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13.05.2008
Yan-petit ch. 1 - 2
Voici un roman historique, l'histoire d'un enfant de la Révolution,Yan-petit, qui deviendra soldat de l'Empire,
- un bien modeste conquérant dans le sillage de Napoléon.
TABLE DES MATIERES
I - Le 14 juillet
II - Le petit peuple de Paris
III - De quoi demain sera-t-il fait?
IV - La fusillade du Champ-de-Mars
V - La patrie en danger
VI - La victoire en chantant
VII - La Grande Armée
VIII - Les désastres de la guerre
IX - La retraite d’Espagne
X - Epilogue
Yan-petit
par Gérard SONCARRIEU
Ce jeune homme, là, dans cette auberge, si quelqu’un lui demandait son nom, répondrait-il : Jean Laborde?
Peut-être, car il parle français et n’a aucune raison de cacher son identité. Son hésitation ne pourrait venir que du manque d’habitude.
Il y a quelques jours encore, dans son Béarn, on l’appelait Yan-petit de Loustanau : Yan pour Jean, dans la langue du pays; petit, comme son grand-oncle maternel, même prénom, même sobriquet; de, particule roturière pour introduire le nom de la chaumière où il est né, cette maison Loustanau, dans laquelle Amédée Laborde, son père, a été admis comme gendre.
Combien de générations faudra-t-il pour que le patronyme nouveau s’impose? Ne sont-elles pas amusantes, ces coutumes béarnaises? Surtout vues de Paris... Ce surnom, par exemple... Alors qu’il mesure déjà cinq pieds quatre pouces(1,72 m) ... Ah! il a bien fait de partir. La-bas, si haut que fût montée la toise, il serait resté Yan-petit, à tout jamais.
- Vas-y, Yan-petit, saute, saute! Qu’on ajoute un fagot pour Yan-petit!
Une grande lumière déchire la nuit. L’assistance recule jusqu’à l’ombre des chênes. Maître de l’arène, il s’élance. Il bondit, ébloui. D’un seul coup, l’immense flamme brûle ses jambes, lèche son dos sous la chemise, grille ses sourcils.
A plusieurs reprises, il a nargué le bûcher, les piqûres des braises sur ses chevilles nues marquant la fin de chaque épreuve.
- Bravo, Yan-petit, bravo! criaient les filles.
C’était le feu de la Saint-Jean, c’était le jour de ses quinze ans. Il n’y avait pas trois semaines de cela... C’était si loin déjà!
Dans la cheminée, quelques flammèches dansent sous la marmite. L’aubergiste, une solide matrone aux tempes grises, surveille la cuisson de la soupe. Elle soulève le couvercle, goûte, ajoute une feuille de salade, une pincée de sel, une noisette de graisse, mais elle ne reste pas longtemps près du foyer. Dès qu’elle peut, elle reprend le guet, à la porte de la taverne qui donne dans la rue Galande. Ses coups d’oeil à droite et à gauche, le geste nerveux de sa main pour relever les cheveux tombés sur ses yeux traduisent son inquiétude.
Quatre homme jouent aux cartes dans le fond sombre de la salle. Pourquoi sont-ils installés si loin de l’entrée? Cherchent-ils à se cacher? Peut-être que les cartes sont interdites à Paris? De toute façon, n’est-ce pas péché mortel de jouer au cabaret? Ils sont louches, ces gens-là.
De temps en temps, l’un d’eux lance :
- Alors, la mère?
- Ma foi, les gars, vous aurez à vous contenter de mon bouillon.
Ces brefs dialogues ont permis au jeune voyageur de comprendre les craintes de la femme. Son mari est sorti de bon matin pour faire le marché, bien que son espoir fût mince de se ravitailler. En effet, des régiments étrangers, au service du roi, cernent la ville et en interdisent l’accès au paysans de la banlieue. Versailles veut affamer Paris. Depuis plusieurs jours, les boulangers manquent de farine. Son mari s’en est allé quand même, et il ne rentre pas...
- Il a dû se faire massacrer par les dragons, note l’un des joueurs.
- Ces salauds-là, ajoute un autre, passent par les égouts, à ce qu’on dit, et se répandent dans tous les quartiers pour semer la terreur.
- C’est pas bientôt fini! s’exclame la tenancière. Vous avez tort de plaisanter. Tout ce qu’on raconte n’est pas faux!
Les poings sur les hanches, elle affronte le groupe bruyant qui, pour se faire pardonner, lui commande une autre bouteille. La troisième bouteille! Les compères seront sans doute privés du bon repas qu’ils espé-raient, mais ils ne mourront pas de soif. Déjà, l’ivresse les gagne. Délaissant les cartes, l’un d’eux, le plus âgé, un grand diable hirsute et dépenaillé, sort de l’ombre sa mandoline et se met à chanter :
Que Mandrin fut un héros...
- Alors, Yan-petit, on ne s’est pas perdu dans Paris?
Sur le pas de la porte, dans le soleil de juillet, Jules Loustanau, un instant immobile, tend les bras vers son cousin. Il y a tant de chaleur dans son geste et dans sa voix que le jeune homme se demande s’il doit se lever pour une accolade. Mais il n’en fait rien, jugeant que, depuis trois jours qu’il est à Paris, il a échangé avec l’arrivant un nombre suffisant d’embrassades.
- Avant de trouver, dit-il, j’ai quand même tourné un moment autour de l’église Saint-Séverin...
- Tu es là, c’est le principal.
Jules s’assied, passe commande à l’aubergiste d’un clin d’oeil appuyé, puis déclare:
- Et maintenant, mon cousin, tu vas m’expliquer, bien comme il faut, pourquoi tu t’es sauvé de chez nous, comment tu as voyagé et ce que tu comptes faire.
Le tout exprimé en pur béarnais, net et rocailleux à souhait. Bien qu’il ait quitté sa province depuis plus de vingt ans, Jules Loustanau ne renie pas ses origines.
- Mais tu sais tout, Jules! s’étonne le garçon.
- J’ai bien senti que, devant ma femme, tu n’osais pas aller jusqu’au bout de ta pensée...
- Et moi, j’ai bien compris qu’elle a peur que je m’installe chez vous!
- Mais non, grand bêta que tu es! la Marie ne veut que ton bien! Le récit de ton voyage l’a effrayée... C’est que les routes de France ne sont pas sûres en ce moment!
Yan-petit affirme au contraire qu’il a traversé le pays sans difficulté. A Pau,il a attendu que la diligence
soit attelée. Il a grimpé jusqu’à l’impériale sans se faire voir et s’est caché sous la bâche, au milieu des colis. Le cocher ne l’a tiré de là-dessous qu’à Aire-sur-l’Adour...
- C’était Joseph Lacaze, un pays... coupe le cousin. Bref, jusqu’à Bordeaux, d’accord, mais après...
- Après? Mais les cochers n’étaient pas fâchés que je les aide. C’est qu’il y a du charivari, dans les relais, asteure. Les gens viennent aux nouvelles, les voyageurs sont harcelés, on se chamaille à propos du roi, de la reine, des députés... A Angoulême, on racontait que des soldats avaient été mis en prison avec des galériens, pour avoir juré d’obéir à l’Assemblée Nationale. A Poitiers, on apprenait que des milliers de Parisiens s’étaient rassemblés pour les libérer. A Orléans, on ne savait toujours pas si le roi accepterait de le gracier...
- Eh! oui... Eh! oui... Et toi, au milieu de tout ça, mon pauvre Yan-petit?
- Moi? Comme une truite dans le gave, mon cousin. Non seulement les cochers me prenaient avec eux sur la banquette, mais ils se passaient le mot de l’un à l’autre : à la fin, je n’avais pas même à demander la permission de monter.
Ce récit ne les empêche pas de déguster les belles tranches de jambon que l’aubergiste leur a servies.
Pendant ce temps, les joueurs de cartes se contentent d’une assiette de soupe, d’une mince tartine, et, pour se consoler, d’une quatrième bouteille.
Un peu plus tôt, un grand jeune homme blond est entré dans la taverne. Il s’est installé à l’écart et a demandé à déjeuner. L’aubergiste semble bien le connaître. Il n’en devra pas moins faire avec la soupe et un verre de vin, car elle n’a plus une miette de pain.
- Bravo pour le voyage! reprend Jules. Mais pourquoi as-tu quitté le pays?
- Je te l’ai déjà dit! Mon maître m’a menacé de me chasser si j’allais chez nous pour la Saint-Jean, et j’y suis allé.
- Il t’aurait peut-être pardonné?
- Je ne sais pas, je ne crois pas...
Comment lui expliquer, à ce cousin inconnu, exilé à Paris depuis si longtemps?
Yan-petit supportait mal sa condition de valet d’écurie. Il en avait eu assez de secouer les litières et de tirer des seaux! Mais c’était surtout... c’était l’air du temps, qui l’avait incité à l’aventure et au voyage.
L’aubergiste a discrètement tiré des cendres un poêlon. Puis, se dirigeant vers ses heureux clients, elle lance d’une voix forte, pour s’excuser auprès des autres:
- Voilà le poulet que vous m’avez apporté hier soir, en même temps que le jambon, monsieur Jules.
Quand le couvercle est levé, une délicieuse odeur de volaille et d’oignon se répand dans la salle. De rage, le mandoliniste saisit son instrument et chante les exploits de Mandrin, qui dépouillait les riches pour faire le bonheur de pauvres. De l’autre côté de la taverne, le garçon solitaire s’efforce de paraître indifférent.
- Avec ça, la mère, vous nous servirez une bouteille de vin de Suresnes, commande Jules.
Et tout en remplissant l’assiette de Yan-petit, il lui raconte les ripailles d’autrefois, qu’il organisait dans cette même taverne, du temps où il n’était pas marié. Mais aujourd’hui, ce ne serait plus possible... La vie devient de plus en plus dure... Paris a bien changé...
Cette transition pour introduire à nouveau la question qui lui brûle les lèvres :
- Maintenant, fiston, qu’est-ce que tu comptes faire?
- J’espérais que tu me trouverais du travail, mon cousin. Au pays, l’hôtel de Gramont passe pour l’un des plus huppés de la capitale, et le bruit court que tu y as une grosse situation...
- Ma foi, je suis premier palefrenier, c’est vrai. A ce titre, j’ai pu te ménager un coin dans les écuries... Mais tu ne pourras pas dormir là jusqu’à la fin des temps!
- C’est ta femme, hein, qui t’a persuadé de me renvoyer?
- Pas du tout! Elle a beau ne pas comprendre le béarnais, elle t’aime beaucoup, ma femme! Est-ce qu’elle ne t’a pas invité, hier soir? Aujourd’hui, si elle avait pu se rendre libre, elle nous aurait préparé le poulet. Tiens!... dis-nous quel jour tu pars, tu verras le souper fin qu’elle nous servira.
- Je te demande pardon, cousin, je reste.
Le visage de Jules s’embrunit. Une ride barre son front bas. Il passe plusieurs fois la main dans ses cheveux, puis la pose sur son coeur et déclare :
- Petit-Yan, j’estime qu’il est de mon devoir de te parler comme le feraient Amédée, ton brave homme de père, et Anastasie, ma tante, ta pauvre mère...
Selon lui, ces bonnes gens n’ont pas mérité le chagrin que leur inflige leur fils vagabond. Chagrin qui pourrait devenir désespoir! Car il risque sa vie, de nos jours, celui qui joue au bohémien! Ici surtout! Le danger est partout! Ce matin, le tocsin a sonné, sans que l’on sache pour quelle raison . De tous côtés, ce ne sont que cavalcades et huées incompréhensibles. Une sorte de folie collective... Paris est une poudrière! Pour venir de la rue de Condé à la taverne, Jules n’a pas suivi le quai. Et pourquoi? Pour ne pas entendre, de l’autre côté de la Seine, ces excités de la place de Grève, qui crient sans cesse : “Aux armes! A la Bastille!” Tout cela finira mal... Pour un peu, on en oublierait de se régaler du poulet.
- Mais regarde, petit, regarde!
Jules tend le bras vers la porte. Dans la rue Galande passent en courant et en hurlant des hommes et des femmes, au milieu desquels l‘aubergiste espère toujours découvrir son mari.
- Tu ne crois pas que tu serais mieux à Pau?
- Tout ce que je te demande, mon cousin, c’est de me cacher au fond d’une écurie, et de me donner un peu de travail, en attendant des jours meilleurs.
- Eh! oui.. Eh! oui... Seulement, le majordome à qui j’en ai parlé n’est pas d’accord... Les engagements ne se font pas comme ça... Surtout en ce moment! Moi, c’est un cocher du duc de Choiseul qui avait donné mon nom au maître d’hôtel des Gramont..
Bien que l’exercice de ses fonctions l’appelle maintenant, Jules prend le temps de dévoiler quelques aspects du réseau de recommandations qui lui permettra d’obtenir pour son protégé, un jour, une bonne place dans la domesticité parisienne d’origine béarnaise.
- Je t’inscris sur mes tablettes fiston, promis...
Le plus urgent étant qu’il reparte pour Pau.
Mais Jules n’est pas homme à le brusquer. Il lui laisse tout l’après-midi pour réfléchir.
- A la nuit tombée, je t’attendrai dans l’écurie. On s’arrangera pour que tu y couches encore une nuit. A ce soir, Yan-petit.
Debout, le mandoliniste égrène avec entêtement les couplets de sa mandrinade. L’un de ses acolytes se lève à son tour. C’est un gros homme d’une quarantaine d’années, au visage pourpre. D’un geste large, il retend sur son ventre sa ceinture de flanelle. Puis il titube jusqu’à la table du jeune voyageur, et là, prenant appui sur ses bras, il penche vers lui son nez d’ivrogne.
- Eh! La Jeunesse, éructe-t-il, écoute l’artiste!... Mandrin, c’était le roi des contrebandiers, le meilleur des redresseurs de tort...
(Condamné, il fut roué vif à Valence le 26 mai 1755.)
Un autre s’approche, maigre celui-là, mais non moins véhément.
- Dis, La Jeunesse, sais-tu, qu’on lui a brisé les bras, les jambes et les reins, avec une barre de fer?...
Sur la tête basse de Yan-petit, les détails de l’horrible supplice pleuvent comme autant de menaces. C’est alors que le dernier des joueurs, un pâle voyou à peine sorti de l’adolescence, se précipite vers le groupe en criant :
- Moi, je suis Catherin, le fils de Mandrin, justice!
- Si c’est pas malheureux, glapit la tenancière en se précipitant, profiter de ce que le patron n’est pas là pour semer la pagaïe!...
Et s’en prenant au dernier intervenant :
- Qu’est-ce que tu racontes, toi, que tu es le fils de Mandrin? Mandrin est mort depuis près de cinquante ans!...
- Son fils ou son petit-fils, eh, vieille couenne!
L’effet de surprise passé, les malandrins se détournent d’elle pour assiéger de nouveau Yan-petit. L’un hume les restes du poulet, l’autre commence à lui palper les poches... Alors elle s’empare d’un balai.
- Beauceron, viens m’aider, crie-t-elle à l’adresse du client solitaire.
- Holà, messeigneurs!
La voix retentissante du grand blond immobilise les assaillants. Il n’a pas encore quitté sa place que déjà les autres s’éloignent de leur victime. Mais c’est pour mieux faire front, le musicien sa mandoline brandie, le gros homme tendant les poings, le troisième armé de son sabot, le dernier, le plus jeune, fouillant sa poche pour y chercher une arme plus meurtrière.
Cette tactique n’intimide guère ledit Beauceron. Calmement, il soulève un banc et s’en sert comme d’un bouclier pour refouler les agresseurs. Soudain, d’une poussée, il les culbute les uns par-dessus les autres dans l’encoignure sombre qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Pour consacrer leur défaite, l’aubergiste leur administre quelques coups de balai.
Gêné, Yan-petit s’est levé.
- Ce n’est pas que je sois peureux, dit-il à son sauveteur, mais je craignais d’envenimer les choses... Je ne sais comment vous remercier.
- C’est facile, réplique Beauceron, avec un geste expressif en direction du poulet.
- Il reste une cuisse présentable, tenez...
- Merci, mais sur le pouce, parce que je suis pressé. Veux-tu savoir pourquoi, l’ami?
Ce matin, Beauceron était de ceux qui ont envahi l’Hôtel des Invalides pour prendre des canons et des milliers de fusils. Cet après-midi, les mêmes doivent s’emparer d’autres armes à la Bastille. Malheureusement, le jeune homme a dû quitter ses compagnons pour aller soigner les chevaux de son maître. Mais il ne voudrait pas que le bon peuple de Paris attaque la forteresse sans lui...
Ce récit enthousiasme son auditeur, l’étonne aussi :
- Vous en avez de la chance, d’avoir un emploi qui vous permet d’aller et venir comme vous voulez.
- Je suis jockey chez les de Staël.
Quatre mots d’hébreu ne seraient pas plus obscurs pour le Béarnais. Grâce à Dieu, Beauceron, bien qu’il n’ait guère de temps, sait se montrer patient. Il explique qu’un jockey, c’est un aide-postillon, parfois chargé de monter sur l’un des chevaux de devant d’un attelage, parfois placé derrière le carrosse, debout, pour crier : “Gare!”. Quant aux de Staël, qui ne les connaît? Madame surtout. Lui, c’est l’ambassadeur de Suède. Mais elle, son épouse, c’est la propre fille de Necker.
Pour le coup, notre voyageur se félicite d’avoir tendu l’oreille dans les relais, entre Pau et Paris. Il sait que Necker est un ministre aimé du peuple. Beauceron lui apprend que ce brave homme, le seul capable de mettre en oeuvre les réformes réclamées par l’Assemblée, a été renvoyé par le roi et condamné à quitter le pays. C’est pourquoi la capitale se soulève...
- Et c’est pourquoi je suis libre de participer aux événements, plaisante Beauceron, parce que Mme de Staël a suivi ses parents, et M. de Staël a suivi sa femme. Toute la famille a pris hier la route de Bruxelles. J’ai failli être du voyage, mais finalement on m’a chargé de m’occuper des chevaux qui restaient...
A quelques pas des jeunes gens, les malandrins, têtes jointes au-dessus de leur table, préparent dans l’ombre une revanche. Pour tempérer leur ardeur, l’aubergiste leur a servi de l’eau de vie, mais l’accalmie ne saurait durer. Pourtant, ce n’est pas la menace d’un deuxième assaut qui hâte le départ de Beauceron. C’est plutôt, dans l’encadrement de la porte, deux ou trois têtes, détachées d’une sara-
bande bruyante, qui crient en passant : “A la Bastille!”
Beauceron quitte la table, hésite, donne une grande table à l’épaule du Béarnais :
- Eh! La Jeunesse, je t’emmène?
Beaucoup plus haute que les plus hautes bâtisses voisines, grise, massive, empanachée de fumée, la terrifiante prison barre la rue Saint-Antoine. Au sommet de ses tours, entre les créneaux, on devine les bouches des canons qui menacent la foule. Et quelle foule! Un hérissement de piques, de fourches, de fusils! Une foule immense et bigarrée de citoyens armés, coincés entre les murs des maisons, pressés par les flots de curieux que déversent les rues adjacentes. Jamais le jeune Béarnais n’a vu tant de gens rassemblés. Cela le fait penser à l’église de son village, le jour de Pâques ou la nuit de Noël... A la foire de Pau, quand elle bat son plein... Vaines comparaisons, emportées par le tumulte!...
Là, on applaudit des hommes en uniforme, qui s’affairent autour d’un canon, dirigé celui-là contre la forteresse.
- Les soldats sont avec nous? demande Yan-petit.
- Les gardes-françaises, oui, répond Beauceron.
Une profonde clameur, venue de loin, souffle un vent d’héroïsme sur ce peuple, qu’elle pousse vers les funestes murailles. Le Béarnais et son compagnon frissonnent, prêts à s’élancer, à corps perdu, avec les autres.
Alors éclate un grand cri. On a aperçu un bout d’étoffe blanche, là-haut... Le pont-levis s’abat à grand fracas. Le portail s’ouvre.
Nos deux amis voudraient entrer, mais ils doivent céder le pas aux porteurs de piques et de fusils. Et bientôt, un contre-courant traverse la foule. Un groupe de gardes-françaises s’éloigne de la place, entouré d’un essaim d’émeutiers. Derrière eux se forme un cortège, qui s’engage dans la rue Saint-Antoine, en direction de l’Hôtel de Ville.
Il paraît qu’il s’agit de M. de Launay, le gouverneur prisonnier. On dit qu’il sera remis aux représentants de la municipalité.
Beauceron et son compagnon voient le gros de la troupe se tailler un chemin, au milieu des bousculades. Quant à eux, un tourbillon les emporte, et les dépose à l’entrée du pont Notre-Dame, où des fiacres et des carrosses sont rassemblés.
Nul doute qu’une joyeuse parade se prépare.
- Oh! ce cocher, là!... s’exclame Beauceron.
Devant l’air surpris du Béarnais, il ajoute :
- Il est vrai que tu ne l’as jamais vu! C’est l’aubergiste... Sa femme peut l’attendre! Mais le plus beau, c’est le contenu de sa voiture, regarde! Ceux-là, tu les reconnais!
- Ah! les canailles!
Ce sont les zélateurs de Mandrin, vautrés dans les coussins. Ils brandissent des bouteilles, et crient : “Touche! Touche! pour que le conducteur enlève l’attelage.
Ces messieurs sont pressés d’entreprendre une tournée des cabarets, mais ils ne partiront pas seuls. Agrippées aux portières, aux roues, des grappes humaines assaillent les véhicules.
Innombrables sont ceux qui estiment avoir mérité de fêter la prise de la Bastille.
La cavalcade s’ébranle au milieu des chants et des danses. Beauceron et son compagnon suivent jusqu’à la tombée de la nuit. Mais si joyeuse que soit la fête, ellene saurait faire oublier son devoir à celui qui s’est vu confier la responsabilité de plusieurs chevaux. Le Jockey, promu maître d’écurie, doit maintenant rentrer rue du Bac. Pour les deux garçons, l’heure de se quitter a sonné. Ils se serrent les mains, un peu émus, vaguement amers, cachant avec des rires le regret d’une amitié qui n’a pas eu le temps de naître. Faut-il vraiment se séparer?
-Si tu veux, plaisante Beauceron, je te prends en pension, l’hôtel est tout à moi, du côté des communs.
- Dans ce cas, il faut que j’avertisse mon cousin, réplique l’autre sans hésiter.
Jules Loustanau apprend avec plaisir la nouvelle que lui apporte Yan-petit, à savoir que celui-ci espère obtenir une place dans la première diligence qui partira pour Orléans. Prudent, l’ancien recommande à son protégé d’aller camper sans plus tarder à proximité de la poste, ce qui abrège les adieux.
Tout cela va si vite que Beauceron n’a pas terminé sa distribution d’avoine et de foin quand son compère le rejoint.
- J’y pense, lui dit-il en finissant de remplir les mangeoires, j’ai mieux qu’une botte de paille à t’offrir, je te cède ma chambre.
- Et toi?
- Je prendrai celle de Bellerose, notre premier palefrenier, qui est parti pour Bruxelles. On s’entend bien tous les deux.
Les pièces destinées au personnel des écuries se trouvent entre la sellerie et la remise où l’on gare les voitures. Elles sont petites, mais confortables et propres, avec leurs parois faites du même bois précieux que les stalles des chevaux de selle.
Dans la cour entièrement pavée, à l’angle que forment la remise et les écuries proprement dites, un grand tilleul étend ses branches sur l’abreuvoir. Il y a là, contre le mur, un banc . Beauceron y installe son invité.
- Tu m’excuseras, lui dit-il, de ne pas avoir de quoi te régaler comme sait le faire ton cousin.
D’un torchon qu’il déplie, il sort un joli pain de seigle et un pot de beurre. Il vide ensuite le contenu d’un petit sac : des pommes roulent sur la pierre chaude.
- Elles viennent du château de Saint-Ouen, dit Beauceron.
L’intendant de ce château, qui appartient aux Necker, sera en quelque sorte le chef de Beauceron, avec droit de regard sur les écuries, pendant l’absence de leurs maîtres.
- Sois tranquille, précise le jockey, il a suffisam-ment à faire là-bas, on ne le verra pas souvent.
- Peut-être, mais ces lumières?... demande le Béarnais.
Son doigt désigne, au fond de la cour, la façade majestueuse de l’hôtel, où plusieurs fenêtres sont éclairées.
- Eh! La Jeunesse, je t’ai promis les communs, pas la bâtisse tout entière! C’est l’ambassadeur qui a filé, pas l’ambassade! Mais ne t’en fais pas, j’ai des amis dans la place, surtout du côté des cuisines.
- Tout de même, quand les Staël reviendront...
- On avisera, mon camarade. a chaque jour suffit sa peine. Aujourd’hui, on a pris la Bastille, c’est déjà pas si mal.
Sur cette forte parole, les jeunes gens, unis par le sentiment du devoir accompli, allèrent se coucher.
2 - LE PETIT PEUPLE DE PARIS
Lorsqu’il ouvrit les yeux, le jeune Béarnais sentit sa gorge se nouer...
Près de son lit, un homme s’inclinait, écartant légèrement les bras, un chapeau à large bord coincé sous son coude gauche. Cet inconnu portait une redingote, des culottes à hauteur du genou, des bas et des souliers. Un habit superbe, bleu et blanc, orné de broderies, rehaussé de gos boutons dorés, agrémenté d’un jabot. Pour nouer en queue les cheveux sur la nuque, un ruban de linon noir...
Etait-ce un maître d’hôtel? L’intendant du château de Saint-Ouen? Quelque secrétaire d’ambassade?
La chambre étant mal éclairée par un petit vasistas, le personnage, qui s’était présenté à contre-jour, aurait pu faire durer le quiproquo. Mais il partit d’un grand rire:
- Alors, La Jeunesse, que penses-tu de mon costume?
- Oh! Beauceron... Tu ressembles à un marquis.
- C’est ma livrée de gala. Je voulais t’en faire la surprise.
Le jockey remit ses vêtements ordinaires pendant que son ami se levait, puis tous deux se dirigèrent vers l‘aile droite de l’hôtel, où se trouvaient les cuisines. Une certaine madame Gauthier, jeune femme énergique, aux manches retroussées, les accueillit avec une brusquerie joviale.
- Or ça, Beauceron, tu ne te réveilles que quand la soupe est faite, pas vrai?
Et désignant le jeune Béarnais:
- Celui-là, qui c’est? Les maîtres t’ont donné un aide avant de filer? Comment s’appelle-t-il?
- De bons amis à moi l’ont baptisé La Jeunesse, mais il a un autre nom, quelque chose comme Yan...
- Yann?... fit une voix légère, venue de la cheminée.
- Tu vas être déçue, petite, lui lança Beauceron, c’est bien Yan, mais il n vient pas de chez toi, ce n’est pas un Breton.
Le Béarnais eut le temps d’entrevoir le fin museau d’une fillette, qui replongea presque aussitôt dans la fumée, au-dessus de la marmite suspendue à la crémaillère.
L’explication de Beauceron semblait satisfaire la cuisinière, bien qu’elle n’eût obtenu de réponse qu’à l’une de ses questions.
- Asseyez-vous, les gars, leur dit-elle.
Quand ils eurent avalé la soupe généreuse qu’elle leur servit, Beauceron lui demanda :
- Vu qu’il fait partie de la maison, le nouveau pourrait-il jeter un coup d’oeil dans les appartements.
- Tu sais que les femmes de chambre n’aiment pas!...
- Madame Gauthier, s’il vous plaît, soyez gentille.
La cuisinière débarrassait la table. Pour appuyer sa demande, Beauceron l’arrêta en lui prenant la taille. La familiarité de ce geste contredisait l’extrême politesse de ses paroles, mais elle, bien loin de s’en offusquer, lui tapota la joue en signe d’acquiescement.
- Petite, dit-elle à la Cendrillon qui papillonnait autour du foyer, tu vas accompagner Yan.
Sous la conduite de la jeune cuisinière, le Béarnais découvrit une enfilade de salons d’une splendeur inimaginable. Ce n’étaient que plafonds décorés, murs lambrissés, ou couverts de tapisseries, parfois tendus d’un papier bleu féérique... Que meubles marquetés d’écaille et de cuivre, bronzes dorés en relief, commodes à longs pieds, tables de formes inconnues... Et des lustres, des statues, des vases, des glaces, des tableaux...
- Ce portrait, c’est celui de la mère de madame, disait la jeune guide, celui-là, je sais pas... Là, c’est son père, le ministre, là, c’est des Suédois... Celui-là, je crois que c’est le roi de Suède, celui-là, je sais pas...
Elle parlait un français hésitant. Yan-petit l’observait à la dérobée, lui accordant une attention somme toute plus soutenue qu’aux merveilles qu’elle lui présentait. Comment avait-il pu voir en elle une fillette? S’il en jugeait par sa taille, sa cambrure, sa poitrine, elle avait au moins l’âge de sa soeur Anne, c’est à dire quatorze ans. En vérité, c’était déjà un joli brin de femme, cette petite Bretonne, à l’accent si plaisant.
- Celui-là, c’est monsieur, et celle-là, madame...
Il se trouvait derrière elle, et comme la lumière mettait en relief la ligne de son front, la rondeur de sa joue, la courbure de ses lèvres, il regretta de ne pas être peintre, pour fixer sur une toile un profil aussi émouvant.
- Comment t’appelles-tu? lui demanda-t-il, en lui prenant la main.
- Gaëlle, répondit-elle.
* * *
Dans les jours qui suivirent, la révolution prit de l’ampleur. D’abord, Louis XVI promit de disloquer les troupes, ce qui éloignait les menaces de famine. Puis il vint à l’Hôtel de Ville de Paris, où il fut applaudi lorsqu’il mit à son chapeau une cocarde tricolore, symbole de la France nouvelle. Mécontents, les courtisans les plus opposés au changement partirent pour l’étranger. Hourra!...
Mais parmi les événements les plus marquants, il en était un qui devait bouleverser le bonheur fragile de Yan-petit : le roi avait rappelé Necker.
Le retour du grand homme fut triomphal. Tout au long du chemin, les patriotes dételaient les chevaux pour tirer eux-mêmes sa voiture. A Paris, La Fayette le reçut à l’Hôtel de Ville, où il fut acclamé beaucoup plus que ne l’avait été le roi quelques jours plus tôt.
Avec le ministre revinrent les de Staël, et ce fut comme un ouragan qui s’abattit sur l’hôtel de la rue du Bac. Chaque jour, réception. La cour ne désemplissait pas. Perdu dans l’embarras des carrosses, noyé au milieu des cochers et des palefreniers, Yan-petit fut d’abord oublié. Pour trouver quelque chose à grignoter, il lui suffisait d’aller faire un tour du côté des cuisines. Il aidait de son mieux Beauceron jusqu’au départ du dernier invité, puis il grimpait subrepticement au grenier, où il dormait dans le foin.
Jusqu’à la fin du mois de juillet, par amitié pour Beauceron, Bellerose, le maître des écuries, ferma les yeux. Mais cette situation était précaire. Pour des raisons évidentes d’ordre et de sécurité, un hôte clandestin ne pouvait continuer de hanter les communs. Yan-petit lui-même en convenait, et comme aucun emploi déclaré ne pouvait lui être donné à l’ambassade, il lui fallait trouver à se placer dans Paris, ou songer à reprendre la route des Pyrénées.
Il battit le pavé sans succès pendant plusieurs jours; l’image de Gaëlle, qu’il gardait en son coeur lorsque la jeune fille n’était pas près de lui, l’incitait à poursuivre ses recherches; la bonne volonté, hélas! ne suffit pas toujours.
Découragé, il entra un soir dans la taverne où il avait affronté les partisans de feu Mandrin. Ces chenapans ne s’y trouvaient pas. D’ailleurs, il ne s’en souciait guère... Que lui aurait-on voler? Il lui restait à peine de quoi s’offrir une soupe.
La tenancière, en le servant, lui adressa un sourire.
Simple signe de reconnaissance, sans doute... Puis elle alla se planter, les poings aux hanches, à côté d’un autre client.
- Alors, Major, lui dit-elle, il paraît que votre aide est mort?
- Ah! ne m’en parlez pas , la mère...
- Les humeurs lui sont tombées sur la poitrine?
- C’est ça, oui, fit l’homme, une fluxion d’été (bronchite), y a pas pire!
Des propos qui suivirent, il ressortait que le Major, un allumeur de réverbères, était bien embêté. Ne faut-il pas être deux pour effectuer chaque soir la tournée : l’un qui déroule la corde pour faire descendre la lanterne, l’autre qui remplit le réservoir d’huile et met le feu à la mèche? Seul, comment s’y prendre?
- Autrement dit, vous cherchez un remplaçant? insista l’aubergiste.
La brave femme, qui semblait avoir deviné les difficultés de Yan-petit, lui adressait de discrets signes de tête, pour l’inviter à proposer ses services.
Après avoir longtemps hésité, il se leva, s’approcha, marmonna:
- Je peux peut-être faire l’affaire, monsieur? On m’appelle La Jeunesse.
Oh! comme il avait honte de son affreux accent!
D’un coup d’oeil, le Major jugea que, compte tenu de sa bonne taille et de son âge, ce garçon valait celui qu’il avait perdu. Il l’engagea à l’essai, et lui offrit dix sols par jour, pour commencer.
- On vient de ramener à treize sols et demi le prix du pain de quatre livres, lui dit-il, je t’offre donc de quoi te nourrir, et il te reste toute la journée pour t’enrichir...
Un quart d’heure plus tard, la nuit étant venue, La Jeunesse laissait filer la corde de sa première lanterne. C’était en place de Grève, à l’angle de la rue de la Vannerie. Le Major avait-il choisi de commencer par ce réverbère afin de faire connaître ses opinions politiques à son nouvel aide?
- Respecte la sainte corde que tu tiens là, petit, elle a serré le cou d’un affameur du peuple!
Et, poursuivant sa tournée, il entreprit d’apprendre à son jeune adjoint un refrain que lui-même ne connaissait pas encore bien:
Ca ira, ça ira, les aristocrates
A la lanterne on les pendra.
* * *
Au cours de la semaine suivante, grâce à la recommandation du Major, il parvint à se faire une petite place dans la corporation des porteurs d’eau.
Un matin, alors qu’il allait par les rues, sa large courroie de cuir tendue sur les épaules par le poids des deux seaux, un vieillard le héla du haut d’une bâtisse de la rue Saint-Paul. Le malheureux, qui vivait seul, s’était fracturé une jambe. Il lui acheta un peu d’eau.
Le lendemain, il lui demanda de faire quelques courses. Et quand il sut que son marchand d’eau savait lire, il lui fit acheter un journal.
Yan-petit avait déchiffré les mystères de l’alphabet sous la férule du curé de son village, qui espérait l’expédier au séminaire. La vocation lui ayant manqué, ce projet avait été abandonné, mais il en avait gardé le goût de la lecture, ce qui lui permit de gagner tout à fait la confiance du vieil homme.
L’invalide lui fit promettre de l’assister tant qu’il ne serait pas remis sur pied. En échange, il lui offrit de l’héberger, pour presque rien, dans les combles de son antique maison.
C’est ainsi que Yan-petit se trouva logé dans un local que fermait une porte, qu’éclairait une étroite lucarne, mais qu’il eût été exagéré d’appeler chambre, tant il était encombré d’objets hétéroclites, entre lesquels des toiles d’araignées, lourdes de poussière, vibraient dans les courants d’air.
Médiocre logis, travail pénible, tout cela importait peu au nouveau Parisien. Il ne rentrait chez lui, le plus tard possible, que pour dormir.
Dès qu’il avait un moment de liberté, il courait jusqu’à la rue du Bac. La calme y était revenu depuis que les de Staël vivaient la plupart du temps à Versailles, aux côtés des Necker.
Yan-petit retrouvait Beauceron à l’écurie, Gaëlle à la cuisine. Souvent, le soir, après le départ des servantes, madame Gauthier offrait à ses protégés un lait froid au sirop de fraise. Puis elle se retirait, et comme il lui fallait traverser toute la cour, et emprunter un long couloir dans l’aile opposée de l’hôtel, Beauceron l’accompagnait, car elle avait peur de l’obscurité. Les frayeurs de madame Gauthier étaient telles, et les efforts de son accompagnateur si généreux pour les dissiper, que Yan-petit ne revoyait son ami que le lendemain.
Resté seul avec Gaëlle, il s’installait auprès d’elle, au coin du feu, pour profiter jusqu’au bout de la lumière que répandaient les dernières flammes. C’est qu’ils avaient beaucoup à faire ensemble. En effet, elle avait tant insisté qu’il avait cédé à son caprice: il avait ccepté de lui apprendre à lire.
* * *
Rude apprentissage! Etude contraignante, qui exigeait de fréquentes révisions.
Sous prétexte de varier les leçons, le jeune maître donnait rendez-vous à son élève sur le Pont-Neuf. Là, ils couraient de l’estrade d’un charlatan à celle d’uu autre charlatan, à la recherche d’affiches ou de prospectus à déchiffrer.
“RI-CAR-DO MET EN FUI-TE L’E-PI-LEP-SIE, L’A-PO- PLE-XIE ET LA PA-RA-LY-SIE.”
- Cherche les “i”, Gaëlle.
Et plus loin:
“MON RE-ME-DE REND LA VUE ET FAIT RE-POUS-SER LES DENTS.”
- Gaëlle, cherche les “r”, et les “e” qui font “en”.
Quel bonheur de se hisser au rang de ceux qui savent lire. Mais le discours torrentueux du marchand de drogues, les grimaces de son petit singe, les contorsions de son valet marocain gênaient leurs efforts studieux. Leur persévérance était méritoire. D’autant que d’autres tréteaux les attiraient: acrobates, prestidigitateurs, jongleurs, tireurs de cartes, devins divers. Partout du spectacle! Allez donc vous concentrer dans une ambiance pareille!
Un jour, ils s’étaient joints aux curieux qui faisaient cercle autour d’un arracheur de dents.
- Et d’une! s’exclamait l’opérateur, en déposant dans une soucoupe une grosse molaire.
Le patient interrogé lui ayant signifié qu’il ne souffrait aucunement, le praticien replongea son instrument dans la bouche béante.
- Et de deux!
Puis trois... Quatre! Cinq! Six!
Six dents prestement extraites! Le patient, un gros homme, ceint d’une large flanelle, cracha un filet de sang, souriant, jurant bien haut qu’il n’avait eu aucun mal. Quand il descendit de l’estrade, Yan-petit reconnut en lui le premier des malandrins qui l’avaient attaqué le 14 juillet.
Une semaine plus tard, le second de ces brigands se faisait à son tour arracher plusieurs dents, sans douleur, cela va de soi, ce qui entraînait un afflux de clients. Malgré sa naïveté provinciale, Yan-petit soupçonna quelque astuce. Il s’attendait à voir bientôt les deux autres compères prendre place à leur tour sur le siège du maître arracheur.
Il n’en fut rien, ce qui ne veut pas dire qu’il ne les rencontra pas. Il traversait le Pont-Neuf avec Gaëlle lorsqu’un bourgeois se détacha d’un groupe, les mains crispées sur ses poches vides, et criant : “Au voleur!”. Devant lui fuyait l’adolescent qui faisait partie des agresseurs de la taverne. L’homme volé allait se jeter à sa poursuite; une canne malencontreuse se glissa entre ses jambes et le fit trébucher, la canne d’un joueur de mandoline. Mais comment s’en prendre à lui? Le pauvre musicien présentait de gros yeux globuleux, presque tout blancs; il était aveugle, ce jour-là. Pendant que la victime se relevait, le voleur, la bourse au poing, s’était jeté entre les jambes d’un cheval, avait bondi par-dessus une chaise à porteurs, et disparu derrière un carrosse, au loin là-bas, dans la foule.
Le Pont-Neuf n’était peut-être pas le meilleur endroit pour apprendre à lire, mais quelle école de la vie!
* * *
Quand ils étaient fatigués du tumulte, nos jeunes gens se réfugiaient au bord de l’eau. A quelque distance du pont, le quai descendait en pente douce jusqu’au fleuve, formant là une sorte de petit port, où d’immenses barques apportaient des montagnes de foin.
Gaëlle et son compagnon s’asseyaient sur la berge, adossés au mur qui marquait la limite du débarcadère.
- La cour est le tombeau de la nation, disait Gaëlle.
- Qu’est-ce que tu racontes?... s’étonnait Yan-petit.
- C’est madame qui l’a dit.
Les mots de madame de Staël faisaient la joie de ses domestiques. Madame de Staël aimait bien le roi, mais pas du tout la reine, qui était si méchante avec son père, le bon ministre Necker.
- Mon père supplie le roi d’accorder ce qu’il sera obligé de céder, disait madame de Staël.
Elle avait tant d’esprit! Et elle ne s’intéressait pas qu’à la politique! Pétrie de dons, elle était musicienne, comédienne, écrivain! Et si franche, si frivole, si savante, si fantasque!
Yan-petit se moquait bien de cette dame, mais il aimait tellement écouter Gaëlle!
Madame de Staël avait aussi de gros défauts. Alors que son mari était beau, jeune, parfait, on la soupçonnait d’aventures sentimentales innombrables. On lui faisait grief de quelques liaisons certaines. On lui reprochait surtout de s’être bien vite consolée, après la mort de sa petite fille, au printemps dernier.
Gaëlle exprimait ses opinions dans un français chaotique, mais sa lèvre n’en était pas moins charmante. “Quelle jolie petite femme!” se disait le garçon. Et se souvenant des jugements qu’elle venait de porter : “En voilà une au moins qui sera bonne mère et épouse fidèle”.
Un jour qu’ils bavardaient ainsi, un charretier, dont la voiture s’embourbait, pataugeait à quelques pas d’eux.
- Otez-vous de là, les amoureux! leur cria-t-il.
Debout le premier, Yan-petit tendit sa main à Gaëlle, pour l’aider à se relever, et lui demanda :
- Tu as entendu ce qu’il a dit?
- Non...
Avec une brusquerie maladroite, il déposa quelque chose qui ressemblait à un baiser sur la main qu’il n’avait pas lâchée. Elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir, et pour se donner une contenance, elle se déchaussa, ramassa ses sabots, releva son jupon et lui lança :
- Au premier arrivé sur le pont!
Il ne parvint à la rejoindre qu’au milieu du pont, devant la statue du bon roi Henri.
* * *
A cor et à cri, en pleine rue, en béarnais, s’il vous plaît! Plus quelques tapes dans le dos et quatre gros baisers. C’était le cousin Jules.
Poli sinon discret, voyant que Gaëlle ne comprenait pas ce qu’il disait, Jules Loustanau poursuivit en français, assez fier de montrer qu’il était capable de parler avec autant d’aisance dans l’une ou l’autre langue.
- J’ai reçu des nouvelles du pays. Et j’ai été bien contrarié, tu sais, Yan-petit! Oui, bien fâché que tu ne m’aies pas dit toi-même que tu avais trouvé une place à Paris!
Sous le coup de l’émotion, le garçon laissait l’autre poursuivre. Quel bonheur de savoir tous les siens en bonne santé! Quelle joie d’apprendre que la lettre qu’il leur avait envoyée était arrivée à destination! Mais comme il s’était limité, dans cette lettre, à un récit très vague de son voyage et de ses tribulations, la question du cousin ne l’étonna nullement:
- Dans quelle maison es-tu entré?
- J’aide un allumeur de réverbères, et je vends de l’eau...
- Mon pauvre petit-Yan!
Une succession de sourires, du mépris à la pitié, marquèrent le visage de Jules. Aux yeux de cet homme, la distance était grande qui séparait la classe enviable des domestiques de celle des va-nu-pieds, des traîne-misère, voués aux petits métiers de la rue. Faute de pouvoir traduire les sentiments qui l’agitaient, il se lança dans une longue diatribe:
- Tout est la faute de la révolution!...
Qu’on réfléchisse un peu! D’où venait le manque de travail? Du départ des émigrés, la fleur de la nation. Leurs serviteurs, qui n’avaient pu les suivre, étaient à l’affût de la moindre place. Quoi de plus naturel? Ah! c’est bien beau de supprimer les privilèges, mais si on appauvrit les riches, qui donnera du travail au peuple?...
Yan-petit ne pouvait s’empêcher de penser malicieusement à la mine qu’aurait faite le Major, s’il avait entendu ce discours. Le choc des deux hommes n’aurait pas manqué de piquant! Ils ne seraient tombés d’accord que sur un point : tout ce qui s’était passé jusqu’à ce jour n’était rien en comparaison de ce que promettait l’avenir.
- L’émigration va continuer, prévoyait Jules, il faut s’y préparer.
Et sur le ton de la confidence, il annonça à son cousin qu’il négociait l’achat, dans leur village, d’une bicoque particulièrement bien située pour devenir une auberge prospère.
- Ma femme et moi, on aurait bien aimé arrondir un peu plus notre pelote par ici, mais si ce n’est pas possible, nos arrières sont prêts.
Yan-petit revoyait très bien cette vieille maison, là-bas, et autour de cette maison, le village. Il en restait tout rêveur...
- Assez parlé de moi, dit Jules, raconte un peu, toi...
Yan-petit évoqua de son mieux ses difficultés. Le cousin fit semblant de s’intéresser à la dureté du métier d’allumeur de lanternes et aux aléas du commerce de l’eau.
- Et cette mignonne?... lança-t-il, en désignant Gaëlle.
- Elle est chez les de Staël.
Il ne manquait plus que cela! A sa robe nette, son fichu propre, son frais bonnet de gaze légère, il avait deviné qu’elle n’était pas une enfant perdue des faubourgs. Mais placée, il fallait qu’elle le fût chez ces gens-là! Une grande maison, certes, mais de celles qui entretenaient la révolution! Une famille de pousse-au-crime! Enfin, cette petite n’était peut-être pas responsable...
Mais il en avait assez entendu, Jules Loustanau. Étant de ces hommes qui n’aiment pas perdre leur bonne humeur, il les embrassa tous les deux et leur dit:
- Il faut que je rentre. N’oubliez pas de passer chez nous de temps en temps. Pour ma femme comme pour moi, l’hospitalité, c’est sacré.
Cela fut énoncé avec un joli mouvement de menton. A fréquenter les grands, fût-ce comme domestique, il avait acquis de bonnes manières, Jules Loustanau.
* * *
Le 5 octobre, Yan-petit se lève avec le jour. Il n’a guère dormi, le tocsin ayant sonné toute la nuit. Dans la rue, des femmes se rassemblent, s’encouragent : “A Versailles! A Versailles!” Une petite fille, qui a pris le tambour d’un garde, bat la générale. Un cortège se forme et se dirige vers l’Hôtel de Ville.
C’est de là que partira l’armée des femmes en colère.
Yan-petit, lui, court vers la rue du Bac. Cette agitation ne l’étonne qu’à moitié. Le Major avait prédit que les Parisiens affamés se soulèveraient.
Si les rues sont en émoi, l’hôtel des de Staël ne l’est pas moins. Madame de Staël a demandé qu’on attelle; elle veut rejoindre son père, qui est auprès du roi, et vite! Bellerose et Beauceron ont déjà revêtu leur livrée. Ils mangent une soupe, en discutant de la meilleure route à suivre pour éviter les manifestants. Des femmes de chambre vont et viennent, chargées de plateaux. Gaëlle aide madame Gauthier à remplir un panier de victuailles. Puis le maître d’hôtel fait son entrée.
- Madame est prête.
Quand le bruit des roues sur le pavé s’est éloigné, la fièvre retombe.
Yan-petit et Gaëlle se réfugient sous la cheminée, côte à côte, inquiets.
- Que se passera-t-il si les de Staël quittent la France à nouveau? Peut-être pour toujours?... Si l’ambassadeur est remplacé ? Si l’hôtel ferme ses portes?
Leur anxiété ne se dissipe que le lendemain, avec le retour de madame de Staël. Ses parents, les Necker, l’accompagnent.
- On a fait bon voyage, raconte Beauceron, mais on a eu de la chance...
En effet, des milliers d’hommes ont rejoint à Versailles les femmes révoltées.
Le peuple a envahi le château.
Ensuite, les émeutiers ont ramené dans la capitale le roi, la reine et le dauphin, pour les installer au Tuileries.
* * *
Quelques jours plus tard, l’assemblée vint à son tour s’établir à Paris.
La ville craignait encore la disette, mais des mesures furent prises, qui améliorèrent le ravitaillement. Les queues devinrent plus rares aux portes des boulangeries.
Et, sans autre secousse, l’hiver s’installa.
A l’ambasade de Suède, hélas! la détente qui suivit la crise fut peu sensible. Monsieur et madame de Staël ne s’entendaient pas. De plus, la fille du ministre souffrait des attaques dirigées contre son père, autant par les royalistes que par les révolutionnaires, les uns et les autres lui reprochant la politique du juste milieu qu’il s’efforçait de conduire. Dans cette atmosphère morose, la bonne humeur des domestiques s’étiolait, et Gaëlle bénéficiait moins souvent que naguère de permissions pour des escapades joyeuses en compagnie de son Yann.
Il leur arrivait pourtant de se rencontrer en dehors de l’hôtel. Comme le froid ne les incitait guère à flâner du côté du Pont-Neuf, ils se réfugiaient dans une église, tantôt à Saint-Germain-des-Prés, tantôt à Saint-Germain-l’Auxerrois, parfois à Saint-Sulpice. Ils y poursuivaient les cours de lecture, lesquels n’allaient pas sans bavardages, confidences, fous rires contenus, et pour finir, communion dans la prière.
S’ils avaient le temps, ils couraient jusqu’à Notre-Dame. La cathédrale leur semblait l’abri le plus chaud de Paris. Et sous les voûtes sublimes, Dieu recevait mieux qu’ailleurs les élans de leur foi et de leur espérance. Il s’y montrait aussi plus qu’ailleurs indulgent pour leurs incartades.
Un jour de dissipation pourtant, leur manège attira l’attention d’un prêtre.
- Que faites-vous ici, à jouer avec ces bouts de papier? demanda-t-il.
- C’est des mots que j’apprends à lire, mon père, répondit Gaëlle.
Bien loin de les gronder, le prêtre les encouragea à poursuivre. Il suggéra même à la jeune fille d’écrire une lettre à ses parents; il se chargerait de la faire parvenir au curé de son village breton.
Quel bonheur pour Gaëlle, qui n’avait pas revu les siens depuis tant d’années!
Lorsque le froid était trop vif, Yan-petit rentrait rarement dans sa soupente. Après une journée passée à empêcher l’eau de geler dans ses seaux, une soirée plus éprouvante encore au pied des réverbères, il allait retrouver Beauceron. Si fort que fût le gel, il faisait bon dans l’écurie. Couchés dans le foin, les jeunes gens bavardaient une grande partie de la nuit.
Beauceron profitait de l’obscurité pour confier ses remords à son ami. Ce garçon de vingt ans aimait une promise plus jeune que lui, qu’il avait laissée dans sa province. A Paris, il s’était attiré les faveurs de madame Gauthier, une femme de caractère, qui ne manquerait pas de lui reprocher le lendemain de ne pas l’avoir rejointe. Comment lui, si simple et si droit, si foncièrement optimiste, si peu enclin aux complications sentimentales, avait-il pu se laisser ainsi piéger?
- Mais tout pourrait bientôt s’arranger, espérait-il.
Il comptait sur l’Assemblée, qui avait décidé de mettre à la disposition de la nation les biens des ecclésiastiques. Ne disait-on pas qu’il y aurait distribution des terres? Il voulait en bénéficier. Mieux valait être jockey que valet de ferme, certes... Mais en revanche, le domestique le plus haut placé avait à ses yeux une situation moins enviable qu’un laboureur, propriétaire d’importantes surfaces cultivables.
Beauceron aurait volontiers troqué la redingote de sa livrée contre une bonne veste paysanne; en même temps que de vêtements, il était prêt à changer de femme.
Quand revint le printemps, les journaux de Paris rendirent compte de grandes fêtes populaires organisées dans les provinces. Portés par un vaste élan d’enthousiasme, les patriotes de différentes municipalités se rassemblaient pour célébrer la gloire de la Révolution.
Ces réunions s’appelaient fédérations.
La fête de la Fédération nationale eut lieu à Paris le jour anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1790.
Sur le Champ de Mars, quatre cent mille personnes, réunies sur des gradins, assistèrent à un spectacle extraordinaire. Une messe, à laquelle participaient trois cents prêtres ceints de l’écharpe tricolore, fut célébrée sur l’autel de la Patrie. La Fayette et le Roi prêtèrent serment à la Constitution. Et quand la reine leva dans ses bras son petit dauphin pour le présenter à la foule, elle fut saluée par une ovation immense.
Le soir, dans les rues, malgré la pluie, on chantait, on dansait, on s’embrassait.
Et Gaëlle riait dans les bras de Yan-petit.
Elle avait quinze ans. Lui seize.
10:27 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : révolution, bastille, brigands, malandrins, béarnais, amitié



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