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13.05.2008

Yan-petit ch. 3 - 4

Yan-petit (suite) : Chapitres 3 - 4

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3 - DE QUOI DEMAIN SERA-T-IL FAIT?

- Demandez l’Ami du peuple,  le journal de Marat!
Yan-petit avait suivi le conseil de son bon maître le Major, il était devenu crieur de journaux. Chaque matin, il parcourait les rues, de la place de Grève jusqu’au Palais-Royal, bondissant de groupe en groupe, de l’atelier à l’échoppe, du café à la taverne! Mais il n’était pas le seul à pratiquer ce métier. Jamais on n’avait vu autant de gazettes!
- Achetez l’Ami du peuple, un journal politique, libre et impartial!...
Vite, toujours plus vite, et d’une voix toujours plus forte, pour triompher de la concurrence.
L’après midi, il continuait de développer les muscles de ses jambes en redevenant porteur d’eau, et le soir, il fortifiait ses bras en halant son compte de lanternes. Excellente hygiène de vie! Comme le pain ne manquait plus dans les boulangeries, la récolte de blé ayant été bonne, et que du côté de certaine ambassade, il trouvait du beurre à mettre sur ses tartines, notre Béarnais s’étoffait. De même stature que Beauceron, il n’aurait bientôt plus à lui envier ni sa carrure, ni sa force. Il lui arrivait même déjà de faire jeu égal avec lui ,  lorsqu’ils  engageaient  une  partie de bras de fer, sous l’oeil amusé de Bellerose.

Yan-petit aurait dû être heureux, mais il ne l’était pas. Plein de santé, actif, affairé, admis comme naguère rue du Bac, il vivait une fin d’été empreinte de mélancolie. Il ne voyait pas assez Gaëlle. Plus de promenade, ni de tête à tête. Le service était devenu un esclavage chez les de Staël, surtout du côté de l’office et des cuisines, plus sensibles que les écuries aux caprices de la destinée des maîtres.
Il y avait eu d’abord la démission de Necker, que ni le roi ni l’Assemblée n’avaient essayé de retenir. Grande émotion à l’ambassade! Et presque en même temps, autre sujet d’inquiétude : le bruit courait que la reine aurait vu sans déplaisir son ami, le comte de Fersen, devenir ambassadeur à la place du baron de Staël. Vive réaction de madame la baronne, entrevues, réceptions! Le salon ne désemplissait pas. La salle à manger non plus. A l’activité débordante de la maîtresse de maison correspondait une activité non moins soutenue de ses cuisinières.
Durant cette période, madame de Staël aurait dû pourtant mettre un terme provisoire à sa vie mondaine. Elle avait accouché d’un garçon, Auguste. Mais le travail des domestiques ne s’en était trouvé nullement allégé, bien au contraire!
Les choses ne s’arrangèrent qu’au début de l’automne, après que madame de Staël fut partie pour la Suisse, où elle allait rejoindre ses parents exilés. Son mari, cette fois, ne l’avait pas suivie; il gardait le bébé, ce qui n’empêcha pas  le personnel de respirer.  Le service de monsieur seul, quel soulagement!
Madame Gauthier put relâcher la discipline qui régnait à la cuisine, et Gaelle ne manqua pas d’en profiter.

L’après-midi, s’il faisait beau, Yan-petit venait la chercher. Ayant épuisé les charmes du Pont-Neuf, ils marchaient jusqu’au boulevard du temple, où d’autres saltimbanques les attendaient.
Dans l’une des nombreuses baraques en bois, réservées aux montreurs d’animaux, ils aimaient à retrouver un âne qui, l’encolure tendue et le naseau frémissant, désignait la personne la plus gourmande de l’assistance. Comme ils s’exclamaient lorsque le choix de l’animal portait sur la jeune fille! La joie de son compagnon était d’autant plus franche qu’il gagnait maintenant suffisamment d’argent pour lui offrir un nougat ou une glace.
Un jour, alors qu’ils savouraient leurs friandises, étourdis par la musique et les cris des bateleurs, il la prit par la taille et lui dit:
- Pendant plus de deux mois, nous n’avons presque pas pu nous voir, Gaëlle, ce n’est pas juste!
- Quand on est domestique, mon pauvre Yann...
- Ton Yann n’est pas domestique, ma Gaëlle, et il ne le sera jamais.
- Tiens, tiens!... Alors, qu’est-ce que tu feras, Yann?
La question méritait une réponse réfléchie et complète. Ils s’installèrent à la terrasse d’un café, au pied d’un platane dont les feuilles jaunes virevoltaient dans le soleil.
- J’irai peut-être très loin d’ici, tu sais...

Partir!... Il en avait toujours rêvé.
Tout petit, il aurait aimé suivre les bergers de la vallée d’Aspe, qui s’installaient à l’automne  près de son village. Ces montagnards lui parlaient de l’Espagne, un pays de cocagne, où de nombreux Béarnais avaient fait fortune.
- Mais alors, Yann (en bonne bretonne, Gaëlle mettait toujours, dans sa pensée, deux "n"  à ce prénom), pourquoi as-tu choisi Paris?
- Tu vas voir, Gaëlle, tu vas voir...
Mieux que le royaume voisin, si riche fût-il, il y avait l’au-delà des mers! Les Antilles, Saint-Domingue surtout!...
- Qu’on me donne un bateau, et j’irai ouvrir des comptoirs dans les Isles.,  disait-il.
- C’est pour gagner de quoi payer ce bateau que tu es venu ici?
- Oui... Pour échapper à mon sort de cadet... Pour ne plus être Yan-petit... Mais maintenant, j’ai une autre idée... Il y a mieux que les Isles!
- Et quoi?
- L’Amérique!

Il criait les journaux, il les lisait aussi.Il savait tout des expéditions de La Fayette. Il connaissait les richesses de cet immense pays tout neuf, où il restait tant de place pour de hardis aventuriers...
- Yann! Aurais-tu décidé de partir?...
Au bord des larmes, elle le regardait droit dans les yeux. Ses lèvres palpitaient, mais aucun son n’en sortait.  Pour contrebalancer  son long discours, elle ne parvint à articuler que deux petits mots:
- Et moi?
Et elle pleura.
Il se leva, la prit par les épaules, lui donna un baiser sur chaque joue, puis il recommença, mais la seconde fois, ses lèvres se posèrent, à droite et à gauche, au coin des lèvres de Gaëlle.
- Je ne partirai pas sans toi, lui dit-il.
- Mais je ne veux pas aller là-bas, moi!...
Comme on les observait, ils quittèrent la terrasse. Ni l’un ni l’autre ne souhaitant reprendre le dialogue qui venait de les opposer, ils abordèrent, tout en marchant, la séance de lecture du jour.
Dans l’Ami du peuple qu’il lui présenta, elle déchiffra cette phrase : “Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles si elle est remplacée par l’aristocratie des riches?”
-  Tu vois, lui dit-elle, je sais lire maintenant, mais je ne comprends pas ce que je lis. Qu’est-ce que c’est l’aristocratie des riches? 
- Va jusqu’au bout de l’article, Gaëlle! Il s’agit des riches qui deviendront nos maîtres, parce qu’ils seront les seuls à voter! Le Major dit que c’est un scandale de ne pas instaurer le suffrage universel! Robespierre a raison, il y a des révolutionnaires qui trahissent la cause du peuple...
- Dis-moi, Yann, je vois là qu’on ne votera qu’à partir de vingt-cinq ans. Ca te laisse du temps pour t’enrichir, si tu tiens à être électeur!
Cette  remarque brisa  l’élan partisan  du garçon. Ils
poursuivirent leur promenade en riant. A l’entrée de l’hôtel, quand vint le moment de se séparer, elle lui demanda :
- Ton Robespierre, est-ce qu’il a prévu que je voterai?
- Alors ça, le vote des femmes, je n’en sais rien...
- Toi, mon Yann, sois un hardi révolutionnaire! Promets-moi que tu tiendras compte de ma voix, avant de décider que nous partons ensemble pour l’Amérique...
Sans lui laisser le temps de répondre, elle l’embrassa sur les deux joues, deux fois. Deux fois leurs lèvres se frôlèrent.

* * *

Dehors le ciel est bas; il gèle. Mais il fait bon dans la cathédrale. Les cierges, qui chassent les ténèbres et dérident l’air, répandent la fumée légère et l’odeur envoûtante de la pure cire d’abeilles.
Yan-petit et Gaëlle ont retrouvé leur refuge de l’année précédente, le clair-obscur d’une discrète chapelle, nichée entre deux contreforts de la nef. Un endroit solitaire, propice au recueillement comme aux confidences profanes; un lieu peut-être moins favorable à l’expression d’une sainte colère...
- Alors, ça recommence! s’exclame Yan-petit. Dès que cette bonne femme se ramène, c’est le grand cirque, l’asservissement des gens de service, une vraie tyrannie...
Il fait allusion au retour de de Mme de Staël.

Arrivée dans le courant de janvier, elle a rouvert aussitôt son salon, rameuté les partisans de la monarchie constitutionnelle, multiplié les réunions, les démarches, les réceptions, ce qui ne l’empêche pas de trouver du temps pour rencontrer son amant et quereller le maître de maison.
- Veux-tu savoir ce que le Major pense d’elle? D’après lui, non seulement elle fait partie de ceux qui freinent la révolution, mais elle n’a aucune moralité : il paraît que son enfant, elle ne l’a pas eu avec son mari!
- Ils sont bien renseignés, les allumeurs de réverbères, pouffe Gaëlle.
- C'est les femmes de chambre qui le disent...
- Peut-être... Je ne les écoute jamais... Le bébé Auguste est si mignon! Cela dit, mon Yann, si cette dame nous empêche de nous rencontrer, maudissons-la en secret, mais n’en parlons plus quand nous sommes ensemble...
- Tu es trop indulgente, Gaëlle!
- C’est pour ne pas perdre de temps! Tiens, demande-moi plutôt comment nous pourrions concilier ton goût pour les voyages et mon souhait de ne pas quitter mon pays...
- Eh bien?...
- Nous pourrions avoir un commerce d’étoffes... Je tiendrais la boutique... Tu irais acheter au loin les soies les plus fines, les dentelles les plus rares... En même temps  tu vendrais  des tissus  de  France... Mais
surtout, tu reviendrais souvent, et alors, quel bonheur quand la petite famille se trouverait réunie...
- Une petite famille, ça veut dire combien d’enfants, ma Gaëlle?
Elle rougit, sa pudeur s’effarouche, elle regrette de s’être laissé aller à rêver tout haut. Pour la tirer d’embarras, il lui demande :
- Et cette boutique, où l’ouvrirons-nous?
A Paris? En Bretagne? Dans le Béarn? Poétique plus que réaliste, le projet de la jeune fille se prête à différents modelages. Une seule chose paraît sûre, ils affronteront l’avenir ensemble. Le petit bonheur qu’ils éprouvent à se trouver là, côte à côte, n’est-il pas le gage du grand bonheur qu’ils connaîtront plus tard?
Leur bavardage ayant conduit chacun d’eux à défendre sa province, ils découvrent de nombreux points communs dans leurs meilleurs souvenirs. Dans l’un et l’autre pays, mêmes fêtes carillonnées... Mêmes rue décorées pour la procession de la Fête-Dieu... Et mêmes feux de la Saint-Jean, que les prêtres condamnent... Même jeu de quilles pour les hommes... Mêmes occasions de commérages pour les femmes... Mêmes banquets de baptêmes et de mariages... Réjouissances comparables après la moisson ou lors du sacrifice du cochon... Quand la musique intervient, pour faire danser la jeunesse, on trouve d’un côté des sonneurs de biniou et de bombarde, de l’autre des joueurs de flûte et de tambourin, mais cela fait-il une si grande différence?
- Tout de même, s’exclame Gaëlle, avec un sourire malicieux, tu ne vas pas me dire qu’il y a chez toi quelque chose qui ressemble à nos pardons!
- Tu crois ça, ma fille! Je vais te raconter un pèlerinage au sanctuaire de Bétharram...
L’évocation chaleureuse de leur enfance leur a fait oublier, en même temps que leurs projets d’avenir, la misère qu’ils ont connue. Ils voguent en plein rêve...
Une voix qui gronde derrière eux les replonge brutalement dans la réalité.
- Mais je vous reconnais...
Une soutane s’approche, une tête se penche... Le prêtre, qui s’était gentiment chargé, l’hiver précédent, de faire parvenir une lettre aux parents de Gaëlle, leur sourit. La jeune fille a su, par une tante domestique des Necker, que cette lettre était bien arrivée. Elle balbutie des remerciements, et, après un temps d’hésitation, demande:
- Mon père, est-ce que vous pourriez, cette année encore?...
- Ma pauvre enfant! s’écrie le prêtre, en joignant les mains, les yeux levés vers la voûte.
D’une voix sépulcrale, il ajoute:
- Dieu seul sait où se terre le curé de ta paroisse!
- Vous croyez que notre bon recteur a dû fuir?... murmure Gaëlle, atterrée.
Yan-petit, touché par l’émotion de sa compagne, serre les dents pour retenir l’expression de sa mauvaise humeur. Mais son silence n’est pas exactement interprété par le saint homme.
-  Voyons,   mes  enfants, dit-il,  vous  avez  bien entendu parler de la constitution civile du clergé!... Du serment qu’on veut nous imposer!... De la confiscation de tous nos biens!...
“Voilà bien l’un de nos réfractaires, ces suppôts de l’aristocratie!” pense Yan-petit.
Quelle objection formuler? Que répondrait le Major? Il finit par hasarder:
- Même en Bretagne, tous les prêtres n’ont pas refusé de jurer, mon père...
- Comment!...
Dans son indignation, le non-jureur lève le bras.
Dans son saisissement, le jeune homme esquisse le même geste, mais hélas! le journal qu’il serrait sous son coude tombe sur les dalles, étalant au pied du petit autel, nettement lisible à la lueur des cierges, ce titre: l’Ami du peuple.
- Oh! oh! oh!... s’exclame crescendo le prêtre, à Notre-Dame, à Notre-Dame, le plus impie des journaux!...
Il amorce une tirade sur la licence de la presse, et soudain, estimant sans doute que ces brebis égarées ne valent pas la peine qu’ils se donne, il tend le doigt vers la porte et s’écrie :
- Sortez!
Yan-petit ramasse la malencontreuse gazette, Gaëlle s’abîme dans une génuflexion et marmonne en se signant :
- Meulom all da jamez Jezuz hag e vadelez  (Louons tous à jamais Jésus-Christ et ses bienfaits).
Quand ils s’éloignent, le prêtre se ravise:
- Reste, ma fille! Que cet homme parte seul!... Quitte-le!
Elle ne l’écoute pas.
Dehors, il s’est mis à neiger. Pour ne pas prendre froid en regagnant la rue du Bac, les jeunes gens se serrent l’un contre l’autre sous la cape de Yan-petit. Celui-ci rythme leur marche en chantonnant:
Se nostas amors plasen pas à tots
Aquero rai! nos qu’em uros.
- Traduis-moi... demande Gaëlle.
- Ce n’est qu’une chanson, attention!... Elle dit :

Si nos amours ne plaisent pas à tous
Tant pis! nous on est heureux.


* * *

Au printemps, Mme de Staël quitta Paris pour aller rejoindre ses parents en Suisse.
La bienveillance de madame Gauthier leur restant acquise, le sémillant professeur de lecture et son élève favorite eurent tout loisir de combler le retard de leur programme en reprenant le cours de leurs promenades.
Au début du mois de juin, l’occasion leur fut offerte de dépasser les frontières de leurs pérégrinations habituelles.
Un soir, devant eux, Bellerose proposa à Beauceron:
- Dis-voir, gars, j’ai un ami, un cocher du duc de Noailles, qui doit conduire une berline vide à Maintenon,  et revenir  avec une autre : veux-tu  profiter  de l’aubaine?
Non seulement le brave garçon accepta, mais il sollicita et obtint toutes les autorisations pour emmener Gaëlle et Yan-petit.

Ils partirent un mardi, à la pointe du jour.
Le soleil était encore haut dans le ciel lorsqu’ils entrèrent dans le village natal du Beauceron, qui reprenait là son identité véritable : Robert Moreau.
La maison des Moreau se trouvait derrière l’église, au sommet d’une petite côte.
Les y voilà. Exclamations de surprise, joie des retrouvailles, quelques larmes furtives au visage de la mère, quelques cris pour rassembler les enfants, quelques mots pour présenter Yan-petit et Gaëlle, et les dispositions suivantes furent arrêtées : les garçons coucheraient dans la grange,  la  jeune fille serait hébergée  chez les Duchemin, des gens du bas du village, vers lesquels, allez savoir pourquoi, le Robert semblait impatient de courir.
Dans l’immédiat, il importait avant tout de compter les oeufs, afin de savoir combien on en emprunterait aux voisins pour composer une belle omelette au lard. Il fallait aussi sacrifier deux volailles pour le lendemain, sortir les couvertures, tirer la piquette, soigner les porcs, traire les vaches, allumer le feu, mettre le couvert.
Quand Robert revint de chez les Duchemin, l’aide des Parisiens fut acceptée : on les envoya cueillir les cerises du dessert au fond du verger.
A la tombée de la nuit, grâce aux efforts de tous, on put passer à table. Les invités furent placés à la droite d’André, le frère de Robert, le maître de maison. En face d’eux, la mère de Robert et d’André, veuve depuis longtemps, s’occupait de ses petits-enfants, un garçon d’une dizaine d’années, et deux filles de quatre et cinq ans. Lucienne, la bru, mangeait debout, promenant son assiette de la table à la cheminée, attentive au service.
La conversation roula presque exclusivement sur la vente des biens nationaux.
- Ce qui m’étonne, dit André à son cadet, c’est que cette question t’intéresse, toi qui es jockey...
- Crois-tu que j’ai renoncé à tout jamais au travail de la terre? fit Robert
- Eh bien!..... Je pense que ce sera selon... plaisanta André. Si  le père  Duchemin  pouvait  s’agrandir  de  quelques bons arpents, tu aurais comme un goût de revenez-y pour sa fille, la Marie-Jeanne, que ça ne m’étonnerait qu’à moitié...
- Ma foi... dut convenir Robert. Mais toi, qu’as-tu acheté?
- Holà, gars! les choses ne sont pas aussi simples! Asteure, j’ai des espérances, rien de plus!...
Quand tout ce qui pouvait être dit sur le sujet fut dit, Robert se chargea de conduire Gaëlle chez les Duchemin, pendant que Yan-petit préparait les lits dans la grange.

Le lendemain, les voyageurs aidèrent leurs hôtes à faner. Ensemble, ils gagnèrent du temps, ce qui leur permit  de rester à table  plus  longtemps.  A la fin  du repas, Marie-Jeanne Duchemin, avec qui Gaëlle avait tout de suite sympathisé, vint déguster sa part de tarte, que Lucienne avait confectionnée avant le lever du jour.
Le soir, Gaëlle, Yan-petit et Robert furent invités chez les Duchemin. Les jeunes gens espéraient expédier le dîner, puis flâner au clair de lune, dans la bonne odeur des foins.
C’était compter sans le maître de maison. Le bonhomme ne leur parla  que  des  biens du clergé, mais sur quel ton. Il savait accrocher et retenir l’attention, le vieux coquin!
- Ce que je vais acheter, disait-il, c’est un couvent. A Chartres, il y en a plusieurs à brader en ce moment...
- Qu’est-ce que vous ferez d’une pareille bâtisse? demanda Robert.
- J’organiserai des visites payantes...
Et de laisser entendre que, les murs des cellules étant couverts de dessins rappelant les orgies auxquelles se livraient les moines et les nonnes, les clients ne manqueraient pas.
- Papa, voyons, papa! s’exclamait Marie-Jeanne, avec un sourire indulgent.
- Savez-vous pourquoi les moines reprochent aux hommes leur luxure?
- Papa!...
- Pour qu’ils s’abstiennent des femmes , et qu’elles leur restent sans partage.
- Papa!
- Tous  des  fainéants,  sales,  ivrognes, paillards, c’est le fléau de la nation, les moines. Les nonnes sont pires...
Ensuite, passant du particulier au général, il démontra que le clergé était l’universel oppresseur, puis il traita des évêques mondains, de leurs maîtresses et de leur train, il tonna contre les prêtres réfractaires qui, payés à ne rien faire, combattaient la révolution au nom du roi, lequel faisait semblant d’accepter la Constitution, le traître!...
- Pour ce qui est des terres, hasarda Robert, quelles parcelles pensez-vous obtenir?
- Dame, gars!... fit Duchemin.
Rude question. Le ton de la diatribe, fait d’un mélange de bonne humeur et de conviction, ne convenait plus.
- Une chose est sûre, reprit-il, la terre doit être à celui qui la travaille. Seulement, les travailleurs étant nombreux, on ne peut la céder qu’aux plus offrants... Bonne affaire pour les riches!
Le bonhomme espérait quand même acquérir deux ou trois pièces, pas assez malheureusement pour assurer la subsistance d’une famille. Il lui faudrait continuer à se louer à la journée...
- Vous dites, objecta Robert, que la terre doit être à celui qui la travaille. Et pourquoi pas à celui qui voudrait la travailler. Je suis preneur, moi...
Clignant d’un oeil, Duchemin laboura ses cheveux gris de sa grosse main, pensant à peu près : “Que la valetaille des villes vienne nous disputer ce qui nous revient, ça sera  le bouquet!” Mais comment dire cela? Que répondre?
Marie-Jeanne vint au secours de son père. C’était une belle jeune fille, avec un visage rieur aux pommettes toutes rouges, un peu forte peut-être, resplendissante de santé. Orpheline de mère depuis plusieurs années, habituée au rôle de maîtresse de maison, elle avait servi le repas avec une discrète efficacité. S’adressant à Gaëlle et Yan-petit, elle dit:
- Il se fait tard, et demain vous devez repartir de bonne heure...
- Quoi qu’il advienne, l’interrompit Duchemin, je suis pour la vente de ces biens! Parce que le clergé, si on l’avait laissé faire, aurait fini par réduire la nation dans le plus complet état de servitude et d’abjection...
- Si vous voulez, dit Marie-Jeanne aux garçons, Gaëlle et moi, on va vous raccompagner...

* * *

La nuit était très douce. Deux par deux, les jeunes gens se donnèrent la main. Arrivés au pied de l’église, Robert et Marie-Jeanne prirent le chemin de gauche, Yan-petit et Gaëlle celui de droite.
- A tout à l’heure!
Dans l’ombre d’un contrefort, Yan-petit enlaça Gaëlle avec une brusquerie inhabituelle.
- Gaëlle, lui dit-il, voilà bientôt deux ans que je veux t’embrasser...
- Yann, tu exagères! minauda-t-elle. On s’est embrassé au moins mille fois!
Jusqu’à ce qu’elle se tut, il picora ses lèvres, et pour finir lui prouva qu’elle ne disait pas tout à fait la vérité.
Le lendemain, dans la voiture, ils profitèrent de ce que Beauceron était monté sur le siège, avec le cocher, pour échanger de nouveaux baisers.
- Quel beau voyage! disait Gaëlle. Si nous revenions d’Amérique, nous ne serions pas plus heureux, mon Yann!

 

 

4 - LA FUSILLADE DU CHAMP-DE-MARS

- Diu biban, qu’ei Yan-petit, pas vertat?(Dieu vivant, c’est Yan-petit, pas vrai?)
Une tape vigoureuse sur son épaule fit sursauter le garçon. Au même instant, le Major ayant mis le feu à la mèche, le visage de Yan-petit apparut en pleine lumière, ce qui le dispensa de répondre. Il se contenta de sourire, tira la corde, et bientôt la lanterne se trouva accrochée au haut du réverbère.
- Je suis bien aise de te rencontrer... poursuivait Jules Loustanau.
Après l’accolade, il retint son jeune cousin par le bras, pour lui parler dans sa langue maternelle, sans se soucier des sourcils froncés du Major.
- C’est décidé, je quitte Paris. Ici, la situation va devenir intenable...
Il estimait que la fuite du roi et son arrestation à Varennes avaient ruiné les derniers espoirs des partisans de la monarchie. L’émigration allait reprendre de plus belle, l’un après l’autre les beaux hôtels fermeraient, plusieurs déjà avaient été réquisitionnés, envahis, pillés...
Le Major  ne comprenait pas tout  ce que le Béarnais racontait, mais il devinait le sens général de son discours; il tressaillait et tortillait sa moustache chaque fois que l’autre citait, avec commisération, lou praube rei  (le pauvre roi). Au bout d’un long moment, il finit par s’écrier :
- Eh-oh! La Jeunesse, je n’ai pas le droit de prendre du retard, tu le sais! Chaque soir, je surveille les Capet!

La famille royale, que le peuple nommait ainsi par dérision, était retenue prisonnière aux Tuileries. Depuis le retour de Varennes, des sentinelles se trouvaient postées jusque sur les toits, ce qui n’empêchait pas les patriotes méfiants de doubler la garde. Pour assurer ce service qu’il s’imposait, le Major avait accroché à sa ceinture une épée. Jules Laustanau, jugeant que l’allumeur de réverbères s’arrogeait de la sorte un privilège de la noblesse, s’exclama d’une voix puissante, et en très bon français:
- Vois, où nous en sommes, Yan-petit. Autrefois, les grands bourgeois osaient à peine rêver au titre d’écuyer, mais de nos jours, n’importe qui porte l’épée...
- La Jeunesse, répliqua le Major, dit bonsoir à ton grison, et suis-moi!
Grison!... Jules l’était, au sens propre du terme, puisqu’il n’avait pas revêtu sa livrée. A la lumière du réverbère, son béret usagé, sa camisole de molleton, ses guêtres de ratine composaient un ensemble gris  qui pouvait justifier l’appellation. Mais le maître palefrenier n’ignorait pas que ce mot désignait le plus souvent  un domestique  du bas de l’échelle,  chargé  de missions obscures, parfois inavouables. Devait-il se considérer comme insulté?
- Eh-oh! Yan-petit, lança-t-il, j’ai mal entendu : comment m’a-t-il appelé, ce malotru?
- En voilà un Jean-Foutre! laissa tomber le Major.
Le doute n’était plus permis, il y avait provocation. Et puisqu’il s’agissait d’échanger des attributs péjoratifs, Jules tint à montrer que, même en français, il était capable de rivaliser avec son adversaire. Dans la tiède nuit, de doux mots volèrent, tels que : “Canaille! Larron! Pouilleux! Culvert! Cornard! Merdaille! Foutu gueux!”
Pour rendre plus percutantes leurs invectives, les deux hommes s’étaient rapprochés. Allaient-ils se battre? Chacun venait de saisir l’autre par le col de sa chemise, et le pauvre Yan-petit tentait vainement de s’interposer, lorsque des cris assourdis se firent entendre :
- Tue! Tue!
Dans le rond de lumière, découpé par la réverbère sur les pavés, apparurent les quatre chenapans que l’on a vu sévir dans la taverne de la rue Galande et sur le Pont-Neuf.
Leur arrivée surprit les querelleurs. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre, ce qui ne semblait pas répondre aux souhaits des nouveaux venus.
Le plus jeune des malandrins marcha vers Jules, jusqu’à le toucher. Ils étaient nez à nez, leurs poitrines se frôlaient, leurs mains semblaient se chercher dans l’obscurité qui rassemblait  leurs corps rapprochés.
- Prends ça! souffla le scélérat à l’oreille de Jules, éberlué.
Puis, avec la légèreté d’une ombre, il s’éloigna, et le Béarnais se retrouva armé d’une sorte de long coutelas, seul en face de son adversaire.
- Ah! vous êtes de connivence, brigands! gronda le Major en dégainant son épée.
- Vous vous trompez, voyons!... répondit Jules, sans parvenir à convaincre l’assaillant.
Estocade, parade, les lames se heurtèrent : “Tic!” Après quoi, les combattants reculèrent, pour mieux préparer un nouvel assaut. Courageusement, Yan-petit se jeta entre eux, mais le plus gros des bandits s’approcha derrière lui, réussit à le ceinturer, et l’un de ses complices administra au pauvre garçon quelques lourdes gifles, suivies de traîtres coups de pied dans les jambes.
“Tic! Tic!...” Le mandoliniste, son instrument à bout de bras, et le mince vaurien qui avait armé le Béarnais encourageaient les duellistes :
- Tue! Tue!
Le Major devait son surnom à un passage dans l’armée, au temps de sa jeunesse; il y avait appris à se battre; il bénéficiait en outre de l’avantage de la meilleure arme. Mais l’autre, plus alerte, se défendait avec l’ardeur du désespoir. “Tic! Tic! Tic!” L’issue de la rencontre de demeurait incertaine.
Tout à coup, un esquive délicate obligea Jules Loustanau  à se pencher en avant,  puis à plier le genou.
Il venait à peine de rétablir son équilibre lorsqu’une bourse, échappée de sa poche, tomba sur le pavé. Il tendit la main pour la ramasser... Leste comme un félin, le plus jeune des chenapans le devança, disant, pour détourner l’attention de sa victime:
- Prends garde, pépère! Défends-toi! Il va te crever la bedaine d’outre en outre!
En vérité, Jules Loustanau ayant baissé les bras, le Major avait suspendu son attaque.
Le pâle voyou tenait la bourse dans sa main levée et reculait sur la pointe des pieds, en souplesse, prêt à fuir.
Le Major pointa vers lui son épée.
- Sale petite charogne, lui dit-il, rends ce que tu as pris!
- N’en fais rien! ordonna le gros homme qui maîtrisait Yan-petit. Reviens! On va les plumer tous les trois!
Depuis le début de l’incident, le garçon retenu prisonnier s’exaltait au souvenir de l’exploit de Beauceron, lequel avait, seul, bousculé de la belle manière ces quatre misérables. Qu’aurait fait son ami en pareille circonstance?
En ce moment, celui qui le retenait, repris par son rôle de chef de bande, desserra son étreinte. D’un violent coup de coude, Yan-petit se libéra. Puis il fit mine de se sauver, mais il ne reculait que pour prendre son élan... Se rappelant à propos ses qualités de sauteur, il s’élança, bondit, et ses deux pieds vinrent frapper  en  pleine  poitrine  son  agresseur.  Acrobatiquement, il se rattrapa sur les mains.
Sans plus attendre, il se lança à la poursuite du plus jeune des voleurs, qui venait de détaler. Il le rattrapa et le rossa d’importance, ne s’arrêtant que lorsqu’il eut récupéré le bien de son cousin.
Pendant ce temps, le Major et Jules Loustanau mettaient en fuite le reste de la troupe, l’un  du plat de son épée, l’autre sans arme, n’usant que de ces grands coups de pied, adroitement balancés, dont les palefreniers cultivent le secret au fond de leurs écuries.
Maîtres du champ de bataille, les deux hommes se retrouvèrent face à face, penauds, sous l’oeil amusé de Yan-petit.
- Excusez-moi d’avoir pu croire que vous faisiez partie de la bande, grommela le Major.
- Les apparences étaient contre moi, répondit Jules.
- Non, non!... La colère a faussé mon jugement. J’étais irrité par ce que vous sembliez dire du roi, dans votre patois...
- Mon patois, monsieur, c’est la langue occitane.
- Oh! je n’ai rien contre, monsieur! Mais j’estime que,  dans toutes les langues, on doit s’accorder pour proclamer que le roi, qui allait rejoindre les émigrés à l’étranger, est un traître et un lâche, qu’il convient de déposer sans tarder.
- Qu’entendez-vous par déposer?
- En français, monsieur, cela signifie qu’il faut prononcer sa déchéance, qu’il faut le supprimer, comprenez-vous cela?
- Seriez-vous un contre-révolutionnaire, monsieur? N’est-ce pas la Constitution qui a maintenu notre roi?
- C’était avant la fuite! Ce que nous voulons aujourd’hui, c’est la République, mais je suppose que ce mot-là n’existe pas dans votre jargon!
- Au Diu biban!... jura le Béarnais.
Yan-petit ne savait comment intervenir? Il aperçut alors, à la limite de la zone de lumière, une lame luisante, celle du grand coutelas que Jules Loustanau avait laissé tomber au cours du combat contre les malandrins. Belle occasion de diversion! Il alla ramasser l’arme et la remit à son cousin.
- Cela te fera un souvenir, lui dit-il.
Le couteau au poing, Jules demeurait immobile, hésitant, cherchant sans doute une vive réplique à adresser à son adversaire. Mais celui-ci, se trompant sur cette attitude, porta la main au pommeau de son épée.
- Major, s’écria Yan-petit, il nous reste une dizaine de réverbères à allumer. Quand vous arriverez aux Tuileries, le roi aura peut-être filé...
Et se tournant vers son parent, il se jeta à son cou, afin de prendre congé.
Avec Jules, les accolades, assorties de recommandations diverses, de salutations à transmettre et de souhaits de prospérité duraient un bon moment.
Lorsque les cousins se séparèrent, le Major avait disparu.

* * *

Le 13 juillet, un grand spectacle théâtral, avec orchestre et choeurs, intitulé La prise de la Bastille, fut donné à Notre-Dame. Gaëlle et Yan-petit s’étaient promis d’y assister. Mais la jeune fille, qui avait abusé de la bienveillance de madame Gauthier depuis quelques semaines, n’obtint pas l’autorisation de sortir. Elle ne put rejoindre son ami que le lendemain.
Ils allèrent ensemble à la Bastille. Pour fêter le 14 juillet, une foule considérable s’y était réunie. De là, un cortège devait se rendre au Champ-de-Mars, où l’évêque de Paris célébrerait une messe sur l’autel de la patrie.
- ça ne vaudra pas la pièce d’hier, déclara Gaëlle, un brin boudeuse.
- C’est une autre façon de marquer l’anniversaire, répliqua Yan-petit. Regarde cet enthousiasme populaire, nos députés devront en tenir compte...
- A mon avis, c’est une répétition, en moins bien, des cérémonies de l’année dernière.
- Si tu préfères, Gaëlle, on ira se promener ailleurs!
- Je veux bien, parce que je commence à me poser des questions sur ces messes révolutionnaires...

Le temps ne leur manquait pas, le soleil brillait superbe dans un ciel sans nuages, ils avaient le choix entre une flânerie paresseuse et gourmande, du Pont-Neuf aux Boulevards, ou une marche revigorante jusqu’au bois de Boulogne. Sans avoir décidé ce qu’ils feraient, ils suivaient la rue Saint-Antoine, en direction de l’Hôtel de Ville, lorsqu’au coin de la rue Saint-Paul, Yan-petit arrêta Gaëlle en la prenant par le bras.
- Nous sommes à deux pas de chez moi, lui dit-il, viens voir où en sont mes travaux.
- Je t’ai promis que j’irai quand ils seront finis, répondit-elle. Pas avant!
- Ils sont tellement avancés qu’on peut les considérer comme terminés, tu jugeras!
- Yann, si tu me trompes, je redescends les escaliers quatre à quatre, et je ne remonterai jamais là-haut.
En vérité, la nature des aménagements qu’il avait entrepris ne permettaient pas de se prononcer sur leur achèvement. Pour prix de menus services rendus aux menuisiers du faubourg, il avait obtenu des planches de qualité et de dimensions diverses, grâce auxquelles il avait édifié des parois autour de la fenêtre du grenier qu’il occupait. Mais les stalles des écuries de l’ambassade étaient plus luxueuses. Pour que cet espace méritât le nom de de chambre, il restait à tendre des étoffes sur les cloisons faites de bric et de broc. Or, les marchands drapiers du quartier semblaient moins généreux que les menuisiers. Seules deux tentures étroites étaient en place; il en aurait fallu dix pour masquer les assemblages les plus horribles. En raison de cet état de la décoration, pouvait-on dire que les travaux étaient finis?
Gaëlle ne lui chercha pas querelle sur ce point. Elle n’était montée chez lui qu’une fois, il y avait plus d’un an, pour s’abriter d’un orage. Elle apprécia ce qui avait changé, l’embryon de pièce qui le mettait à l’abri des courants d’air et des toiles d’araignées, le lit qui remplaçait une paillasse posée sur le sol, une cuvette et un pot de faïence sur une table, et un bahut pour les vêtements naguère suspendus à un fil.
-Hein, qu’est-ce que tu en penses? lui lança-t-il gaiement, en la prenant dans ses bras.
Quand il voulut l’embrasser, elle détourna la tête et le repoussa :
- Laisse-moi.
Il s’écarta. Elle se tenait devant lui, gênée, n’osant plus le regarder. Pour rompre le silence, il lui demanda:
- Que voulais-tu dire, tout à l’heure, à propos des messes révolutionnaires?...
- Le prêtre auquel je me confessais a dû quitter Paris. Celui qui le remplace est assermenté, mais il me plaît moins que l’ancien...
- C’est que tu as peut-être plus de péchés à avouer qu’autrefois...
En guise de réponse, elle lui adressa un regard sévère, hostile même. Alors il s’enflamma, non pour critiquer son attitude, mais pour condamner le clergé réfractaire, qui soutenait un roi déserteur, un parjure, un fuyard! Marat avait bien raison, qui voulait couper les mains des traîtres, puis les empaler, et les enterrer vivants...
- Il veut torturer les prêtres! s’exclama Gaëlle.
- Les députés surtout, répliqua Yan-petit, ceux qui refusent d’abattre le tyran, toute cette assemblée en folie, qui invente n’importe quelle fable, allant jusqu’à prétendre que le Capet n’a pas fui, mais qu’il a été enlevé, oui, oui, je l’ai lu de mes yeux, enlevé!
- Tu lis trop ton journal, Yann, tu devrais te contenter de le vendre.
- Tu trouves cela normal, toi, que le peuple soit berné?
- Comment veux-tu que j’aie une opinion, quand tant de gens savants ne parviennent pas à se mettre d’accord!
Le bon sens de la jeune fille, son sourire retrouvé firent fondre la colère  de Yan-petit.
On ne va pas rester comme ça, debout, à se regarder en chiens de faïence, lui dit-il en se laissant tomber sur le lit. Viens t’asseoir près de moi!
- Je veux bien mon Yann. J’ai accepté de monter dans ta chambre, je me mets à côté de toi sur ton lit, mais on en restera là, je te préviens.
- Je ne comprends pas ce que tu veux dire...
- C’est pourtant plus simple que la constitution civile du clergé, la fuite du roi et les discussions de l’Assemblée! Ecoute-moi...

Sans reprendre souffle, elle lui assena quelques vérités sur l’évolution récente de leurs rapports, qui les aurait conduits au mariage s’il avaient habité en Bretagne ou en Béarn, mais qui ne pouvait déboucher que sur une impasse dans la situation où ils se trouvaient.
- Dans ma province, objecta Yan-petit, surtout dans la montagne, il n’est pas rare de voir des jeunes qui vivent ensemble en attendant de se marier...
- C’est ce que tu me proposes? demanda Gaëlle.
- Oui... Non... Je ne sais pas...
- Que penses-tu de la conduite de Beauceron?
- De Beauceron?...
Elle commença par en dire le plus grand bien. Enjoué, serviable, généreux, il l’avait beaucoup aidée à son arrivée chez les de Staël. Elle l’aimait comme un frère. Mais elle ne lui pardonnait pas sa duplicité dans le domaine des sentiments, surtout depuis qu’elle avait rencontré Marie-Jeanne.
- Pourquoi me parles-tu de lui?
- Parce que je ne veux pas que tu fasses comme lui, que tu connaisses une catin du genre de madame Gauthier...
Et la pauvre petite se mit à pleurer, car si elle reprochait à la cuisinière ses écarts, elle aimait cette femme autant que sa mère.
- Gaëlle! Que vas-tu imaginer?...
- Tu oublies chez qui je sers, mon Yann! Des intrigues du salon aux manigances de l’office, j’en ai tant vu!... Je sais comment va la vie. 
Posée au bord du lit, le dos rond, les mains jointes entre ses genoux serrés, elle leva sur lui un regard noyé de larmes. Elle était l’image de l’innocence avertie, de la pudeur qui s’émeut, de la vertu qui doute. Pour la consoler, il la prit par la taille; elle se blottit contre sa poitrine; ils se laissèrent glisser sur le côté et leurs lèvres s’unirent.
Peu après, elle essayait de tempérer l’ardeur du garçon en murmurant plaisamment à son oreille :
- Yann! vas-tu bientôt cesser de m’effeuiller comme une marguerite!
- Tu te compares toi-même à une fleur?...
Il l’embrassa de plus belle.
- Mon bonnet, Yann, tu l’as fait sauter! tu as dénoué mon fichu et tu l’as jeté! tu as dégrafé ma ceinture, dérangé ma gorgerette...
- Et hop! la gorgerette, s’exclama-t-il, en arrachant l’étoffe fine qui couvrait la poitrine de la jeune fille.
Il s’efforçait d’entrer dans le jeu, mais sans y parvenir. Il avait mal contrôlé la vivacité de son geste. Sa voix n’était pas celle du joyeux drille qu’il aurait voulu paraître. Babines retroussées, dents serrées, le regard brûlant, il essayait en vain de sourire Elle poussa un petit cri et cacha sous ses mains ses seins à demi-dénudés .
- Non, Yann, je t’en supplie...
Penché sur elle, la retenant prisonnière entre ses bras tendus, il hésitait.
- Si tu m’aimes, lui dit-elle avec des yeux intensément brillants, tu attendras demain...
- Je suis sûr, ricana-t-il, que dans ton salon comme dans ton office, on se moquerait joliment d’un homme qui remettrait au lendemain...
Soudain honteux de retarder le mouvement de retraite qu’il avait déjà, au fond de lui-même, accepté, il se jeta hors du lit. Quand il fut debout, il tendit un bras à Gaëlle pour l’aider à se relever.
- Tu vois, je t’aime, lui dit-il simplement.
Elle piqueta son front, ses paupières, ses joues, ses lèvres de mille baisers légers, pour effacer sur son visage toute trace  de déception.  En même temps,  elle bourdonnait, comme on fredonne une chanson :
- Demain, ce sera mieux, mon Yann. D’abord, parce que le deuxième anniversaire de notre rencontre, c’est demain, tu ne l’as pas oublié? Et puis, ce sera, comment dire, non l’effet de la surprise ou du hasard, mais parce que nous l’aurons voulu l’un et l’autre... comme quand on se marie.
- Tais-toi, Gaëlle. Je sais bien que demain tu ne viendras pas.
Il se trompait.

Elle tint parole.
Le lendemain, sous un toit de Paris, deux enfants s’aimaient.
- Gaëlle, acceptes-tu de  me prendre pour époux?
- Oui.
Après le temps d’un baiser :
- Yann, acceptes-tu de me prendre pour femme.
- Oui.
- Viens...
Pendant ce temps, à deux pas de là, dans la salle du Manège située sur la terrasse des Tuileries, l’Assemblée décidait d’innocenter le roi.

* * *


Dimanche 17 juillet 1791.
L’autel de la Patrie, où l’archevêque de Paris a célébré la messe trois jours plus tôt, se dresse au milieu du Champ-de-Mars. Cette construction pyramidale en bois, haute d’une centaine de pieds (30m), présente sur ses quatre faces des escaliers monumentaux, conduisant à une plate-forme inondée de soleil. C’est là-haut qu’il faut monter pour signer la pétition...
- Que de monde! s’étonne Gaëlle. Nous n’aurons même pas le temps de lire le texte, avant de donner notre accord...
- Je peux te le résumer, réplique Yan-petit, le club des Cordeliers demande la déchéance du roi, un point c’est tout!
- Mais l’Assemblée s’est prononcée pour son maintien!
- Elle sera bien obligée de revenir sur sa décision. Le peuple l’exige!

Il est trois heures de l’après-midi. Du haut en bas de l’édifice, les signataires, des ouvriers, des commerçants, des petits bourgeois, hommes et femmes ensemble, souvent accompagnés d’enfants, se croisent sur les marches ou s’y asseyent pour se reposer.
Avant de se mêler à cette cohue, nos jeunes gens s’arrêtent à l’ombre d’un arbre de la liberté, reconnaissable aux drapeaux de la garde nationale qui ornent les branchages. La présence en cet endroit de deux fragiles éventaires, l’un de friandises, l’autre de limonade, donne à la manifestation un air de fête populaire.
- Qu’est-ce qui te ferait plaisir? demande Yan-petit.
- Peut-être un morceau de coco, répond Gaëlle, et puis non, plutôt un pain d’épice.
Bien qu’ils ne soient pas les seuls à attendre, les marchandes bavardent.  Un gamin de quatre ou cinq ans en profite pour promener un doigt poisseux sur les sucreries. Les deux femmes ne s’en aperçoivent même pas. Leur conversation doit être passionnante pour qu’elles oublient ainsi leur commerce. Les clients tendent l’oreille...
- On a vu les deux têtes coupées en plusieurs endroits de Paris, portées à bout de piques, dit l’une.
- Voilà pourquoi la troupe est intervenue, dit l’autre.
- Oui, et elle va peut-être revenir...
- Mais non, mesdames, l’incident est clos, donnez-moi donc trois gâteaux de Nanterre! s’exclame un garde national, en grande tenue.
Quand ils sont à leur tour servis, Yan-petit et Gaëlle grignotent leurs gourmandises sur place, puis ils commandent de quoi boire, sans rien perdre des commérages qui vont bon train autour des étalages. Les renseignements qu’ils recueillent leur permettent de reconstituer les événements du matin.
Au lever du jour, deux individus se sont embusqués sous les marches de l’autel.
- Oui, monsieur-dame, ils voulaient regarder sous les jupes des femmes, raconte une marchande, peut-on imaginer cela, quelle honte!
Les parents du marmot butineur emmènent vite leur enfant pour qu’il n’entende pas davantage de pareilles horreurs.
- D’aucuns ont prétendu, reprend l’autre marchande, qu’ils voulaient plutôt faire sauter l’autel, et le peuple avec!
Une seule chose est sûre, les coupables ont été découverts et arrêtés par la garde.
Jusque là, tout va bien.
Hélas! la populace du quartier du Gros-Caillou s’en est mêlée, pour faire justice à sa manière, et les représentants de l’ordre n’ont pas réussi à s’opposer au massacre des chenapans.
- A la suite de quoi, sur le coup de midi, note un client, La Fayette est arrivé à la tête de ses hommes.
- On lui a même tiré dessus! lance un autre.
- Son aide de camp a été blessé! précise un troisième.
Mais La Fayette, fidèle à l’image que donne de lui son surnom de Héros des Deux-Mondes, n’a pas bronché. Il est allé jusqu’à l’autel, a vérifié qu’il s’agissait bien là de signer une pétition, qu’aucune émeute ne s’y préparait. Puis il s’est retiré.
Maintenant, au coeur de cette chaude journée de juillet, tout est calme. Les Parisiens et les nombreux habitants de la banlieue voisine qui animent l’édifice dédié à la Patrie ignorent pour la plupart ce qui s’est passé le matin. Les uns continuent de monter, les autres de descendre, ceux qui ont signé se trouvant aussitôt remplacés par ceux qui s’apprêtent à le faire. De temps en temps, quelques cris ou des rires se font entendre, quand des gens se reconnaissent. Des groupes se forment ou se défont, des enfants jouent à cloche-pied sur les marches. Partout, dans les quatre escaliers comme sur l’immense place qui entoure l’autel, le gilet voisine avec la haute ceinture de flanelle, car ici, des hommes de conditions diverses se coudoient; du côté des femmes, les chapeaux agrémentés de plumes se mêlent aux bonnets ornés d’unruban, et les jupes très bouffantes par derrière à des robes plus modestes. Les taches de couleurs des ombrelles, les uniformes rutilants des gardes nationaux signataires de la pétition, les éclats de soleil sur leurs sabres ajoutent à la bigarrure des attroupements.
Au milieu de tout cela, un personnage vêtu d’un strict habit noir devrait passer inaperçu. Cependant, son accoutrement a quelque chose de tellement insolite, sous ce radieux soleil d’été, que Yan-petit ne peut  s’empêcher de dire à Gaëlle :
- Regarde maître corbeau!
- Oh, mon Dieu! s’exclame la jeune fille, en portant la main à sa bouche, comme pour étouffer sa voix.
Elle est certaine de reconnaître le prêtre de Notre-Dame qui les a chassés de la cathédrale.
- Tu crois? s’étonne Yan-petit. Il ne vient tout de même pas pour signer la pétition!
Curieux, les jeunes gens se dissimulent derrière quelques passants, puis, avançant de groupe en groupe, ils se rapprochent de l’homme en noir, mais celui-ci, qui semble avoir découvert leur manège, s’éloigne et réussit à se perdre dans la foule.
- Notre réfractaire ne veut pas être vu! rage Yan-petit. Il a honte ou quoi, ce défroqué? Espion, va! tu pourras leur dire, à tes amis les aristocrates, que le peuple était bien au rendez-vous du Champ-de-Mars.
- Ne parle pas comme ça de nos bons prêtres, implore Gaëlle. Tu sais, si ta pétition attaquait la vraie religion, je ne la signerais pas...
Son Yann la rassure. Il ne s’agit pas aujourd’hui de faire le procès du clergé, mais de condamner Louis XVI, qui a voulu reconquérir son royaume à la tête des émigrés et des troupes étrangères.
Sans plus tarder, ils gravissent les degrés qui les conduisent au sommet de l’autel. Là, ils s’intègrent à une file d’attente, et bientôt, une feuille leur parvient, avec un crayon. La déclaration soumise à l’approbation populaire est assez longue, le temps manque pour la lire entièrement. Parmi ceux qui ont déjà signé, quelques-uns ont indiqué, après leur nom, leur profession, leur fonction, leur titre ou leur adresse. Le dernier avant eux a noté : soldat citoyen pour la patrie. Yan-petit et Gaëlle apposent leur signature sans rien y ajouter, mais avant de passer la liste au suivant, la jeune fille montre à son ami les croix de ceux qui ne savent pas écrire.
- Tout le monde n’a pas eu la chance de rencontrer un gentil précepteur, lui souffle-t-elle, en effleurant le lobe de son oreille d’un imperceptible baiser.

En ce moment retentit le bruit des tambours. Les visages se tournent vers le quartier du Gros-Caillou. Et que voit-on? Musique en tête, l’infanterie de la garde nationale franchit l’enceinte du Champ-de-Mars, par la grille ouverte en face de l’autel. Après les fantassins, des artilleurs poussent des canons. La cavalerie qui suit soulève des nuages de poussière. De toutes parts, des familles entières se précipitent, les enfants courant devant, pour acclamer la troupe. Mais ces empressés sont vivement repoussés...
- Qu’est-ce que cela signifie? grogne un responsable de la pétition, chargé de faire circuler les listes.
- Un autre corps de la garde surveille la place du côté de l’Ecole Militaire, signale un homme vêtu d’une longue blouse, un charretier sans doute.
- Oh! ceux-là, je les connais, lui lance une jeune femme au chapeau fleuri, mon frère en fait partie, c’est le bataillon du faubourg Saint-Antoine.
- Qu’en pensez-vous? demande le releveur des listes à un garde national qui vient de signer.
- La garde a pour mission de protéger le peuple, répond le soldat.
C’est alors que des coups de feu éclatent, du côté opposé à l’Ecole Militaire. Les conversations cessent. Tous ceux qui étaient assis se dressent. Tout le monde regarde en direction de Chaillot, d’où arrive un troisième corps de troupe. Quelqu’un crie :
- La place est cernée!
Un homme gravit en courant l’escalier, arrive tout essoufflé, et d’une voix hachée s’adresse aux organisa-teurs de la pétition :
- Citoyens, arrêtez! Bailly, le maire, vient de passer le pont de bois (le pont entre le Champ-de-Mars et Chaillot, aujourd’hui pont Iéna), il porte le drapeau rouge!
- Le drapeau rouge? murmure-t-on ici et là, sur le mode interrogatif.
Ceux qui savent renseignent les autres. Le drapeau rouge signifie que la loi martiale a été proclamée. La municipalité a estimé que l’attroupement du Champ-de-Mars menaçait l’ordre public. Après sommation, Bailly pourra utiliser la force militaire pour disperser la foule...
- Yann, allons-nous en vite! dit Gaëlle.
- Tu as raison, nous serons chez moi plus tôt que prévu, tant mieux!
- Coquin!...
Un mot que contredit le plissement rieur des paupières.
Elle lui prend la main et l’entraîne, parmi des groupes qui hésitent, dans une descente aussi rapide que hardie de l’escalier. Ils arrivent au pied de l’autel, en face de la grille du Gros-Caillou.
Là, nombreux sont ceux qui se demandent par où ils sortiront de la place. Devant eux, des buissons de baïonnettes, la gueule menaçante des canons chargés à mitraille, et aux ailes, des cavaliers dont les montures piaffent. S’ils prennent à droite, ils tomberont sur d’autres bataillons, rangés devant l’Ecole Militaire. A gauche, les troupes de Bailly tiennent le pont... Que faire? La Fayette, où est-il?
Tout à coup, le soleil éclate sur les sabres nus des militaires montés; un nuage de poussière s’élève quand leurs chevaux s’élancent vers l’édifice dédié à la Patrie; des fantassins appuient la charge... Une salve, des cris, c’est de la folie!
- Fuyons, Gaëlle! Viens donc, ce n’est pas le moment de trébucher! Gaëlle! Gaëlle!

La fumée des fusils se dissipe. Elle n’a pas lâché la main de Yan-petit. Hélas! elle n’a pas trébuché, la pauvre enfant. Elle tombe, allongée sur le dos, la poitrine ensanglantée. Alors il la prend dans ses bras, pour  l’enlever  à  ce  lieu  maudit,  pour  la  conduire  à l’hôpital du Gros-Caillou, vite, mais elle gémit :
- Non, non, mon Yann... Pose-moi là...
L’étrange faiblesse de cette voix parvient à le convaincre. Il l’adosse à la dernière marche de l’autel, soutient sa tête qui dodeline, essaie vainement de contenir le sang qui se répand jusqu’à la ceinture.
- Yann...
Plus que la douleur une peur indicible agrandit ses yeux. Sa bouche s’ouvre, ses lèvres tremblent. Il se penche pour recueillir ce murmure :
- Un prêtre... mon Yann... de la vraie religion...
- Un médecin, oui! s’écrie-t-il.
La terreur qu’il lit dans son regard l’empêche de poursuivre. Elle soupire :
- Le prêtre... Le...
Soudain, il comprend ce qu’elle veut dire : elle réclame le prêtre de Notre-Dame qu’ils ont croisé tout à l’heure.
Yan-petit cherche autour de lui. Où trouver l’homme en noir? Il note que des dizaines de corps torturés jonchent l’escalier et l’espace qui les sépare de la garde regroupée. En même temps lui parvient le concert des hurlements et des lamentations qu’il n’avait pas remarqué. Quelle horreur! Mais où peut-il être ce défroqué, ce réfractaire! Il serait étonnant qu’il ose exercer son ministère au sein d’un public hostile!...
Et pourtant, il est là, trois degrés au-dessus d’eux. Penché sur la tête d’un malheureux dont la tête ruisselle de sang, il le bénit, lui ferme les yeux... Yan-petit  pousse  un  cri si strident  que l’homme  en  noir tourne la tête, l’aperçoit, et, miracle! marche vers eux.
Gaëlle le reconnaît; les marques de la souffrance s’estompent sur son visage; une sorte de sourire éclaire son regard. Puis ses lèvres bougent, elle voudrait parler... Le buste du prêtre s’incline et recueille... Recueille quoi? Un souffle... Assez pour qu’il prononce les paroles sacramentelles. Mais quelles paroles?... Dans le tumulte, Yan-petit devine plus qu’il n’entend la psalmodie... A travers ses larmes, il distingue des gestes dont le sens lui échappe.. De quoi s’agit-il? Absolution après la confession? Simple bénédiction? Extrême-onction?...
Il a repassé un bras autour des épaules de Gaëlle. Il lui donne la main. Le temps passe... Il ne sait plus ni où il est, ni pourquoi il souffre tant. Gaëlle a serré très fort sa main, une fois, deux fois, trois fois. Il lui répond en chuchotant à son oreille des mots d’amour. Agenouillé, le saint homme prie. Le temps s’arrête... Gaëlle ne lui parle plus avec sa main. Son sourire est figé, son regard fixe.
- Guérissez-la! pleure Yan-petit, en s’accrochant au bras du prêtre.
- Elle a rendu son âme à Dieu, mon fils.

(à suivre)

 

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