 à 1818.
Une bataille était inéluctable. Elle eut lieu à Ocana, le 18 novembre. Nette victoire pour les Français, qui fut suivie du sac de la ville voisine, la riche ville d’Aranjuez, la ville des palais. Le pillage fut tel que, de mémoire de vivandière, on n’avait jamais rien vu de semblable!
Quelques jours plus tard, lorsque Soult ordonna de reprendre la route, Marie-Jeanne n’avait plus le temps de pleurer, tant il lui fallait d’attention pour surveiller les barriques, caisses et ballots dont sa carriole débordait.
La douceur du Sud
Après un an de pérégrinations à travers la péninsule, combien de temps resterait-on à Séville, où siégeait la junte qui avait animé le soulèvement de toute l’Espagne? Plus que partout ailleurs n’y serait-on pas en danger?
Depuis leur entrée en Andalousie, les Français allaient d’étonnement en étonnement. Les odieux massacres de Cordoue, perpétrés dix-huit mois plus tôt, semblaient oubliés. Le corps d’armée de Soult installa ses cantonnements sans rencontrer de résistance. Les troupiers chevronnés se croyaient revenus au bon vieux temps de l’occupation de Berlin ou de Varsovie, avec en prime la douceur du climat.
A la fin de l’hiver, à la suite de quelques tâtonnements, Marie-Jeanne trouva pour sa voiture un bon emplacement, dans une rue proche de la cathédrale, à l’entrée d’une écurie où elle rentrait le soir son éventaire sans avoir à le ranger. Dans le corps de bâtiment attenant, elle loua une chambre, pour elle et son enfant. Comme le sergent Laborde était logé dans la même maison, ils se rencontraient souvent; dès les premiers beaux jours, ils purent goûter pleinement les charmes d’un patio qu’ils avaient en commun.
Cette cohabitation permit à Yann de faire de tels progrès en lecture que bientôt le Télémaque se trouva épuisé. C’était le capitaine Malet qui avait procuré ce premier ouvrage. De nouveau sollicité, il fouilla dans sa cantine et proposa les Fables de La Fontaine, une tragédie de Corneille, Horace, et la Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau. Du haut de ses sept ans, l’enfant attaqua bravement ces textes qui, dans un premier temps, marquèrent le précepteur plus que l’élève.
Qu’avait-il lu jusque là, le sergent Laborde? Les journaux de la Révolution. Les proclamations de l’Empereur. Les bulletins de la Grande Armée. La découverte d’authentiques chefs-d’oeuvre le bouleversa.
En dehors de ses heures de service, il ne se détachait des livres que pour faire découvrir à Yann une fable nouvelle, pour engager avec Malet une discussion portant sur la ressemblance entre la tactique du jeune Horace et celle si souvent mise en oeuvre par Napoléon, ou pour partager avec Marie-Jeanne l’émotion qu’avait fait naître en lui une lettre de Saint-Preux ou de Julie d’Etanges.
Parfois, afin d’aider la vivandière, il montait avec elle dans la voiture, mais bientôt, oubliant le travail qu’il venait de commencer, il sortait un livre de sa poche, s’asseyait sur le tambour et s’évadait. Il n’entendait même pas les soldats qui vidaient un verre en échangeant les nouvelles.
- Le Tondu est-il encore en Autriche? questionnait l’un.
- Mais non répondait un autre. Il est en France depuis près d’un an, il est rentré juste après la victoire de Wagram.
- Tu parles d’une victoire! ajoutait un troisième. Cinquante mille morts, à ce qu’il paraît, autant qu’à Saragosse!
- Forcément, une victoire sans nous, ses vieux briscards!...
- Eh! sergent, qu’est-ce que tu en penses?
Surpris, Laborde sursautait et disait :
- ça oui, après Wagram, le Tondu aurait dû revenir par ici...
- Ce n ‘est pas ce qu’on te demande!
- Revenir... Il se fout bien de nous! reprenait le premier soldat. Après Wagram, il n’a eu en tête que son divorce avec Joséphine, son mariage avec Marie-Louise!
- Il joue de plus en plus à l’empereur notre petit caporal , disait un autre, depuis que de Brest à Varsovie et de Hambourg à Naples, il règne sur 130 départements! A Paris, ce ne sont que bals à la Cour, grands travaux, grands projets, fêtes et foires...
- Pendant que nous autres, les vrais bougres, on nous oublie au fin fond de l’Espagne!
- Qu’est-ce que tu en penses, sergent?
Le sergent ne répondait pas.
Toutefois, de temps en temps, il relevait une paupière, quand d’autres conversations s’engagaient, et que Marie-Jeanne donnait de la voix pour repousser les avances des galants.
Dès que Yann s’éloignait un instant pour aller jouer, il y avait toujours un joli cœur pour compter sur ses doigts depuis combien de temps elle était veuve sage, et noter que cela faisait maintenant plus d’un an et demi, autant dire deux ans! Le sergent se demandait s’il devait intervenir... Mais pour défendre sa vertu, la jeune femme pouvait se passer de l’appui de son ami. Elle avait, Dieu merci! la parole assez vive et la main assez leste pour stopper net les entreprises des importuns.
L’oisiveté des troupiers était à l’origine de ces incidents insignifiants. Au cours de cette année 1810, les seuls événements furent quelques revues ou parades, quelques bals ou banquets, que Soult offrit aux notables de la ville. Ces jours-là, les soldats revêtaient leur grande tenue, mais il en aurait fallu davantage pour soulever l’enthousiasme d’hommes qui avaient défilé en vainqueurs dans la plupart des capitales européennes.
La nuit de Pompon
Comme s’il avait voulu profiter de cette longue accalmie pour occuper le devant de la scène, Pompon, le cheval pommelé, qui avait tant servi, et si discrètement, depuis bientôt sept ans, Pompon se blessa au pied.
Pompon

Nul n’aurait su dire comment l’accident s’était produit, mais le fait est qu’il boitait bas, un soir de novembre, lorsque Yann le ramena du pré.
- Brave bête!... dit Laborde, en lui caressant la croupe, après l’avoir examiné.
- C’est grave? demanda l’enfant.
Son parrain ne répondant pas, il craignit de comprendre... Il savait que si la patte était cassée, la bête serait abattue. Ses yeux s’agrandirent d’effroi.
- Yann!... Yann!... Je ne suis pas vétérinaire, voyons, dit Laborde, il faut attendre demain.
Pauvre gamin! Il est tombé, il s’est évanoui au pied de l’animal.
Son parrain le relève et l’emporte, à travers l’écurie, à travers le patio, jusqu’à la chambre où il le dépose sur le lit de sa mère. Marie-Jeanne les rejoint. Son fils ne la reconnaît pas. Comme il est pâle, mon Dieu! On lui tapote les joues, on lui tapote les mains...
- Un docteur, vite!...
- Non, le vétérinaire, dit Yann en reprenant conscience.
La nuit est maintenant tombée, le vétérinaire introuvable, l’état du cheval stationnaire. Yann a de la fièvre. Il fait jurer à son parrain de ne pas tuer Pompon d’une balle dans la tête.
- Pompon doit vivre quarante ans et il n’en a que quinze, gémit-il en s’agitant de plus en plus.
Dans son délire, il dresse le martyrologe des chevaux tombés sur les champs de bataille, bêtes de trait et montures pêle-mêle, éventrés, naseaux en sang, l’œil dilaté comme pour implorer le coup de feu de la délivrance.
- Mon tout petit, pleure Marie-Jeanne, pourras-tu jamais guérir de la guerre?
Pour le calmer, elle lui promet que Pompon s’en tirera. Pour qu’il s’endorme, elle accepte qu’il passe la nuit dans son lit. L’enfant exige davantage. Il veut qu’elle s’étende à côté de lui tout de suite, et que son parrain ne les quitte pas... Qu’il dorme avec eux comme faisait son papa.
On cède à son caprice. Marie-Jeanne prend le milieu du lit, Laborde s’allonge près d’elle. De l’autre côté, l’enfant suce son pouce, mais comme celui-ci lui échappe, pour le rattraper, il se détache de sa mère et bientôt lui tourne le dos.
Épaule contre épaule, les adultes contemplent au plafond les ombres qu’anime la chandelle. Ils ont les bras le long du corps; si peu qu’ils bougent, leurs mains entre eux se frôlent. Voudraient-ils imiter des gisants qu’ils ne pourraient contenir les battements de leurs cœurs. Marie-Jeanne soupire. Il tourne la tête vers elle. Elle fait le même geste. Ils se donnent la main. Les voilà les yeux dans les yeux, et chacun se demande ce que dit le regard de l’autre. Entre leurs visages, la distance est si faible que leurs souffles se mêlent. La distance est si grande qui les sépare encore... C’est elle qui s’approche, et leurs lèvres se touchent.
- Je crois que le petit dort, chuchote Laborde, il faut que je m’en aille.
Il se lève. Lorsqu’il atteint la porte, son cœur se glace à l’idée qu’elle pourrait croire qu’il repousse son élan de... de tendresse. Il retourne vers elle, lui donne un baiser passionné, souffle la chandelle, puis disparaît.
Le lendemain, le vétérinaire décréta que Pompon guérirait
Clair et net
Avait-il le droit d’aimer Marie-Jeanne? N’était-ce pas trahir la mémoire de Beauceron?
Dans la Nouvelle Héloïse, Saint-Preux, le roturier, avait su renoncer à la noble Julie dont il était follement épris. Plus tard, lorsqu’il avait revu la jeune femme, il avait résisté à la tentation de la détourner de ses devoirs d’épouse et de mère. Le sergent Laborde se trouvait dans une situation qui ne ressemblait à aucune de celles qu’avait connues le héros de Rousseau, mais comme ce dernier, il éprouvait des sentiments délicats. Il était homme de scrupule, ce qui n’excluait pas les emportements...
- Allons, La Jeunesse, lui disait la vivandière, ne compliquons pas les choses! Moi, je garde au fond de mon cœur le souvenir des bonnes heures que j’ai vécues avec mon défunt mari. Cela dit, aujourd’hui, c’est toi que j’aime, il n’y a pas de mal à ça!
Le sergent ne demandait qu’à se laisser convaincre.
Mais si, encouragé par ces paroles, il cédait aux impulsions de son cœur et voulait embrasser la belle, elle ajoutait :
- Pour ce qui est des caresses, on attendra d’être mariés, mon bonhomme. Arrange-toi pour qu’on rentre vite en France.
Nouvelle expédition
C’était oublier qu’on ne faisait pas en Espagne une promenade d’agrément.
Le jour de l’an 1811, trêve de badinage, adieu doux ciel andalou! Après onze mois de cantonnement, les Français se remirent en campagne. Soult avait reçu l’ordre de prendre Badajoz, une ville située à la frontière du Portugal, à quelque 55 lieues au nord-ouest de Séville.
Comme aux plus horribles jour de l’occupation, ce furent de nouveau les rigueurs de l’hiver, les aléas des grands chemins, la pluie, la boue, la haine des populations perturbées, le harcèlement des guérilleros. Et au terme du voyage, de très durs combats; la mort pour de nombreux assaillants, car la ville assiégée résista plus de deux mois avant de capituler. Quant aux vainqueurs, ils n’eurent pas même le temps de profiter de leur conquête! Badajoz venait à peine de se rendre que déjà l’armée pliait bagage et repartait en direction de l’Andalousie où, disait-on, des Anglais avaient débarqué.
Horreur
Sur la route du retour, le 3e de ligne traversait le désert le plus désolé de la Sierra Morena lorsque le capitaine Malet héla le sergent Laborde :
- Sergent, on me signale un canon enlisé derrière nous. Rassemblez une dizaine d’hommes, nous irons voir de quoi il retourne.
Ils trouvèrent la pièce à demi basculée dans le fossé, retenue par des rochers, et sur le fût, ployé comme un torchon au dossier d’une chaise, un seul artilleur, égorgé.
- Où sont donc les autres? marmonna Malet.
Il donnait aux soldats l’ordre de se séparer, afin d’examiner les lieux, lorsque le sergent s’écria :
- Mon capitaine! Regardez cette butte de pierraille au-dessus de nous! C’est un endroit idéal pour une embuscade...
Une fusillade l’interrompit. La moitié du détachement fut fauché, et bientôt le reste se trouva emporté par une horde sauvage, composée d’une vingtaine de guérilleros. Avant même que les survivants eussent nettement pris conscience de ce qui leur arrivait, ils étaient insultés, malmenés, frappés, dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, y compris leurs habits.
Ils se retrouvèrent nus, pieds et poings liés, dans une sorte de petit cirque aride, où ne poussaient que quelque chétifs chênes-lièges. Au pied de ces arbres, des cadavres dévêtus leur laissaient deviner quel avenir leur était promis. Parmi ces malheureux, l’un d’eux, qui levait vers le ciel des yeux sans prunelle, serrait contre son cœur une mandoline éventrée. “Curieux bagage pour un artilleur!”, se dit le sergent Laborde.
Il n’eut pas le temps de s’interroger davantage. Celui qui semblait être le chef des agresseurs ordonna à ses hommes de recharger leurs fusils. C’est alors que l’un des bandits, un exalté au regard fou, cria :
- Un instant, mon colonel!
En guise d’arme, il agitait en l’air une scie de boucher.
- Je ne veux aucun prisonnier! répliqua ledit colonel.
- Tu n’en auras pas!
Sur un geste de l’halluciné, quatre individus tirèrent par les pieds les corps allongés sous les arbres. Celui du mandoliniste fut déposé à côté du sergent, lequel reconnut certain faux aveugle qui exerçait autrefois ses talents sur le Pont-Neuf.
Cependant, le dément déclarait, en désignant Malet:
- Celui-là était leur capitaine, on commencera par lui!
L’officier fut assis de force sur une grosse pierre et garrotté au tronc d’un chêne.
Et l’indicible commença.
Deux aides du bourreau allongèrent un bras de la victime, un autre maintenait la tête par les cheveux, un autre immobilisait les jambes. Près de l’épaule, la scie entra en action; quelques secondes plus tard, le membre sectionné gisait sous le yeux du supplicié.
- Pour ma mère violée! rugit le tortionnaire.
Ce fut ensuite le tour du second bras;
- Pour mon fils écorché vif! hurla un assistant.
Puis une jambe au ras de l’aine, et l’autre jambe.
- Pour nos parents massacrés, nos frères écartelés, crève! crève lentement, satan, Français, mangeur d’enfants! vociféraient les monstres, en crachant sur cette chose, peut-être encore douloureuse, ce qui restait du corps du capitaine Malet.
Les éclaboussures de sang, les clameurs, les rires, les cris du martyr, ses convulsions, les ultimes battements de ses paupières, toute cette horreur avait créé une telle atmosphère de cauchemar que le sergent Laborde n’avait pas même été étonné par ce qui s’était passé à ses pieds. Un fait notable pourtant... La résurrection du mandoliniste!
D’abord , les yeux blancs du vieil homme étaient redevenus expressfs. Il avait adressé un regard au sergent Laborde, et profitant de ce que la torture captivait les tortionnaires, il s’était éclipsé.
En vérité, le sergent avait déjà oublié cette évasion, tant la folie collective qui s’était emparée des guérilleros le terrorisait. Il comprenait presque tout ce que ces furieux disaient, à savoir que ce n’était pas assez d’un supplicié pour venger leurs morts.
- Après le capitaine, le sous-officier! cria l’exécuteur des hautes œuvres, en brandissant sa scie.
Ah! le pauvre petit sergent! Pauvre Yan-petit!...
On se saisit de lui. Il eut beau se débattre, mordre, agiter tant qu’il put ses membres vigoureux, en contracter désespérément tous les muscles, il fut lié un arbre. Toute la bande participait maintenant au supplice. Des doigts par dizaines le paralysaient, griffant sa peau, pinçant ses chairs frémissantes. Lorsqu’il voulut cogner le tronc avec sa nuque, pour se faire mourir, un poing de fer s’empara de ses cheveux.
- Regarde! lui dit le bourreau, en lui montrant, devant le corps mutilé du capitaine, le tas que formaient ses bras et ses jambes.
La scie mordit son propre bras, le bras droit. Il vit la lame s’enfoncer rapidement dans une plaie béante, il l’entendit attaquer l’os, lubrifiée par son sang qui ruisselait. L’odieuse opération ne dura qu’un instant. Son bras tomba sur ses genoux. Alors, la souffrance, d’abord limitée à l’épaule, irradia sa poitrine jusqu’à son cœur. elle gagna son cerveau, altérant ses sens, perturbant sa conscience. Assurément, il devenait fou de douleur! Ne lui semblait-il pas que ses tourmenteurs s’écartaient?... Que des hurlements emplissaient l’enceinte rocheuse?...
Bien qu’il sentît sa vie lui échapper, il fit un effort violent pour garder les yeux ouverts. Il vit les guérilleros s’enfuir. Il vit une foule courir vers lui, des femmes surtout, et des enfants, et quelques hommes : c’était l’immense troupe des civils qui suivaient l’armée. A leur tête, un capitaine en jupon, sabre au poing...
- Marie-Jeanne! sourit le sergent Laborde, avant de s’évanouir.
A l'infirmerie
Rien n’égalait en longueur les radoteries du mandoliniste. Du matin au soir, il racontait ses campagnes d’Italie, de Pologne et d’Espagne, transformant en prouesses guerrières des exploits d’écumeur de champ de bataille.
A Marengo, il avait perdu le premier de ses complices, un autre à Friedland, et à Bailen le plus jeune, le plus habile à détrousser en un tournemain un cadavre. Dame! elle avait été dure pour tout le monde l’épopée napoléonienne!
Le Béarnais devait supporter les interminables lamentations de ce brigand parce que Marie-Jenne avait décidé qu’elle le soignerait. N’était-ce pas lui , ce faux aveugle qui, quoique gravement blessé, avait donné l’alerte et permit que le sergent fût sauvé?
Parfois, le vieux coquin évoquait le bon temps du pillage des hôtels parisiens abandonnés par les émigrés
- Eh! La Jeunesse, ne me dis pas que tu as oublié!
C’étaient là les souvenirs d’un temps que l’ancien allumeur de réverbères voulait chasser de sa mémoire... Foin du passé! Le présent lui suffisait. Ne lui fallait-il pas supporter la douleur de sa blessure? S’habituer à son infirmité? Apprendre à se servir de sa main gauche? Et songer à l’avenir, à ce qu’il serait, à ce qu’il ferait, avec un seul bras?...
L’importun eut le bon goût de ne pas affliger son voisin de lit au-delà du début du printemps. Un matin d’avril, le sergent le découvrit bouche béante, les yeux blancs... Pour une fois, le misérable ne jouait pas la comédie. Il était bel et bien mort.
Resté seul dans la chambre de Marie-Jeanne transformée en infirmerie, le pauvre manchot put goûter les charmes de la solitude. Mais il ne tarda pas à s’ennuyer. Et chose curieuse, plus son état s’améliorait, plus il se désolait de la perte de son bras.
Insensiblement, sa mélancolie dégénérait en désespoir, en dépit des efforts de Yann et de sa mère pour le distraire. Même l’annonce de la naissance du roi de Rome, qui arracha à la vivandière des larmes de joie, et qui fut acclamée et fêtée par les soldats comme la meilleure des proclamations impériales, ne parvint à le tirer de son abattement. Toutefois, un curieux héritage l’aida à franchir ce cap difficile : le capitaine Malet lui léguait par testament une malle pleine de livres. Tout Corneille! Tout Molière! Tout Rousseau! Et Voltaire, Beaumarchais, tant d’autres!
Le sergent Laborde n’avait pas fini d’inventorier sa bibliothèque lorsque la nouvelle éclata comme un coup de tonnerre : Soult devait repartir pour Badajoz, assiégée par les Anglais.
Mais avant de repartir, il organisa le rapatriement des blessés de la première expédition.
Voilà pourquoi, le 15 mai 1811, Pompon, qui tirait la voiture d’un sabot allègre, n’avait pas en point de mire l’arrière-garde des troupes.
Sur le siège, la vivandière, son fils et son ami devisaient gaiement. Et pourtant, quel voyage en perspective! Le convoi dont ils faisaient partie espérait entrer en France par Perpignan, l’Aragon et la Catalogne étant jugées plus sûres que la Vieille Castille et la Navarre.
L'humeur du manchot,
l'humour de la soignante
Ils atteignirent Madrid au début du mois de juin, sans avoir rencontré de difficultés insurmontables; le détachement chargé de la sécurité réussit, chaque fois qu’il fut alerté, à dissuader les guérilleros d’attaquer. Dix jours plus tard, ils arrivèrent à Saragosse; dix jours encore, et ils étaient à Barcelone. Ils restèrent dans cette ville plus d’une semaine, pour y attendre d’autres blessés à rapatrier.
Cette halte imprévue compromit l’amélioration de la santé morale du sergent Laborde. Il grognait :
- On en apprend des choses, dans ce rassemblement d’estropiés de mon espèce! A travers toute l’Espagne, nos positions craquent, à Madrid, Joseph ne peut rien faire...
- N’y pense plus, lui conseillait Marie-Jeanne, pour nous c’est fini l’Espagne, bientôt nous serons en France.
Lorsque la colonne des éclopés put reprendre la route, l’humeur du sergent était toujours maussade. En s’installant sur le siège, il fit avec la main un geste théâtral en direction de l’horizon et lança :
- Aux quatre points de la péninsule, les Français font la guerre, et moi, je me sauve comme un lâche!
- Tu ne te sauves pas, tu bats en retraite!...
- Il n’y a pas si longtemps, c’est toi, Marie-Jeanne, qui me reprochais de vouloir déserter, toi qui me poussais à venger nos frères morts!...
- Mais enfin, La Jeunesse, il faudra bien que tu l’admettes, que tu... tu es... tu as perdu un bras!
Voilà ce qu’elle n‘aurait pas dû dire, la brave vivandière. Hélas, un mot lâché, il est impossible de le rattraper!
Toute la journée, le sergent s’enferma dans un mutisme boudeur. Le soir, il afficha l’intention d’installer sa paillasse sous la voiture. Depuis le départ, traité en convalescent, il dormait à l’intérieur du véhicule, au milieu des caisses, à la place la meilleure, la plus large, reléguant Marie-Jeanne et son fils dans une sorte de fossé ménagé entre les planches du fond et un rempart de ballots, un réduit tout juste suffisant pour l’enfant seul.
- Pourquoi tu nous abandonnes? protesta Yann. Tu ne me demandes pas de lire une page? Tu ne me racontes pas une histoire? Qu’est-ce que je t’ai fait?
- Je vous ai assez gênés, ta mère et toi. Maintenant, je suis un manchot guéri.
- C’est vrai qu’on est à l’étroit, à deux, là-bas derrière. Mais puisque tu as le grand lit, tu n’as qu’à prendre maman avec toi, si tu es un manchot guéri!
- Bientôt nous serons en France, mon petit Yann, il faut que je m’habitue à vivre seul.
- Qu’est-ce que ça veut dire? On va se quitter en France?
- Entre le Béarn et la Beauce, il y a la même distance qu’entre Séville et Barcelone...
- Et alors?
Tout en parlant, le sergent dégageait à grand peine la toile bourrée de foin qui devait lui servir de couche. Marie-Jeanne ne disait rien; elle pleurait. Et il semblait à l’enfant que les larmes de sa mère ne laissaient pas insensible l’homme obstiné. Aussi, au lieu de continuer à poser des questions, il prit le parti de laisser déborder son coeur : il éclata en sanglots.
- Quand on aura passé les Pyrénées, on avisera... concéda le sergent, bouleversé.
Le chagrin de la mère et de l’enfant ne s’atténuant guère, il repoussa la paillasse sous le siège et marmonna:
- C’est bon, cette nuit encore, je dors ici.
- Alors on fait comme on a dit! s’écria Yann.
Il bondit dans son retranchement, au fond de la carriole, laissant son parrain et sa mère installer, dans cette sorte d’alcôve que formaient les caisses, les ballots et la toile du toit, un empilement de tapis et de chiffons qui portait le nom de grand lit.
- Je suis si bien tout seul que déja le sommeil me gagne, dit l’enfant, caché au fond de son trou.
Marie-Jeanne sourit et éteignit la chandelle.
Ce soir-là, on ne devait plus entendre le son de sa voix, ce qui ne veut pas dire qu’elle se tut. Dans le noir, elle dénoua ses cheveux, desserra ses habits. Quand Yann fut endormi, elle se rapprocha de son ami.
- La Jeunesse, lui dit-elle à l’oreille, pardonne-moi... Je parle toujours trop.
Etait-elle bien sincère? Pas tout à fait, probablement, car à ces premières paroles, elle en ajouta beaucoup d’autres, toutes murmurées, des paroles naïves, des paroles caressantes, des paroles de miel.
La Jeunesse écoutait, ravi.
Elle fit si bien qu’il ne s’offusqua nullement quand elle lui dit, mi-émue, mi-mutine :
- Prends-moi dans ton bras, mon chéri.
A noste (chez nous)
Ousse, village béarnais, le 15 août 1811.
Une table rectangulaire, constituée par le rapprochement de toutes les tables de l’auberge, mais cela ne se voit pas, car une nappe blanche couvre l’ensemble. Une table superbe! Et quel service de vaisselle! Deux verres par convive! Des aiguières en argent! Des chandeliers, bien qu’il fasse grand jour! L’assiette du héros de la fête est décorée de l’aigle impérial, celle de Marie-Jeanne d’un coq juché sur un canon, toutes les autres sont autant de pièces rares. Le cousin Jules a sorti tout ce qu’il a de plus beau.
Le repas a commencé par une soupe grasse, au fumet prometteur. Des tranches de jambon ornées de fleurs de beurre ont suivi, puis des petits pâtés, quelques radis et des cornichons pour rafraîchir le palais, et, première surprise : un plat d’écrevisses. Une montagne d’écrevisses, à la mesure de la tablée! Sûr qu’il y en aura pour tout le monde, bien que Jules et sa femme aient invité, outre leurs hôtes d’honneur, la mère du glorieux soldat (son père est mort, hélas! depuis deux ans déjà), son frère et son épouse, ses trois sœurs et leurs maris, et toute une ribambelle d’enfants au milieu desquels trône Yann.
Jules se lève pour ouvrir d’autres bouteilles de son meilleur Jurançon. Puis, d’un geste de la main, il fait comprendre à l’assemblée que le moment est venu de prononcer quelques mots de circonstance :
- En ce jour de 15 août, date de naissance de l’Empereur et fête nationale, que célébrons-nous, chers parents et alliés?
- L’augmentation des impôts! lance en riant Julien, le frère du sergent.
- La pénurie de blé qui menace! plaisante un beau-frère.
- Le pire de tout, s’exclame un autre beau-frère qui ne semble pas avoir le cœur à s’amuser, c’est que l’ogre corse continue de nous prendre nos enfants!
- Mes amis, gronde Jules en brandissant une bouteille, mes amis, laissez-moi parler!
Le cousin a vécu dans le monde, il a le sens des convenances. Depuis que les troupes impériales connaissent des revers graves en Espagne, son bonapartisme s’est émoussé, mais tout de même!... Ce n’est pas le jour où l’on fête le retour d’un grenadier de la Grande Armée qu’il convient de faire le procès de Napoléon !
- Chers parents et alliés, laissez-moi vous dire les raison que nous avons de nous réjouir aujourd’hui : Yan-petit est de retour dans sa patrie...
Applaudissements, que Jules interrompt pour ajouter :
- Yan-petit que voici, et qui a une déclaration à vous faire.
L’homme ainsi désigné, le sergent Laborde, aurait bien aimé échapper à son sobriquet. Impossible!...
Le dimanche précédent, pour se rendre à l’église, il a mis ses grandes guêtres, sa veste aux galons rutilants et son haut bonnet à poil. A la sortie de la messe, ce bel uniforme n’a guère impressionné ...
La Fontaine a raison : Aucun n'est prophète chez soi...
“Tiens, voilà Yan-petit de Loustanau, disaient les gens, oui, c’est bien lui, bonjour Yan-petit”. Et chacun de le féliciter, les chefs de famille avec un brin de condescendance, les cadets de son âge avec plus de chaleur, tandis que les femmes chuchotaient, derrière son dos : “Vous avez vu sa manche?... Celle de droite, vous voulez dire?... Oui, pliée en deux, retenue par une épingle... A part ça, il n’a pas tellement changé, ce pauvre Yan-petit!”
Comme s’il s’était cassé le bras, la veille, en sautant les feux de la Saint-Jean.
A croire que ce n’est qu’en rêve qu’il a vu prendre la Bastille à quinze ans! Qu’il est entré en vainqueur dans Milan, dans le Caire, dans Berlin, dans Varsovie! Qu’il a franchi les mers! Qu’il s’est rendu maître de quasiment toute l’Europe!
Ce soir-là, le sergent Laborde s’est attardé devant une glace, avant de se dépouiller de sa grande tenue. Durant toutes les campagnes auxquelles il a participé, il n’a pas eu souvent l’occasion de contempler son image. Il est grand, fort, sec... Il a le teint mat, le cheveu noir, le nez un peu busqué... comme bon nombre de Béarnais. Le visage buriné, les sourcils épais, une grosse moustache... comme n’importe quel vieux soldat!
Qu’est-ce qui le singularise? Une expression de bonhomie ironique, peut-être...
En vérité, le brave sergent se juge très ordinaire, en dépit de son costume.
Beauceron le lui avait bien dit, il ne ressemble pas à Murat, et il mérite au fond de garder son surnom. Car il n’aura été qu’une ombre parmi des ombres, Yan-petit le conquérant. Bon patriote et courageux soldat, certes, mais comme tant d’autres, des milliers, des millions d’autres, tous ceux qui formaient la Grande Armée des Colas, des Jacques Bonhomme et des Gros-Jean...
Cependant, à la différence de celui que met en scène La Fontaine, notre héros ne se retrouve pas tout à fait Yan-petit comme devant. La bonne preuve, c’est qu’à l’invitation de son hôte, il se lève et déclare :
- Ma foi, mes amis, j’ai à vous faire savoir que je vais me marier.
Marie-Jeanne se lève à son tour, l’assistance applaudit à tout rompre.
Le cousin Jules pose sa bouteille, se dirige vers une encoignure de la salle, tire un drap... Apparaît une armoire imposante, sculptée, très belle.
- Mon cadeau de noce! dit Jules.
Et d’ajouter que le ménage, avec l’enfant, s’installera chez lui, où l’on a tant besoin de jeunesse pour faire marcher les affaires.
Quelques bravos encore, mais plus retenus. En somme, Jules donne la place laissée vide par le pauvre Joseph, mort à Eylau, à Yann, ce petit étranger qui héritera de tous ses biens, alors qu’il n’avait que l’embarras du choix parmi ses neveux légitimes et leurs descendants. Il faut un Jurançon de grande qualité pour faire passer cette potion amère.
A ce moment entre le bouilli, servi sur un plateau d’argent. Des contreforts de pommes de terre, arrosées de sauce au beurre, enserrent la pièce de viande.
- Un morceau taillé dans la pointe de la culotte, précise Jules.
Le clin d’oeil qui accompagne cette annonce mérite d’être interprété. Il signifie que non seulement le bonhomme a choisi ce qu’il y a de meilleur pour régaler ses invités, mais aussi qu’il s’y connaît en matière de boucherie. N’est-il pas devenu, en quelques années, l’un des maquignons les plus célèbres de la région? Sans pour autant négliger son auberge. Sans jamais cesser d’acheter des terres afin de se constituer la plus grosse propriété du village. Ah! ils peuvent s‘estimer heureux, les rescapés qui vont entrer dans une maison aussi prospère.
Les allusions continuelles à sa richesse que fait le cousin Jules gênent Marie-Jeanne, moins cependant que l’attitude de sa femme à son égard. Déjà, la veille, cette grande pimbêche a voulu traiter la vivandière en servante, et son fils, en bâtard bon à souffler le feu et à tirer des seaux. La voilà maintenant qui fait la moue...
- Je voudrais dire un mot, commence Marie-Jeanne, je possède en Beauce une maison et deux arpents de terre que j’irai vendre...
- Il faudra voir si ce petit bien vaut le prix du voyage, laisse tomber la cousine.
Cet échange, en français, jette un froid. Mais le malaise dure peu, car des exclamations sonores, en pur béarnais, saluent l’arrivée des poulets rôtis, lesquels, nouvelle surprise, sont entourés de pigeonneaux dorés à point.
- Pour les enfants et les bouches délicates... fait Jules.
- Je voudrais ajouter quelque chose... reprend Marie-Jeanne.
Elle tient à la main une bourse rebondie, qu’elle ouvre et retourne. Une cascade de pièces d’or tombe sur la table.
Une véritable fortune!
L’assistance ouvre de grands yeux. Yan-petit n’est pas le moins étonné.
- On dit que nos maréchaux tranportent dans leurs fourgons des centaines de lingots. Moi, avec ma carriole, j’ai été plus modeste, plaisante Marie-Jeanne, et surtout plus honnête! Cet argent a été économisé sou à sou...
- Que comptes-tu en faire? demande Jules, très pâle.
- Te le confier, mon cousin, si tu estimes que j’ai assez de qualités pour devenir ton associée, et si mon futur mari le permet.
- Je prends à témoin tous nos parents et alliés que je vous ai accueillis tels que vous vous présentiez, déclare Jules avec solennité, que même, pour calmer les scrupules de Yan-petit, je lui ai expliqué que dans les affaires, ce qui compte, c’est la tête, et non les bras...
- Marché conclu? tranche Marie-Jeanne.
- Tope là! dit le cousin, en lui tendant la main.
Fine mouche, la vivandière n’a pas voulu que la conversation dérape vers un sujet douloureux pour le mutilé. Mieux vaut louer les étonnantes trouvailles de Jules, son vin rouge de Bordeaux pour arroser le fromage, par exemple, quelques bouteilles dont un prince anglais a été privé par le blocus continental, et un vin blanc meilleur encore, si moelleux, si liquoreux, pour accompagner les œufs à la neige!
En vérité, le repas se termine par un assaut de surprises, mais l’avantage restera pour finir à ceux qui font leur entrée dans cette grande famille.
Yann, que l’on harcelle de piques et de questions sur son avenir, fait cette proclamation inattendue :
- Moi, je ne veux être ni aubergiste, ni paysan, ni maquignon, ni même soldat comme était mon papa. Je veux aller dans une école et devenir avocat.
- Allons donc!
- Mais oui!...
Alors Jules, que l’eau de vie ajoutée au café rend gaillard, demande à Marie-Jeanne de songer sans plus tarder à lui donner un autre héritier.
La réponse claque.
- Qui vous dit qu’il n’est pas en route, mon cousin?
- On l’appellera Joseph! dit Jules, à demi étranglé par l’émotion.
- Attention, mon cousin, je ne vous promets rien, ce sera peut-être une héritière! dit Marie-jeanne
- On l’appellera Gaëlle, murmure Yan-petit.
X - EPILOGUE
Ce fut une fille. On l’appela Gaëlle.
Mais reprenons le fil de l'Histoire.
Le maréchal Soult

Wellington franchit les Pyrénées. A Orthez, à Toulouse, Soult ne put que freiner sa marche victorieuse.
La retraite de Russie, Adolph Northern

Dans le même temps, les désastreuses campagnes de Russie et de France marquaient l’effondrement de l’Empire.
Yan-petit apprit avec tristesse la chute de Napoléon, le cousin Jules avec joie le rétablissement de la monarchie.
Cependant, les deux hommes n’étaient rien moins que fanatiques. Bien loin de se quereller, ils surent mettre au service de leurs intérêts communs leurs inclinations respectives. La réputaton de l’auberge ne cessa de grandir, en raison sans doute des qualités de Marie-Jeanne qui régentait les cuisines, mais aussi parce que Jules savait accueillir les royalistes et Yan-petit les bonapartistes.
Lorsqu’il eut dix ans, Yann Moreau fut mis en pension. Brillant élève, il rêvait d’un tribunal devant lequel aurait comparu Napoléon, dont il aurait pris la défense, bien sûr!
Avocat, il mit son talent au service des survivants de la Grande Armée.
Quant à Gaëlle, sa sœur, elle réalisa un exploit avant même de savoir marcher : elle réduisit à l’esclavage la terrible épouse du cousin Jules.
Elle devint par la suite une demoiselle accomplie.
Comme la maison semblait prospérer toute seule, Yan-petit se retirait souvent dans sa chambre pour lire et rêver. Se souvenir et méditer.
L’ancien régime, la révolution, la première république, l’empire, et maintenant un roi!... Le retour à Paris de Madame de Staël, La Fayette député, les maréchaux aux pieds des Bourbons!... N’y avait-il pas là matière à réflexion?
“Quelle vie que ma vie!” se disait-il.
Mais à quarante ans, la vie n’est pas finie; il allait être le témoin de bien d’autres événements! Après Louis XVIII, ce fut Charles X, puis une révolution pour le chasser, et La Fayette, toujours là, qui proposa l’essai d’un ultime roi! Et de nouveau la révolution!... Serait-ce la bonne cette fois?
A la fin de 1848, Louis-Napoléon, neveu de l’Empereur, fut élu prince-président de la deuxième république. Au mois de mai suivant, on vota pour élire des députés.
Le parti de l'ordre, qui comptait des royalistes mais aussi bon nombre de bonapartistes, obtint la majorité.
Vive Louis-Napoléon!
Les feux de la Saint-Jean
Photogravure d'après Jules Breton

Au mois de juin, Yan-petit était tellement heureux que, pour fêter son anniversaire, il se mêla aux garçons qui sautaient les feux de la Saint-Jean.
Il avait 75 ans, et Marie-Jeanne l’appelait en secret La Jeunesse.
* * * * *
TABLE
1 - LE 14 JUILLET
Adieu mon pays - Une taverne et des vauriens - Le cousin Jules - Paris est une poudrière - Des voyous remis à leur place - Un jockey de grande maison - Ils ont pris la Bastille - A l'heure de la séparation - La fin d'une belle journée
2 - LE PETIT PEUPLE DE PARIS
La belle livrée - La soupe du matin - Visiteur ébloui - Le retour de Necker - Le secours de l'aubergiste - Au travail - Petits métiers - La récréation - Flâneries dans les rues de Paris - Gare aux coquins! - Comme deux amoureux - Revoilà le cousin Jules - Les journées d'octobre - A l'abri du froid - Confidences de Beauceron - Joyeux anniversaire
3 - DE QUOI DEMAIN SERA-T-IL FAIT?
Un troisième métier - La démission de Necker - Les délices du rêve - Le vote des femmes - Yan-petit se fâche -Gaëlle l'adoucit - Brutal réveil - Un beau voyage - Première soirée - Chez les Duchemin - Premiers baisers -
4 - LA FUSILLADE DU CHAMP-DE-MARS
La fuite du roi - Drôle de duel - Déroute des voyous - Irréconciliables - Un beau talent de bricoleur - À bâtons rompus - À cœur ouvert - Tout simplement - Une manifestation pacifique - Un incident dramatique - Foule bigarrée - Intervention de l'armée - La tragédie -
5 - LA PATRIE EN DANGER
De la haine au chagrin - Du mauvais vin - Pour la patrie - L'apprentissage - De victoire en victoire - Fin de campagne - Loin de son régiment - La levée en masse - Un bleu dit La Jeunesse - L'embuscade - Une revenante - La prisonnière s'enfuit - Rêve de rengagement - Fin de la Terreur .
6 - LA VICTOIRE EN CHANTANT
Retrouvailles - Premier frisson - Le sabre et le verbe - Libérateurs - Pillards - Étonnante Pavesanne - Danger de mort - Juin 1798 - Malte en passant - Pire que la mitraille - Frères - Le retour des soldats .
7 - LA GRANDE ARMÉE
Au camp de Boulogne - Un an dans le civil - Beauceron la même année - Sus à l'Angleterre ! - Les grandes manœuvres - NAPOLÉON - Pour une surprise... - Changement de cap - Formez vos bataillons, Marchons, marchons... - Austerlitz - Les galons -
8 - LES DÉSASTRES DE LA GUERRE
L'entretien des costumes - Comme le temps passe ! - Et maintenant la Pologne - Brave petit Joseph - L'Empire français - L'infidélité du sergent Moreau - Convoi de carrioles - Quoi de neuf en France ? - Les diables rouges .
9 - LA RETRAITE D’ESPAGNE
Le deuil - Nouvelle errance - La douceur du Sud - La nuit de Pompon - Clair et net - Nouvelle expédition - Horreur - A l'infirmerie - L'humeur du manchot, l'humour de la soignante - A noste .
10 - EPILOGUE
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