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13.05.2008

GAMA ch. 1 à 5

 
Chapitre 1
 
 
IMGP1677
 
Vasco de GAMA (Musée de la Marine, à Lisbonne)
Il est devenu l'un des plus glorieux navigateurs portugais,
mais avant... 
 
 Hardi moussaillon

La nuit était sereine, la mer paisible, un vent doux gonflait la voile. Adossé au mât de misaine,  Vasco contemplait le firmament.
- Eh! moussaillon, lui lança Fernando, le maître charpentier, eh! mauvais présage, non? L’étoile du nord a disparu, pas vrai? Ça commence comme ça, après quoi, le lendemain, la mer se met à bouillir à cause du grand soleil...
- Ridicule! bougonna l’adolescent. Quand on  passe l’équateur, le ciel change...
- On a beau dire,  grogna un matelot roulé dans une toile au pied de la rambarde, c’est pas des choses à dire, on ne sait jamais...
- Pour finir, continua Fernando, la barcasse bascule dans un gouffre sans fond... Voilà ce qu’on gagne à vouloir aller au bout du monde!
- J’allais m’endormir tranquille, maintenant je vais faire des cauchemars, geignit le matelot.
Le charpentier aimait à taquiner les novices. Il s’apprêtait à poursuivre ses sombres prédictions, lorsque Pedro Silva, le pilote, fit irruption sur le gaillard d’avant.
- Cesse de débiter des sornettes, Fernando ! dit l’arrivant .
Et, s’approchant du jeune homme, un doigt tendu vers la voûte céleste, il entreprit de lui décrire  les constellations de l’hémisphère Sud.
Lorsque le mousse devait participer à la manoeuvre du navire, il était traité sans ménagement, mais à d’autres moments, ce rejeton de la noble famille de Gama avait droit à certains égards.

PRISE D’OTAGE

Le lendemain, la caravelle  quitta la Mer des Ténèbres (l'Atlantique)) pour s’engager dans l’estuaire du  Poderoso(le Congo)) .
- Jetez l’ancre, nous allons faire provision d’eau douce! ordonna Diogo Cao, le capitaine.
Vasco fut de ceux qui devaient débarquer.
Des Noirs attendaient les Portugais sur la rive. Ils  accueillirent les visiteurs avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils reconnaissaient parmi eux des hommes ayant participé, trois ans plus tôt, à la première expédition de Diogo Cao. Les roulements des tambours et les battements de mains se mêlèrent aux rires et aux cris de joie. Il n’était plus question de commencer par remplir les barriques... Le troc d’abord. On échangea des fruits, des légumes, des poulets contre des perles, des miroirs et des grelots. Les voyageurs purent ensuite se rendre à la source. Puis, dans le plus grand des tohu-bohu, les indigènes les raccompagnèrent jusqu’à leurs barques.
Les marins chargés de la corvée d’eau ne remarquèrent l’absence de Fernando que lorsqu’ils eurent regagné le bord. Le charpentier s’était joint à eux pour repérer quelques bons arbres...
C’est alors que, de la rive, leur parvint la voix d’un interprète noir :
- Nous détenons votre homme en otage! Nous ne vous le rendrons qu’en échange d’une bombarde et de ses munitions.
- Jamais ! rugit Diogo Cao, du haut de la dunette, le poing levé. J’exterminerai ces chiens jusqu’au dernier!...
- Capitaine, plaida Pedro Silva, nous les avons baptisés..
- Capitaine, osa dire Vasco, puis-je suggérer une idée...
- Je t’écoute, gamin.

LA TACTIQUE DU MOUSSAILLON

La nuit vient de tomber. Une barque glisse en silence jusqu’à la courbe que dessine en amont le cours d’eau. Elle accoste à trois ou quatre portées de flèche du village des ravisseurs.
Pendant ce temps, Vasco nage sans bruit vers la berge. Au moment où il prend pied, des explosions se font entendre au loin; des gerbes d’étincelles  crèvent le fond obscur des sous-bois et illuminent le ciel. Le mousse marche vers les habitations des Noirs. Le résultat de son stratagème ne le déçoit pas. Lorsque le feu d’artifice redouble, plus un homme, plus une femme, plus un enfant n’occupe la moindre hutte... En dépit de la peur, la curiosité a poussé toute la population vers le fleuve embrasé.
Mais n’y a-t-il vraiment personne?
De fait, un indigène est resté, un seul, une sagaie sur l’épaule, stoïque, et faisant les cent pas devant une case, comme pour indiquer que le brave Fernando se trouve à l’intérieur.
Vasco s’arme de son poignard et rampe vers lui. Il avance sans faire crisser le moindre gravier lorsque son bras heurte un grand sac plein de tubercules... ”Ne serait-ce pas mieux, se dit-il, plus sûr?...”  Il vide le sac,  s’en empare,  s’élance comme un félin, et parvient à coiffer le gardien. La sagaie tombe, la toile glisse vers le bas, le sac enveloppe le malheureux jusqu’aux chevilles. Et comme l’homme se débat, Vasco l’endort d’un solide coup de coude dans la nuque. Il n’a guère plus de quinze ans, mais c’est déjà un rude gaillard le moussaillon.
Dans la case, en un tour de main, il délie le charpentier et se sert de ses liens pour ficeler comme un saucisson le Noir qui se réveille.
Les deux hommes s’élancent vers le fleuve.
- Comment m’as-tu retrouvé? halète Fernando.
- En suivant l’étoile du sud! plaisante Vasco.

UN VOYAGE DÉCEVANT

Pour prix de son exploit, le jeune Vasco de Gama fut invité à dîner à la table du capitaine.
Quelques jours plus tard, la caravelle affrontait de nouveau la bonace et les tempêtes, et tous les caprices de la Mer des Ténèbres. Elle allait cap au sud, avec obstination, car Diogo Cao avait été chargé par le Roi de chercher un passage maritime vers la mer des Indes .
Finalement, la nef ne sombra pas dans un gouffre sans fond, mais elle rentra sans avoir trouvé le point où les mers se rejoignent.
 L’expédition fut, hélas! un échec.

A LA COUR DE JEAN II

Oh! les belles caravelles! Et quelle flotte!  Des dizaines de nefs!   A l’arrière de celle-ci  s’élève un château à deux étages,  dont le premier s’étend jusqu’au grand mât... La voilure de celle-là est en taffetas! Sur la toile immaculée, les croix sont brodées d’or, les cordages en soie et les ancres dorées. Et la vague qui berce ces embarcations suit le rythme de la musique...
 En vérité, c’est une vague artificielle : nous sommes devant une pièce d’eau chargée de maquettes, aménagée à l’occasion du mariage de dom Afonso avec l’infante Isabel.
Jean II marie son fils en grande pompe. Le roi du Portugal règne sur un petit peuple, mais qui compte les plus célèbres navigateurs du monde. Pour leur rendre hommage, il a fait construire ce bassin superbe, dont l’inauguration ouvre des festivités qui dureront six mois.

- Que le diable m’emporte! s’exclame Diogo Cao, mais c’est mon moussaillon, saperlotte!
Le capitaine claque l’épaule de Vasco, et, tourné vers la cour de nobles empanachés et de baroudeurs hirsutes qui le suit, il ajoute :
- Voyez comme il est beau, et comme il a grandi, depuis qu’il m’a quitté!
L’adolescent est devenu un homme solide, trapu. L’épais brocart de son pourpoint, les larges manches alourdissent sa silhouette, mais la jambe est fine qui se tend sous les chausses, et la tête, altière, porte fièrement un  haut bonnet à turban.
- Dites-moi, mon jeune ami, poursuit Diogo, il n’est bruit dans nos ports que de vos prouesses!...
- On exagère, capitaine...
- A vingt ans, vous étiez pilote, si j’en crois la rumeur, et depuis, vous n’avez cessé de courir sus à ces chiens de Français...
- Des pirates de Dieppe, capitaine. J’ai vu, en effet, plusieurs de leurs satanés navires envoyés par le fond, du côté des Açores, où ils guettaient nos convois, mais en ce qui me concerne, je n’ai été pilote qu’une fois, je n’ai que vingt-un ans...
En ce moment, un remous se produit à l’entrée de l’immense salle. Un frisson parcourt la foule. Bartholomeu Dias vient d’arriver.

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Bartholomeu Dias
L'astrolabe qu'il porte ici est, comme la boussole, un instrument
de navigation

L’intérêt que Diogo Cao portait au récit de son ancien mousse tombe d’un seul coup. L’homme semble n’avoir qu’une préoccupation, s’éloigner. Ceux qui l’accompagnent savent bien pourquoi. Diogo Cao n’a aucune envie ni de congratuler, ni de féliciter, ni même de saluer celui qui a triomphé là où lui-même n’a pas réussi.
Car Bartholomeu Dias a trouvé le point de convergence des deux Mers. Il est allé jusqu’au bout des terres connues, il a franchi ce cap, qu’on appelle maintenant Cap de Bonne Espérance.
A l’inverse de son ex-capitaine, Vasco de Gama va tout faire, lui, pour rencontrer le glorieux navigateur.

UN FAMEUX COUP DE BARRE

La tempête s’est levée. La nef croisait au large de la côte marocaine, à l’affût des pirates français. Le vent d’est la chasse vers les Açores.  La vague éclate contre la proue, la mer couvre et découvre le pont, la coque craque, les mâts sifflent, les voiles s’affolent. Pour obéir aux ordres du maître d’équipage, les marins, aveuglés par la pluie, s’accrochent aux cordages, à l’ancre, au bordage.
Vasco de Gama, qui conduit le navire, se cramponne au timon du gouvernail.
- Une voile à bâbord! hurle la vigie, fidèle au poste, dans le hunier du grand mât.
Le capitaine s’efforce de percer du regard l’écran d’eau que le ciel noir déverse. Bien que sa lunette danse devant son oeil, il maugrée, à l’adresse de Vasco, le pilote :
- C’est un Français... Il se débat... Il ne veut pas être jeté sur nos côtes des Açores... Holà! il n’est plus maître de sa route!... Qu’est-ce qu’il fait?...
- Il me semble que je l’aperçois, dit Vasco . Cette masse grise... Oui, il fonce sur nous...
Mais déjà le capitaine est au milieu du pont, hurlant :
- Serrez la voile! Préparez les bombardes!
La forme de l’assaillant se précise. Il vient d’apercevoir à son tour la nef portugaise : la preuve en est un premier boulet, trop court de quelques brasses , et un second,  qui  siffle  entre les mâts, et se perd dans la tourmente.
Cette attaque traduit surtout le désarroi des pirates, qui luttaient contre la tempête, et qui se  voient jetés contre un obstacle imprévisible. S’ils poussent trop brusquement le timon du gouvernail sur cette mer déchaînée, la lame les renverse, le flot les engloutit... Le choc est imminent, inévitable. On entend, déchirée par le vent, perdue dans le tumulte, la voix du capitaine portugais :
- Préparez les canots!
Le navire des pirates tente une manoeuvre désespérée. Il vire de bord, espérant peut-être éperonner de biais son adversaire, afin de tenter l’abordage... Mais à l’ultime seconde, la nef portugaise se dérobe... Oh! le beau coup de barre, savamment mesuré, exécuté avec un admirable sang froid! Hourra! Bravo Vasco! Bravo! Bravo!
La houle s’est ruée sur l’embarcation des Portugais et la proue s’est cabrée comme un cheval furieux; la coque s’est couchée en retombant, mais elle a résisté à l’engloutissement, et les mâts se redressent.
En revanche, les vagues se disputent le gréement des Français. Et ce bombement noir, qui s’offre comme une cible, c’est la carène de leur maudite caravelle.
- Feu! ordonne le capitaine.
Le canon pivotant fixé sur la dunette tire un premier boulet.
- Touché! s’écrient joyeusement les marins rescapés.
La tempête qui les emporte ne leur permettra pas de savoir si le deuxième et le troisième boulets ont fait mouche.
- A la manoeuvre, les gars! crie le maître d’équipage.
- J’ai cru voir des survivants, sur un canot! lance un matelot.
- Justement, il nous faut gagner le port avant eux, pour les jeter en prison à leur arrivée, les méchants bougres!

LE MÉRITE RÉCOMPENSÉ

En 1492, l’année où Christophe Colomb  découvrit l’Amérique, notre héros n’était âgé que  de 23 ans.  Pourtant, cette même année, le roi, ayant eu vent de ses exploits, lui confia une importante mission.
 Les pirates de Dieppe avaient capturé une caravelle pleine d’or. En représailles, Jean II mit l’embargo sur tous les navires français ancrés dans les ports du Portugal.
Et le jeune Vasco de Gama, qui s’était illustré par son ardeur à combattre les larrons de la mer, fut chargé de l’exécution de cette mesure dans le sud du royaume.

 

2 - La femme et la mer

 

“Le charmant jeune homme!” se dit-elle.    
“La belle fille en vérité!” pensa-t-il.
Au premier regard échangé, ils avaient éprouvé ce frisson qui est un avant-goût de l’amour.
Rien d’étonnant à cela. Leurs parents voulaient les marier et la rencontre avait été préparée pour que jaillisse cette étincelle.

Alvaro de Ataide se rendait de Sagres à Lisbonne par la voie maritime. Il avait fait escale à Sines. Comme par hasard, sa fille Catarina l’accompagnait. Estevao de Gama les avait accueillis et leur avait présenté son fils, Vasco. Certes, ce premier face à face aurait pu décevoir l’un ou l’autre, mais bien au contraire!... A la demande de son père, ce fut avec joie que le jeune navigateur invita la demoiselle à visiter leur demeure très  particulière.

L’AMOUR COURTOIS

Ils arrivent au sommet d’une tour. Au milieu de la cour qu’ils dominent s’élève un donjon carré. Trois autres tours flanquent les murs crénelés.
- Notre maison, c’est cette petite chose, au pied du donjon, plaisante Vasco.
Catarina se penche, regarde la maison, puis découvre la campagne piquetée de chênes-lièges. Un âne trottine sur un sentier, les longues jambes de son maître touchant presque le sol...
- Venez voir de ce côté-ci, l’appelle Vasco. C’est la mer...
- On ne saurait l’oublier, plaisante Catarina, en dégageant d’un doigt le voile transparent dont une pointe couvre son oreille.
En effet, la voix de la houle, tantôt fracas, tantôt murmure, suivant l’endroit où l’on se trouve, est partout présente dans cette citadelle.
Une caravelle passe au loin. Les nuages dessinent dans le ciel des montagnes. L’écume ourle de blanc le pied des remparts.
- Mon père est gouverneur de Sines,  dit Vasco, et  capitaine  de  cette forteresse,  où  j’ai  passé toute mon enfance, mi-prisonnier, soumis à l’appel du large...
- Moi comme vous, sourit Catarina, mon père est gouverneur d’Alvor...
Et d’ajouter, mutine :
- Ne sommes-nous pas faits l’un pour l’autre?
Décontenancé, bien que cette franchise lui plaise,  Vasco reste un instant silencieux. Pour dissiper ce moment de gêne, il marmonne :
- Si une alliance devait rapprocher nos deux familles, la nôtre se trouverait grandement honorée, car la vôtre touche celle des Almeida, qui est illustre...
Catarina esquisse un pas de danse. Son ample jupe balaie le sol, les grelots qui ornent sa ceinture tintent, son collier tournoie dans son décolleté rond et son voile s’anime, imitant les ailes d’une mouette.
- Si nous devons nous marier, chantonne-t-elle, et si vous souhaitez me plaire, je vous en prie, chevalier, entretenez-moi d’autre chose que du rang et de la fortune de nos parents...
- Vous voulez que je vous parle de l’ordre militaire de Santiago!... s’étonne Vasco. Je suis en effet chevalier de Santiago, comme mon père, mon frère aîné... et sans remonter jusqu’aux croisades...
- Ce  ne  sont  pas  les exploits  de  l’Ordre  qui m’intéressent, chevalier, mais l’esprit! Celui de la légende du roi Arthur : Lancelot, Perceval, l’amour chevaleresque...
Jouant le jeu, le navigateur réplique :
- Afin de vous satisfaire, Dame, je traverserai des épreuves extraordinaires, je peux vous le promettre... Je monte très mal à cheval, mais pour vous, je serai un preux chevalier de la mer!...
Le regard pétillant de Catarina s’assombrit.  Entre les bandeaux noirs de ses cheveux bien tirés, une ride sillonne son front juvénile. Une moue boudeuse crispe ses lèvres qui riaient. Poing tendu vers le large, elle s’écrie :
- La mer, la mer!... On m’a dit qui vous êtes, et déjà je suis jalouse!... Je hais la mer, chevalier!

DEUX COMMANDERIES

A Lisbonne, les grandes fêtes organisées pour le mariage de dom Afonso s’étaient terminées tragiquement : le prince s’était tué en tombant de cheval.
Le roi Jean II avait souhaité que son fils adultérin (fils de sa maîtresse Ana de Noronha), dom Jorge, devînt son héritier. Mais la reine Léonor s’y était opposée de toutes ses forces, et s’était battue pour défendre les droits de son jeune frère, dom Manuel.
Deux clans se formèrent, et, fort naturellement, les Gama se rangèrent  dans celui de dom Jorge, car il était, depuis plusieurs années déjà, " maître de Santiago".
En 1495, Jean II mourut. Par testament, il donnait la couronne à dom Manuel, mais dom Jorge n’avait pas été oublié. Nommé duc de Coimbra et seigneur de Montemor, le maître de Santiago devenait l’un des plus influents et des plus riches seigneurs du royaume.
Vasco de Gama bénéficia de la générosité de ce haut personnage. Pour prix des services qu’il avait rendus à la couronne, il obtint deux commanderies proches de Palmela, siège de l’Ordre, Mougelas et Chouparria. Les revenus qu’il pouvait en espérer le mettaient à l’abri du besoin. Il aurait pu renoncer aux courses aventureuses. Une pétillante fille brune n’aspirait qu’à faire son bonheur. Mais le jeune navigateur avait d’autres ambitions.

A LA COUR DE MANUEL 1er

Paulo de Gama, l’aîné de la famille, et son cadet Vasco ploient le genou en même temps, lorsque Manuel 1er, d’un geste de ses longs bras, leur fait signe de se relever.
 Le roi est encadré de ses proches conseillers, membres du haut clergé et de la noblesse. Il trône en costume d’apparat, tête couronnée, chemise fine et ouvragée dans le décolleté d’un pourpoint broché de soie et d’or, cape écarlate bordée d’hermine sur les épaules. Son port de tête est fier,   son  oeil impérieux.   Il sourit du  bout  des lèvres, et, sans préambule, déclare :
- Jean II le Parfait, Dieu ait son âme, avait pensé à dom Estevao, votre père, pour commander une flotte  sur la route de l’Inde.
- Sire, repartit Paulo, cet insigne marque d’honneur a éclairé ses derniers jours...
- Les années ont passé, l’interrompt le roi, beaucoup de temps a été perdu, mais aujourd’hui, vous le savez, deux bonnes nefs, faites des meilleurs bois, dressent leurs mâts tout neufs dans notre chantier naval du Tage...
Émus, ne sachant ce qu’ils doivent espérer, les Gama restent silencieux.
- Qu’en pensez-vous?
- Sire, dit Vasco, Bartholomeu Dias a veillé à leur construction. Nul mieux que lui ne sait quelles qualités doivent avoir des navires destinés à passer le cap de Bonne Espérance...
- S’il était plus jeune, reprend le roi, Dias  prendrait la tête de l’armada que je prépare, mais il se récuse...
Et, pointant brusquement du doigt l’aîné des deux frères, il ajoute :
- Voilà pourquoi c’est vous que je désigne, mon cher Paulo de Gama.
- Sire, votre proposition me touche sensible-ment au coeur... balbutie Paulo. Certes, j’ai quelque expérience de la mer... Mais que votre majesté daigne m’entendre...  Mon cadet que voici Vasco, a plus que moi fréquenté les cartographes... Il a consulté tous les ouvrages de cosmographie... Il a étudié le régime des vents de la Mer des Ténèbres...
S’enhardissant, il poursuit, d’une voix plus assurée :
- Il a lutté contre les pirates français, Sire...  Il a aussi été corsaire, au service de votre Majesté, et, à ce titre, il a châtié les pilleurs barbaresques... Il s’est battu au Maroc, il a exploré les côtes africaines...
- Nous savons tout cela... fait dom Manuel.
Une ride soucieuse barre son front. Les conseillers du souverain, debout de part et d’autre du trône, se consultent du regard. Eux devinent le cheminement de la pensée du roi. Ils connaissent son secret. Ils savent ce que le savant Abraham Zacuto a lu dans les astres : deux frères  conduiront la flotte portugaise qui découvrira la route de l’Asie par le tour de l’Afrique.
- Je vous entends bien, mon cher Paulo de Gama,  reprend dom Manuel, mais accepteriez-vous d’être le capitaine d’une nef sous les ordres de votre cadet?
- Sans  hésiter, Sire.
- Qu’en dites-vous, Vasco ? ajoute le roi.
Le cadet trouve quelques mots pour exprimer son respect de l’ordre des préséances, et plus particulièrement du droit d’aînesse, mais franchise naturelle et son goût de l’autorité ont tôt fait de l’emporter.
- Sire, dit-il, je me soumettrai à la décision de votre Majesté.
- Eh bien, sourit le roi, je vous nomme, vous, Vasco de Gama, capitaine-major  de l’expédition que je prépare.
Croyant l’audience terminée, les deux frères  s’inclinent très respectueusement, faisant mine de vouloir se retirer.  Manuel 1er les retient.
- Voici, commence-t-il, ce que sera votre mission...
Suit un exposé d’une parfaite clarté.
Les navigateurs seront chargés de découvrir la voie maritime conduisant à ses pays où abondent l’or, la soie, les pierres précieuses, le poivre, toutes les épices.
Mais ce voyage a aussi une ambition plus haute. Comme ils l’ont fait sur la côte d’Afrique, les Portugais devront répandre dans le monde entier la religion chrétienne. Au cours des siècles précédents, les croisades, conduites par les rois de France et d’Angleterre, ont échoué. Le roi du Portugal réussira, lui, à établir un empire chrétien universel.
Les frères Gama promirent à Manuel 1er de le servir fidèlement.

PRÉPARATIFS

La flotte comptait deux navires flambant neufs, le Sao Gabriel, capitaine Vasco de Gama, et le Sao Rafael, capitaine Paulo de Gama. Ils mesuraient l’un et l’autre une vingtaine de mètres et chacun jaugeait environ cent tonneaux. Une caravelle plus courte, jaugeant une cinquantaine de tonneaux et nommée le Bérrio, accompagnait les hautes nefs; elle était commandée par Nicolau Coelho, un chevalier de la Maison du roi. Un quatrième bâtiment, sous les ordres de Gonçalo Nunes, devait ravitailler les navigateurs au début de leur voyage, mais il était destiné à être détruit en cours de route.
Durant plusieurs jours, les écrivains de l’expédition  s’appliquèrent à établir les listes des équipages : marins de métier, matelots et mousses, mais aussi cuisiniers, tonneliers, charpentiers, calfats, voiliers et armuriers. Au total, pour l’ensemble des quatre bâtiments,160 hommes environ furent recrutés. C’étaient pour la plupart d’âpres aventuriers, Portugais, Espagnols, Allemands ou Africains, au caractère parfois rugueux. Un certain nombre d’entre eux, les degredados, des condamnés de droit commun, avaient obtenu une remise de peine à condition d’embarquer.
- Vous serez en bonne compagnie, je vous souhaite bien du plaisir, mon cher Vasco, soupirait, avec un sourire ironique, Catarina.

 ( à suivre )

3 - La grande volte


Le départ fut précédé d’une veillée d’armes. Les capitaines et leurs équipages prièrent toute la nuit dans la chapelle de Notre-Dame de Bethléem.
Le lendemain, un cierge à la main, et chantant des litanies, ils descendirent en procession vers le port, suivis par tous les gens de la ville.
La foule pleurait lorsque les chaloupes d’embarquement se détachèrent de la berge.
Les marins pleuraient aussi lorsqu’ils déferlèrent les voiles. Combien de temps durerait leur absence? Que leur réservaient les lieux inconnus vers lesquels ils allaient?
- Bon voyage ! criaient-ils, selon leur coutume.
Ceux qui restaient redoublèrent de larmes.

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La grande volte, de Lisbonne à l'anse de Sainte-Hélène
(Les flèches indiquent la direction des vents) 

 



LE CARNET DE ROUTE D’ALVARO VELHO.


Nous partîmes du Restelo ( avant-port de Lisbonne ) un samedi, qui était le huitième jour de juillet de l’an 1497...
Par ces mots, Alvaro Velho ouvre son ”journal”. Cet homme navigue sur le Sao Rafael, car il a été engagé par Paulo de Gama pour seconder Joao de Sa, l’écrivain en titre de ce navire.
Les premières lignes de son récit rendent compte d’un début de voyage facile. La nef capitane traçant la voie, l’armada parcourt en bon ordre nombre de lieues. On a hissé toute la voile, et, dans la brise légère,  les grandes croix, rutilantes sur la toile neuve, se balancent au gré de la progression des navires. Toutefois, un léger incident se produit une dizaine de jours après le départ, au large des îles Canaries.

 Pendant la nuit la brume fut si épaisse que Paulo de Gama d’un côté et le capitaine-major de l’autre perdirent le reste de la flotte. Quand le jour fut levé nous n’avons plus vu ce dernier, non plus que les autres navires. Nous prîmes la direction des îles du Cap-Vert, car l’ordre avait été donné, au cas où quelqu’un se perdrait, de suivre cette route.
Le dimanche suivant, 23 juillet, au lever du jour, nous fûmes en vue de l’île de Sal, et une heure
plus tard nous aperçûmes trois navires. Nous nous dirigeâmes vers eux, et nous découvrîmes que c’étaient le bâtiment des approvisionnements, Nicolau Coelho et Bartholomeu Dias, lequel nous accompagnait jusqu’à la Mine (une citadelle portugaise sur la côte d’Afrique, aujourd’hui au Ghana) : eux aussi avaient perdu le capitaine-major.
Après nous être réunis, nous poursuivîmes notre route, mais le vent nous manqua, et nous naviguâmes par temps calme jusqu’au mercerdi matin. A dix heures du jour nous aperçumes le capitaine-major à environ cinq lieues devant nous. Sur le soir, pleins de joie, nous pûmes communiquer ensemble. Nous avons tiré force coups de bombardes et sonné de la trompette, tout cela pour montrer notre grand bonheur de l’avoir retrouvé.
    

Nous quitterons là, provisoirement, notre narrateur, pour assister à une réunion à laquelle il n’a pas été invité.

LE CONSEIL DES CAPITAINES

L’assemblée à lieu dans la chambre haute du château arrière du Sao Gabriel.
Vasco de Gama, le maître des lieux, offre son fauteuil à Bartholomeu Dias.
- Prenez place, je vous en prie...
- Aujourd’hui nos routes se séparent, capitaine, et je ne voudrais pas vous retarder...
Le prestigieux navigateur accepte cependant le siège qu’on lui présente. Cet homme est imposant. Une courte  barbe grisonnante  met  en  relief ses pommettes tannées par le vent, son front ridé, son profond regard sombre. Il porte un bonnet de coton et ses longs cheveux tombent sur le col d’une chemise non brodée, mais impeccablement blanche. Tout dans son costume respire la simplicité, jusqu’à son pourpoint rouge et noir, dont les manches gonflées par d’amples crevés indiquent tout de même qu’il appartient à son siècle.
- On ne vous lâchera pas comme ça, monsieur! plaisante Nicolau Coelho. Nous resterons dans votre sillage jusqu’à la Mine...
- Ensuite, ajoute avec bonne humeur Gonçalo Nunes, nous serons encore avec vous par la pensée, puisque nous suivrons, jusqu’au cap de Bonne-Espérance, la route que vous avez ouverte...
- Hum, hum !... fait Bartholomeu Dias. Les choses ne sont pas aussi simples... Dans le golfe de Guinée règne le “pot au noir” : plus un souffle d’air, des pluies torrentielles. En descendant vers le sud, on se heurte à des courants contraires. Après tant de difficultés, Il m’avait fallu tirer une grande bordée pour franchir le cap...
Le célèbre navigateur dessine du bout du doigt son itinéraire sur une carte que Vasco de Gama a déroulée sur la table.
- C’était il y a près de dix ans... dit-il encore.
Et du regard, il invite Vasco à poursuivre.
- On  connaît  mieux les  vents  aujourd’hui... commence Vasco.
- Monsieur, dit à Batholomeu Dias le capitaine du Bérrio, suivre la route que vous avez découverte est notre première ambition...
- Monsieur, enchaîne le capitaine du navire ravitailleur, espérons que nous réussirons aussi bien que vous la bordée de contournement...

Vasco de Gama n’aime pas qu’on lui coupe la parole. Sourcils froncés, il lisse d’une main nerveuse son ample barbe noire.
- Il n’est plus question de bordée, dit-il, mais d’une grande volte...
Pour donner à ses mots tout leur sens, il trace sur la carte, d’une plume ferme, une vaste courbe qui, partant de l’archipel du Cap-Vert, s’enfonce dans la Mer des Ténèbres avant de se rabattre sur le cap de Bonne Espérance.
- Naviguer si loin de la côte!... s’exclame Coelho en levant les bras.
- C’est se perdre dans l’inconnu! complète Nunes, le menton haut, poings sur les hanches. 
Paulo de Gama, lui, n’a marqué aucune surprise. Il partage le secret de la route que Vasco a projeté de suivre, après en avoir longtemps parlé avec Bartholomeu Dias et quelques autres gloires de la marine portugaise. Frère empressé, il s’écrie :
- Messieurs, messieurs! Dois-je vous rappeler que le capitaine-major  exerce  le commandement suprême  de  l’escadre.  C’est  lui  qui  décide  des voies et des escales...
- J’ai aussi un droit et un devoir de justice, gronde Vasco. C’est à moi qu’il incombe de faire régner la discipline...
- Tout à fait d’accord... réplique Nunes.
- Nul ne conteste... ajoute Coelho.
- Quand nous naviguerons vers l’ouest, reprend Vasco, nous n’aurons plus de point de ralliement, comme le Cap-Vert, en cas de dispersion...
- En conséquence, poursuit Paulo, en parfaite communion de pensée avec son cadet, en conséquence, la vigie, le jour, et la nuit, l’homme de quart chargé de la lanterne de poupe, seront sévèrement mis en garde...
- C’est à moi qu’il incombe de faire exécuter les châtiments, l’interrompt Vasco.

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