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13.05.2008
Yan-petit ch. 5 - 6
Yan-petit (suite) Chapitre 5 - 6 .
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5 - La patrie en danger
Les premiers jours, il resta enfermé dans sa chambre, les yeux rivés aux curieuses figures que dessinaient les planches des cloisons. Il ne voulait plus crier les journaux, ni porter de l’eau. Le Major venait le relancer tous les soirs, mais il refusait de le suivre. Son mutisme décourageait Beauceron chaque fois que celui-ci s’échappait de l’ambassade pour lui rendre visite. L’inquiétude de ses amis était grande; elle l’aurait été davantage s’ils avaient soupçonné que le malheureux ne songeait qu’à rejoindre Gaëlle dans la tombe.
Toutefois, dès l’origine de cette crise, son obsession morbide se trouva combattue par la haine qu’il concevait pour les responsables du massacre. La colère irrépressible qui naissait en lui le sauva. Il recommença à parler pour connaître les causes de la fusillade; les renseignements qu’il obtint lui paraissant insuffisants, il sortit dans la rue pour lire les proclamations, les polémiques, les appels qui remplissaient les journaux depuis le funeste événement.
Au fil des jours, il accusa tour à tour l’Assemblée, la municipalité de Paris, la garde nationale.
La manifestation du Champ-de-Mars avait déplu aux députés. Ne s’opposait-elle pas à leur décision de sauvegarder le roi? Ils avaient interprété comme des signes d’émeute l’exécution des vauriens surpris sous l’autel et le coup de feu qui avait accueilli la première intervention de La Fayette. Désireux de montrer leur fermeté, ils avaient poussé la municipalité au crime. Le lendemain, ils avaient félicité Bailli, le maire, et déclaré que la fusillade était une juste répression.
- Que n’ai-je un baril de poudre! grommelait Yan-petit, qui rêvait de détruire la salle du Manège.
- Dans ce cas, répondait le Major, mieux vaudrait faire sauter l’Hôtel de Ville.
- Ah! si j’avais le nom de celui qui a donné l’ordre à la garde nationale de marcher!...
Le bilan du massacre demeurait aussi flou que le reste : douze morts recensés à l’hôpital du Gros-Caillou, affirmait un journal; mille cinq cents victimes, prétendait un autre, dont plusieurs centaines jetées à la Seine, pour masquer la vérité.
- Tu te fais mal à ressasser toujours les mêmes antiennes, disait Beauceron à son ami. On ne saura jamais ce qui s’est passé! Dans deux cents ans, on se le demandera encore...
Cependant, La Fayette perdit le commandement de la garde, Bailly dut renoncer à ses fonctions de maire, l’Assemblée se sépara, pour être remplacée par une autre... Ceux que Yan-petit haïssait le plus s’effaçaient; sa haine s’émoussa.
L’hiver fut difficile, la récolte de blé ayant été mauvaise.Les journaux dénoncèrent les affameurs. Puis ils se firent l’écho des troubles causés en Vendée et en Bretagne par les partisans des prêtres réfractaires. Au printemps, il n’était plus question que des menaces que l’Autriche, la Prusse et la Saxe faisaient peser sur notre pays; le 20 avril, la France leur déclara la guerre.
- Pauvre Gaëlle, petite âme envolée!... pleurait Yan-petit dans son grenier.
Accroché à son chagrin, il refusait de se laisser emporter par l’orage qui grondait.
* * *
Beauceron aurait voulu l’aider davantage, mais son travail lui laissait peu de liberté. Durant toute cette période, madame de Staël avait déployé une activité extraordinaire, moins pour soutenir la carrière de son mari que celle de son amant, monsieur de Narbonne, qui était devenu, grâce à elle disait-on, ministre de la guerre.
Yan-petit avait profité de ces circonstances pour s’éloigner définitivement de l’ambassade. Il ne pouvait plus supporter ce crève-coeur : le spectacle des cuisines, plus animées que jamais! Quant aux consolations de madame Gauthier, il les recevait comme autant de reproches, accompagnées qu’elles étaient de remarques aigres-douces :
- Pauvre petite, si elle m’avait écoutée, elle aurait moins traîné les rues...
De son côté le Major s’était vu contraint d’embaucher un autre aide.
Livré à lui-même, Yan-petit se mit à boire, ne consacrant à la vente des journaux que le temps qu’il fallait pour gagner de quoi payer son mauvais vin.
Un soir, il s’endormit dans une taverne. Quand il s’éveilla, les quatre chenapans avec lesquels il avait déjà eu maille à partir l’entouraient. Mais bien loin de chercher à se venger des coups qu’il leur avait donnés, ils l’invitèrent à vider une bouteille. Puis deux, puis trois, et pour finir, une petite dernière, d’eau de vie. Après quoi, ils allèrent mettre à sac un hôtel du faubourg Saint-Germain, qu’un aristocrate venait d’abandonner pour prendre le chemin de l’étranger.
Quelques jours plus tard, le Major interpella son protégé :
- J’ai appris certaine chose, La Jeunesse, quelle déchéance! Nous autres, patriotes, condamnons tout pillage! Nous concevons autrement les idées nouvelles d’égalité et de souveraineté populaire!...
- M’en fous!
- Plus rien ne t’intéresse ou quoi? Sais-tu seulement que le 20 de ce mois, le peuple a envahi les Tuileries, pour obliger Capet à se soumettre à la volonté de l’Assemblée?
- Et alors?...
- Alors on lui a tendu un bonnet rouge au bout d’une pique et il s’en est coiffé. La révolution n’est pas finie, mon fils!...
- Et alors?...
Décontenancé, le Major tortilla sa moustache, grognant :
- Il faut que je parle de toi avec Beauceron.
Le lendemain, à l’insu de Yan-petit, les deux hommes se concertèrent . Beauceron estimait qu’il avait tout tenté pour empêcher son ami de glisser sur la mauvaise pente.
- En fin de compte, dit Beauceron, je ne vois qu’une solution, qu’il s’engage dans l’armée. Depuis la déclaration de guerre, le recrutement des volontaires va bon train.
* * *
A Paris, la garde défile, le canon tonne, des roulements de tambour soutiennent l’enthousiasme des jeunes gens qui se pressent autour des estrades où ils viennent signer leur engagement.
Il refuse... jusqu’à cette nuit où Gaëlle lui tend la liste des signataires du Champ-de-Mars.
Des lettres de feu embrasent son rêve : soldat citoyen pour la patrie. A son réveil, il n’en doute pas, celle qu’il a tant aimée lui a fait un signe, elle veut qu’il coure aux armes.
Le Major et Beauceron rivalisent de générosité pour équiper leur militaire.
On lui procure une habit bleu, une veste blanche, un tricorne orné d’une cocarde tricolore, de bonnes chaussures, et, pour qu’il ne ressemble pas trop à un garde national, un pantalon rayé bleu, blanc, rouge.
A Grenelle, où les engagés sont rassemblés, il compte parmi les mieux habillés. Tant d’autres sont en haillons, bien que tous les citoyens aient été invités à fournir des vêtements aux défenseurs de la patrie.
Les bataillons étaient constitués à Châlons-sur-Marne, où les recrues élisaient leurs officiers.
Dès le premier soir, un candidat, debout sur une table, improvisa un discours qui impressionna fort ses compagnons :
- Citoyens, ce que nous voulons, c’est répandre notre idéal de raison, de justice et de liberté, pour le salut des nations et le bonheur du genre humain.
- Hourra!...
Celui-là fut élu lieutenant, et l’on vida quelques bouteilles, et l’on chanta ça ira.
Les jours qui suivirent furent consacrés à l’instruction militaire.
La plupart des engagés ayant reçu une pique pour tout armement, ils apprirent les gestes qui leur permettraient de la planter dans le poitrail d’un cheval, pour stopper la charge de la cavalerie sur les champs de bataille. Yan-petit, en raison de la qualité de son costume sans doute, fut de ceux qui se virent attribuer un fusil.
- A mon commandement, déchirez la cartouche avec vos dents!
Il fallait ensuite vider la poudre dans le canon, y introduire la balle, utiliser le papier de la cartouche comme bourre, bien tasser le tout avec une baguette... Au total, douze mouvements. Quand l’apprenti soldat, heureux de ne pas s’être éborgné avec la baionnette, mettait en joue, il arrivait que, faute d’étincelle, le coup ne partît pas.
- Un bon fantassin tire deux balles à la minute, affirmait l’instructeur.
Pour obtenir ce résultat, un entraînement prolongé aurait été nécessaire, mais le temps manquait. Les Prussiens, soutenus par les émigrés, venaient de prendre Verdun. La route de Paris leur était ouverte. Les volontaires, destinés à renforcer l’armée de Dumouriez, complèteraient leur formation en marchant.
En avant, braves soldats citoyens, en avant pour la patrie!
Le général Dumouriez accueillit fraîchement les recrues. Leur tenue, leur conduite ne lui convenaient guère. Mais à peine commençait-il à leur inculquer quelques principes de discipline qu’il dut les soumettre à l’épreuve du feu.
Et ce fut Valmy.
Cette victoire permit de libérer le territoire national, mais nos soldats ne s’en tinrent pas là. Ils attaquèrent les Autrichiens à Jemmapes.
La ville était fortifiée, jugée inexpugnable. Sous la direction de leur général, vieux troupiers et soldats novices mêlés s’élancèrent à l’assaut, unis par un chant nouveau :
Allons enfants de la patrie
Le jour de gloire est arrivé..
Les soldats de la Révolution s’étaient bien battus pour la libération des peuples opprimés. Ils s’installèrent dans les pays conquis pour y passer l’hiver.
Au printemps suivant, les territoires occupés furent annexés, souvent contre le voeu des habitants.
* * *
Au mois d’avril 1793, Yan-petit revint à Paris.
- Qu’on ne m’appelle pas déserteur! disait-il. Je suis dans mon droit! Je ne m’étais pas engagé pour un an, mais pour une campagne.
- Tais-toi, La Jeunesse! répliquait le Major. Je ne te parle pas de tes droits, mais de ton devoir! Ecoute!... L’Angleterre et l’Espagne se joignent maintenant à la Prusse et à l’Autriche! Toute l’Europe coalisée nous menace! La Convention vient de voter une levée de trois cent mille hommes...
- Quelle convention?
- C’est le nom de la nouvelle Assemblée! Tu ne lisais pas les journaux là-bas! Tu sais quand même que Capet a été guillotiné, oui! Nous l’avons notre République, fiston, ce qui ne plaît pas à tout le monde! De l’intérieur comme de l’extérieur, on veut nous mettre en pièces, et c’est le moment que tu choisis, toi, pour... pour quitter ton poste!
- Citoyen, intervint Beauceron, ne l’accable pas. Des milliers de volontaires ont abandonné l’armée depuis que Dumouriez est passé à l’ennemi...
La trahison du général n’était pas la seule cause du retour du Béarnais. Il n’avait pas aimé non plus faire partie d’une troupe d’occupation.
- Mais le pire, avoua-t-il à ses amis, c’est que la guerre ne m’a pas guéri de mon chagrin...
Et voilà qu’à Paris, il se retrouvait dans l’état de coeur et d’esprit où il était avant son départ.
- Je peux t’offrir une place dans notre section de patriotes, proposa le Major.
- M’en fous... grommela Yan-petit.
- Il a besoin de repos, répliqua Beauceron, je l’emmène dans mon pays, citoyen.
* * *
Le volontaire en rupture d’armée posa son sac chez les Duchemin. Il fut convenu que tant qu’il resterait chez eux, il payerait sa pension en donnant la main à l’entretien de leur modeste bien, ce qui arrangeait tout le monde, car la santé du père de Marie-Jeanne s’était gravement altérée.
Le garçon pourrait aussi travailler chez les Moreau, le frère de son ami ayant réalisé tous ses espoirs d’acquisition de terres.
La Révolution l’avait enrichi. Pour autant il ne cessait pas de se plaindre.
- Mon pauvre Robert, si tu savais! se lamentait-il. Elle nous coûte cher l’armée! On nous prend tout! Nous avons dans la commune un représentant du gouvernement révolutionnaire qui veille à l’exécution des réquisitions, et c’est le froment, et le foin, et le chanvre, et la paille, et, pire que tout, les chevaux et les charrettes!... Bientôt, ils nous retireront nos sabots des pieds!
- Quand tu seras déchaussé, plaisanta son frère, tu n’auras qu’à t’engager, les patriotes feront un effort pour t’équiper, pas vrai, Yan-petit?
Et de rire.
Le poids des sacrifices demandés aux paysans ne les empêcha pas de planter le mai. Toutefois, cette fête, célébrée de temps immémorial, se parait cette année-là des couleurs de la révolution. L’arbre installé sur la place du village n’était pas seulement le symbole du réveil de la nature mais aussi celui de l’avènement de la liberté. Des guirlandes tricolores pendaient aux branches. Autour du tronc, la jeunesse dansa la Carmagnole : vive le son du canon! C’est au pied de cet arbre que Marie-Jeanne et Robert présentèrent au combattant de Valmy une jolie brunette, nommée Julie, mais ils firent tant pour qu’elle se trouvât près de lui, au moment de se donner la main pour faire la ronde, que le vaillant soldat battit en retraite de bonne heure.
Dans les jours qui suivirent, Robert ayant regagné Paris, Yan-petit refusa de revoir la mignonne consolatrice qu’on souhaitait lui proposer.
En revanche, il ne fuyait pas la compagnie de Marie-Jeanne, bien au contraire!
Après le souper, à la nuit tombante, tous deux s’asseyaient sur la margelle du puits. Il lui parlait de Gaëlle, à n’en plus finir, bien qu’elle l’eût peu connue. Confidence pour confidence, elle ne lui cachait rien de son amour pour Robert, de sa volonté de construire sa vie avec son promis.
Ainsi passèrent les semaines, chaque journée occupée par les travaux des champs, si rudes à la belle saison, chaque soirée leur apportant détente et mutuel réconfort.
Quelquefois, à la lueur d’une chandelle, il lui lisait le journal. Elle était particulièrement touchée par les échos d’un combat que menait, pour l’égalité des femmes et des hommes, une certaine Olympe de Gouges. Les jugements portés par la jeune fille sur cette patriote, qui agitait de la belle manière les tribunes de l’Assemblée, montraient qu’elle-même ne manquait ni d’intelligence ni de caractère.
Cependant, la défense des droits de la femme n’occupait qu’une mince place dans les colonnes des gazettes. Tant d’événements graves se succédèrent durant cette période! Les députés formant la gauche de l’Assemblée, nommés Montagnards, combattaient les Girondins, députés modérés; ces derniers furent finalement vaincus et proscrits, au début du mois de juin. En Vendée, les insurgés avaient constitué une véritable armée, qui remportait des victoires sur les soldats de la république. Aux frontières, la situation devenait chaque jour plus dramatique.
Pour sauver la Révolution, la levée en masse fut décrétée, le 23 août 1793, par le Comité de salut public.
Tous les Français étaient en réquisition, à commencer par les jeunes gens non mariés, de 18 à 25 ans.
* * *
Sur la route de Lorient, deux compagnies escortaient une malle-poste dans laquelle avait pris part un personnage éminent, envoyé par le gouvernement.
C’était le 28 pluviôse de l’an II (16 février 1794).
Les soldats, des Bleus comme on les nommait dans l’Ouest, à cause de la couleur de leur uniforme, étaient au nombre d’une centaine; ils appartenaient à une demi-brigade d’infanterie en séjour à Rennes. En tête du groupe qui précédait le véhicule se trouvait, avec les tambours, un éclaireur réputé pour sa connaissance du pays et de ses pièges. Les officiers marchaient juste devant les chevaux. Dans la troupe qui suivait la voiture, quelques anciens donnaient la leçon aux nouveaux venus, parmi lesquels figurait Yan-petit, plus connu dans son bataillon sous le sobriquet de La Jeunesse.
- Une chance qu’on a, expliquait le Gaulois, c’est qu’après la bataille, le plus souvent, les chouans fusillent les blessés et les prisonniers...
- Comment ça une chance, caporal? s’étonna La Jeunesse.
- Dame! ces monstres sont féroces, et quand ils ont le temps!...
- Mordemonbleu! s’écria le sergent, j’ai vu, moi, des prisonniers enterrés droit debout, jusqu’au cou, vivants. Les femmes venaient leur crever les yeux avec des aiguilles, et quand les malheureux avaient assez hurlé, des gamins jouaient à leur fracasser le crâne avec des pierres.
- Heureusement que nous autres, ricana un jeune soldat déjà bien aguerri, on a les colonnes infernales du général Turreau qui battent le pays. Voilà de sacrés lapins! Il paraît qu’ils découpent les chouans en morceaux, en veillant bien à ce qu’ils meurent le plus tard possible; quand aux femmes, ils les bourrent de poudre et ils les font exploser!
- Charmant propos! s’exclama un lieutenant, qui s’était laissé dépasser par la malle. Ainsi, c’est tout ce que vous inspire cette forêt de Brocéliande, où l’enchanteur Merlin aima la fée Viviane.
D’un geste large de son bras, il désignait, sur sa droite, la sombre futaie en lisière de laquelle cheminait la colonne.
- Brocéliande, mon c....! grogna à mi-voix le Gaulois, qui ne connaissait cette forêt que sous son vrai nom, moins poétique, de forêt de Paimpont.
Quelques rires assourdis saluèrent cette fine sortie.
- M’est avis, lieutenant, lança le sergent, que ces bois contiennent plus de chouettes bien réelles que de personnages de légende.
Nouveaux rires, la comparaison des ennemis invisibles avec des oiseaux de nuit étant toujours appréciée.
- Possible, reprit le lieutenant. Mais nous arrivons à l’étape, le bourg de Beignon n’est plus qu’à une lieue...
Et pour affirmer sa jeune autorité, il crut bon d’ajouter :
- Sergent, avec la nuit qui tombe, mieux vaut entretenir tes homes du réconfort d’un bon feu de campement que de les effrayer avec le récit d’atrocités...
Cet exorde fut interrompu par une décharge épouvantable de mousqueterie, bientôt suivie de hurlements.
Sortie d’entre les troncs des arbres qui bordaient la route, une cohue, armée de fusils, de piques, de sabres et de faux, se précipita sur les républicains.
L’éclaireur au talent tant vanté n’avait-il donc rien soupçonné?
L’effet de surprise coûta cher au détachement. D’un seul coup, vingt soldats tombèrent, morts ou blessés. Cela n’empêcha pas les autres de se regrouper en bon ordre autour de la malle, conformément aux instructions qu’ils avaient reçues avant le départ. Le feu de la riposte abattit plusieurs chouans, mais sans briser l’élan de la horde. Un engagement s’ensuivit, les armes blanches cliquetèrent, et soudain, aussi brusquement qu’ils avaient déclenché la bataille, les assaillants cessèrent de se battre et disparurent dans les bois.
Mais leur départ ne fit pas taire les armes républicaines. Des coups de feu continuèrent de claquer ça et là. Pour venger les compagnons tombés sur cette route, et tant d’autres, affreusement suppliciés depuis le début de cette guerre, on achevait les blessés.
Au bout d’un long moment, le chef de brigade lança un ordre, trop tardif pour être pleinement efficace :
- Qu’on respecte les prisonniers!
- Nous en avons juste deux, à peine touchés, vint rendre compte un lieutenant.
En revanche, les blessés républicains étaient si nombreux que plusieurs voitures seraient nécessaires pour les transporter. Il fallait également relever les morts : seize Bleus, sans parler de quelque trente brigands.
- Où peut-on réquisitionner des charrettes? s’enquit le chef de brigade.
Il y a un hameau à un quart de lieue d’ici, mais c’est un vrai nid de chouettes, répondit l’éclaireur.
- Allons-y!
La troupe fut accueillie à coups de fusils. L’assaut n’en fut pas moins donné.
Chargé d’investir une chaumière, le Gaulois et La Jeunesse défoncèrent la porte à coups de pieds. A la lueur d’une torche de résine, ils découvrirent à l’intérieur un pauvre mobilier : une table, un banc, quelques chaises, un rouet, un bahut dont les ombres inquiétantes s’allongeaient sur un sol curieusement constitué de terre battue et de dalles de granit; au fond de l’unique pièce, un lit, que le Gaulois traversa de trois ou quatre coups de baïonnettes.
La maison paraissait vide. Les deux hommes allaient se retirer lorsque La Jeunesse remarqua un espace entre le mur et le lit éventré. La torche au poing, il se pencha, et soudain recula, incapable du moindre geste. La lame d’un couteau avait frôlé son visage, mais ce n’était pas la peur qui le paralysait. Une jeune femme venait de se dresser dans la ruelle, c’était Gaëlle! Même allure, même costume, même coiffure, même courbure des pommettes, mêmes lèvres ourlées! Gaëlle en colère! Gaëlle terrifiée! Face à cette apparition, le caporal, qui n’avait aucune raison de rester pétrifié, épaula son fusil et tira. Le coup ne partit pas. Alors il cria à son compagnon :
- Crève-la, tonnerre de Dieu! Qu’est-ce que tu attends, qu’elle te pique?
Et comme l’autre ne bougeait toujours pas, il s’élança, baïonnette pointée. Pauvre La Jeunesse! Il cherchait désespérément un prétexte pour s’interposer. Devant l’imminence du danger, une idée lui vint à l’esprit :
- Halte! Laisse-la! On l’emmène! Cette chouette est jolie, j’ai envie de la plumer en chemin, derrière un buisson.
- Hum! hum!... grogna le Gaulois, visiblement mécontent . Je sais que ça se fait, mais je ne te voyais pas comme ça, et si tu veux mon opinion...
Un instant le caporal donna l’impression de vouloir poursuivre son discours. Mais ce n’était guère le moment d’élaborer des théories sur les différents aspects de la guerre civile. Aussi se contenta-t-il de conclure:
- Un coup de fusil ou de baïonnette, c’est plus propre, moi je dis!
La jeune Bretonne n’avait pas bougé. Comprenait-elle le français? Non, probablement, mais il n’était nul besoin de paroles pour lui montrer que toute résistance de sa part serait inutile. Après avoir jeté son couteau, elle suivit les soldats.
Vers le milieu de la nuit, le détachement put reprendre la route de Lorient. Les blessés et les morts remplissaient deux charrettes et la malle. Derrière celle-ci, à la queue de la colonne, marchaient les prisonniers : les deux hommes d’abord, pas un de plus à l’issue de la prise du hameau, et après eux, la jeune femme épargnée de justesse. Chacun d’eux avait les mains nouées dans le dos; de plus, une gosse corde, attachée à un ressort de la voiture, les reliait l’un à l’autre par la ceinture.
La Jeunesse occupait le dernier rang du détachement. “Que va-t-elle devenir?” songeait-il, sans quitter du regard celle qu’il avait sauvée.
La première émotion passée, il avait dû reconnaître, à la lumière des pots à feu allumés pour organiser le convoi, que la prisonnière ne ressemblait pas vraiment à Gaëlle. Elle n’en était pas moins touchante dans son désarroi... “Quelle horreur cette guerre!”
Mais ce n’était pas en rageant en son for intérieur qu’il résoudrait son problème. Le temps pressait. Beignon n’était plus qu’à une demi-lieue. S’il voulait permettre à la prisonnière de s’enfuir, il lui fallait sans plus tarder continuer de jouer la comédie.
- J’y vais, dit-il avec un clin d'oeil au caporal qui marchait près de lui.
Il s’approcha de la Bretonne, posa un bras sur ses épaules. Sa protestation éclata avec véhémence, expri- mée dans une langue incompréhensible. Pour la calmer, il lui montra son couteau et entreprit de couper la corde qui l’attachait à ses compagnons d’infortune.
Le Gaulois les rejoignit.
- Je t’aiderai à rentrer avec elle dans le rang, lui dit-il, mais attention!... ne la laisse pas échapper, sinon tu as droit au peloton.
La Jeunesse, qui aimait bien son caporal, eût préféré qu’il continuât de le sermonner, comme il avait fait dans la chaumière.
Cette guerre pourrissait tout!
Le détachement s’éloigna dans la nuit. La jeune femme restait immobile au milieu de la route. Il fallait faire vite! La Jeunesse trancha le lien qui retenait ses mains derrière son dos, et, reculant de quelques pas, il lui indiqua du doigt la direction de la forêt.
Libre, d’abord elle ne bougea pas. Elle ouvrait de grands yeux, semblait vouloir dire quelque chose... Soudain, elle se déchaussa, ramassa ses sabots, releva son jupon... C’était Gaëlle qui s’échappait! Quand elle eut franchi le fossé qui longeait la route, elle se retourna; voyant qu’il ne la poursuivait pas, elle marqua un temps d’arrêt. Lentement, sa main monta à ses lèvres et s’en détacha pour lui envoyer un soupçon de baiser. Puis elle disparut.
“Je pourrais tirer un coup de feu pour faire croire que je l’ai tuée”, se disait La Jeunesse. Il était peu probable que l’on envoyât un soldat pour vérifier...
Mais il y avait quelque chose que le Béarnais craignait plus que le peloton d’exécution, c’était le regard du Gaulois et de ses autres compagnons d’armes.
Il ne voulait pas qu’on le prît pour ce qu’il n’était pas. Il préférait déserter.
Son fusil sous le bras, il se lança dans une course folle, non vers Lorient, mais dans la direction opposée.
* * *
A la mi-ventôse (début mars), il arrivait à Paris. Était-ce lui ou la ville qui avait tant changé? La Terreur qui régnait créait une atmosphère qui lui parut remarquable par ses contrastes.
Plus nombreux que l’année précédente, les sans-culottes, armés de la pique et coiffés du bonnet rouge, étaient partout, sûrs d’eux, volontaires, affairés. Quelques femmes, ouvrières ou petites bourgeoises, adoptaient la même attitude; beaucoup d’autres, accablées de soucis, passaient la journée, parfois la nuit, à faire la queue devant les boulangeries.
Cependant, dès qu’un rayon de soleil semblait annoncer le printemps, on sortait dans la rue des tables et des bancs, et de porche en porche, on s’interpellait, on s’invitait. Jamais on n’avait autant aimé vivre en public.
Il y avait de si nombreuses nouvelles à échanger, à commenter!
La guillotine, nommée Louisette, érigée en permanence place de la Révolution (aujourd'hui Concorde), fonctionnait de plus en plus souvent. On assistait aux exécutions comme à un spectacle, mais ce n’était pas faute de théâtres, car on en comptait, à travers la capitale, une bonne cinquantaine, qui donnaient chaque soir des pièces inspirées de l’actualité.
Ainsi, la gaieté côtoyait la résignation, la peur l’espoir, l’enthousiasme la douleur, la colère la tristesse.
“Où es-tu, mon vieux Paris?” songeait La Jeunesse. Sans Gaëlle, il n’avait aucune envie de se faire une place dans la ville nouvelle. Il savait que Beauceron avait été enrôlé dans un bataillon qui guerroyait dans le Nord. Il aurait bien aimé le rejoindre...
Pour trouver un moyen de réintégrer l’armée, il se résolut à affronter le terrible Major.
- Oui, citoyen, lui déclara-t-il, j’ai déserté. Il y a des atrocités que je ne peux admettre...
L'indulgence du Major l'étonna.
- Le général Marceau a fait comme toi, citoyen, il a quitté la Vendée pour se battre sur la frontière.
Le brave sans-culotte comprenait d’autant mieux les scrupules du jeune soldat que lui-même semblait troublé par les excès de la Terreur dans la capitale.
- Par bonheur, disait-il, nous avons Robespierre. L’Incorruptible frappe autant les Indulgents, qui veulent brader la République, que les Enragés, qui veulent tout détruire en son nom. Mais combien de temps réussira-t-il à maintenir l’équilibre?
La réponse à cette question, La Jeunesse ne devait la recevoir que sur les champs de bataille.
Grâce à la protection du Major, il fut admis sans difficulté dans un détachement qui partait pour la Belgique.
Aux armes, citoyens, formez vos bataillons
Marchons! marchons!...
Pour fêter ses vingt ans, les feux de la Saint-Jean furent ceux de la mitraille.
Un mois après cette grande victoire, l’exécution de Robespierre mit fin à la terreur.
6 - La victoire en chantant
La mer! Les rochers! Quel merveilleux spectacle! La Jeunesse doit pourtant s’éloigner du rivage. Il le fait à regret, ce qu’il se reproche, car enfin, il n’a pas traversé la France pour venir admirer la Méditerranée!La plus grande animation règne dans les rues de Nice. Partout des soldats! A l’un d’eux, il demande.
- Sergent, où se trouve la 18e demi-brigade?
Il lui faut sortir de la ville, encore marcher! La nuit venue, après avoir vainement parcouru le camp que le sous-officier lui a indiqué, il se laisse tomber à l’entrée d’une tente vide. Mais bientôt, un choeur le tire de la somnolence à laquelle il se laisse aller :
La victoire en chantant nous ouvre la barrière
La liberté guide nos pas...
Au refrain, le doute n’est plus permis :
La République nous appelle...
Beauceron fait partie de ceux qui lancent à la lune les mâles accents du Chant du départ.L’instant d’après, les deux amis s’embrassent. Effusions, rires et larmes : voilà près de trois ans qu’ils ne se sont pas vus!
- Quelle chance! Quel extraordinaire hasard! s’exclame Beauceron.
- Pas du tout, réplique La Jeunesse, je savais où tu étais, et pour te rejoindre, j’ai fait le voyage.
Les autres membres de la chorale sont en train d’allumer un feu. L’hymne que tout à l’heure ils chantaient célébrait, avec un à-propos des plus discutables, l’exploit du meilleur braconnier de la compagnie, qui a capturé ce jour-là un lapin dans la banlieue niçoise.
- On a du mal à se nourrir, dit Bauceron, si tu savais dans quelle misère on vit ici!
-Oh! j’imagine, fait La Jeunesse.
L’armée de Belgique n’était-elle pas, elle aussi, sans solde, sans vivres, sans fourrage, sans souliers, sans moyens de transports!
- C’est même pour ça que je l’ai quittée, avoue le Béarnais.
- C’est madame Gauthier, je parie, qui t’a dit où j’étais.
- Oui. Et le Major m’a poussé vers toi, quand il a su que le Directoire avait nommé Bonaparte général en chef de l’armée d’Italie.
- C’est un casseur de royalistes, m’a-t-il dit, voilà le grand homme à suivre. Comme cela me donnait l’occasion de te revoir, mon vieux Beauceron, j’ai pris la route.
- Tu es enrôlé?
- Pas encore, mais dès demain, je chercherai un bureau de recrutement.
- Tu trouveras facilement, La Jeunesse, nos effectifs sont incomplets. En attendant, si on s’approchait du feu pour goûter ce lapin.
Le lendemain, sur la place de la République, Bonaparte passa ses troupes en revue.
- Soldats, vous êtes nus, mal nourris; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner...
Les bataillons contemplaient, étonnés, ce pâle cavalier, à peine âgé de vingt-sept ans, qui leur adressait une proclamation de plus en plus vibrante.
- Je veux vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d’Italie, manqueriez-vous de courage?...
Le fusil au pied, Beauceron et La Jeunesse prirent leur part du frisson qui courut sur l’armée.
* * *
Bonaparte s’efforça d’abord de nourrir convenablement ses hommes; dans le même temps, il réorganisait ses bataillons, rétablissait la discipline, tout cela sans perdre un seul jour. Le 13 germinal an IV (2 avril 1796), les régiments remaniés quittèrent Nice par le chemin de la Corniche.
Bonaparte savait qu’il aurait en face de lui une armée piémontaise et une armée autrichienne. Appliquant un plan depuis longtemps préparé, il se glissa entre elles pour les attaquer successivement. Ses troupes, qu’il avait exaltées, firent preuve d’une folle témérité. Grenadiers et carabiniers, rivalisant d’héroïsme, chargeaient à la baïonnette, chantant à qui mieux mieux :
La République nous appelle
Sachons vaincre ou sachons mourir...
Alors il proclama :
- Peuple d’Italie! l’armée française vient rompre vos chaînes; le peuple français est l’ami de tous les peuples. Nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous asservissent.
Ainsi se présentait ce nouveau génie de la guerre, le sabre dans une main, les droits de l’homme dans l’autre.
Le 25 floréal (14 mai), les Autrichiens ayant évacué Milan qu’ils occupaient, les Français firent une entrée triomphale dans la ville. Accueillis en libérateurs par la population, hébergés avec chaleur, entourés d’attentions empressées, ils connurent là quelques jours de bonheur. Partout on plantait en leur honneur des arbres de la liberté. Les familles les plus riches invitaient les officiers dans leurs loges à la Scala. Pour les soldats, on organisait des bals dans les carrefours. Beauceron y rencontra une cavalière qui sut lui faire oublier ses amours françaises. Quant à La Jeunesse, qui n’avait pu danser les premiers jours en raison de l’état pitoyable de ses souliers, il trouva un cordonnier pour les réparer, et il eut tôt fait de rattraper le temps perdu.
Mais la fête ne devait pas durer. Pour sauver la France ruinée, le Directoire avait chargé Bonaparte de soumettre à l’impôt les territoires envahis. Le général devait également faire vivre sur le pays ses quarante mille hommes. Il s’acquitta parfaitement de sa mission. Non seulement l’entretien de l’armée d’Italie ne coûta rien au gouvernement de Paris, mais celui-ci reçut, avec de nombreux millions, des oeuvres d’art d’une valeur inestimable. Les Milanais, déjà exaspérés par les réquisitions et les impositions qui les touchaient personnellement, se rebellèrent au spectacle du pillage auquel le pays était soumis. Ici et là, des soldats français isolés furent égorgés.
Pour combattre cette révolte, Bonaparte ordonna la répression. Plusieurs émeutiers, surpris les armes à la main, furent fusillés séance tenante. Le village de Binasco fut brûlé. Dans la ville de Pavie, un pillage de trois heures fut autorisé.
* * *
Trois heures! Comme le temps sembla court à la soldatesque avide, et bientôt déchaînée. Au début du sac, chaque soldat pensa d’abord à remplacer les loques innommables dont il était vêtu par des habits meilleurs. Ensuite, chacun voulut se constituer, à l’aide d’un drap ou d’une couverture, un ballot, dans lequel se mêlaient nourriture, linge et pièces d’argenterie.
Trois heures! Comme l’épreuve parut longue aux victimes! Quelle horreur pour elles de voir leurs maisons envahies, les meubles renversés, les vêtements déchirés, la vaisselle brisée, les lits crevés, les souvenirs foulés aux pieds ou brûlés, les celliers et les caves dévastés, les tonneaux défoncés, les garde-manger vidés dans des mares liquoreuses d’huile et de vinasse.
Chaos, meurtres, brouhaha, viols et dévastation, formidable tumulte! Dans la ville à feu et à sang, le bruit des coups de fusils et le crépitement des incendies se perdaient dans une immense clameur faite de rires, de râles, de hoquets et de cris innombrables.
Durant les deux premières heures, La Jeunesse et Beauceron échappèrent à ces scènes monstrueuses. Chance? Discernement? Les bourgeois auxquels ils s’adressèrent pour réassortir leur garde-robe eurent le bon goût de se déchausser et de se déshabiller sans vaines réticences. Les caves qu’ils explorèrent n’étaient pas défendues. Le butin de chacun s’arrondit en paquet respectable sans que ni l’un ni l’autre n’eût à faire preuve de brutalité.
Mais les choses faillirent se gâter lorsque Beauceron entreprit de rechercher, avec un entêtement d’ivrogne, une pendule, pour compléter son trésor de guerre. L’ivresse l’ayant aussi gagné, La Jeunesse mit toute son ardeur à servir la fantaisie de son compagnon.
Titubants, ils visitaient un luxueux hôtel, lorsqu’ils rencontrèrent une femme qui se tenait, droite et muette, au milieu d’un vaste hall.
- Drapée à l’antique, c’est... c’est une statue ou quoi? balbutia Beauceron.
L’esprit embrumé par le pressentiment d’un danger, le Béarnais se mit en quête de l’objet convoité. Dans un petit salon, il découvrit un cartel superbement ouvragé, porté par un socle suspendu au mur.
- J’ai ta pendule!... s’écria-t-il, en se précipitant vers le hall.
Beauceron et la belle s’y trouvaient toujours. Ils s’observaient à distance comme font deux chats, dont les yeux mi-clos ne laissent rien filtrer de leurs intentions.
- Regarde ce bijou! dit La Jeunesse.
Beauceron s’en empara et, s’approchant de l’étrangère, lui proposa d’échanger le cartel contre un baiser.
- Citoyen-soldat, dit-elle en français, j’accepte ton marché.
La pendule changea de main, leurs lèvres s’effleurèrent.
“Elle parle notre langue, c’est une aristocrate, forcément dénuée de moralité!” songeait La Jeunesse.
- Que me demanderas-tu pour que je garde cette jolie pièce de vermeil? reprit l’hétaïre, en ramassant à ses pieds une aiguière.
Son mouvement ayant dérangé les draperies qui la moulaient, ses épaules et le haut de son buste se trouvèrent dénudés lorsqu’elle se releva. En guise de réponse, Beauceron déposa un baiser sur son cou d’albâtre.
- Soldat-citoyen, dans la chambre bleue qui est notre plus belle chambre, j’aurai d’autres trocs à te proposer, minauda-t-elle avec un clin d’oeil prometteur.
- Ami, pense à Marie-Jeanne! protestait La Jeunesse. Pense à... à... madame Gauthier, à la Milanaise de la semaine passée!...
- Ai-je bien entendu? commenta l’étrange Pavesanne, en prenant le bras du séducteur. Ah! Don Juan, ne me fais pas languir davantage!
Et, fredonnant avec lui La victoire en chantant, elle l’entraîna vers la pièce couleur de ciel qu’elle lui avait promise.
Quand le tocsin sonna la fin du pillage, Beauceron, aussi ponctuel que galant, rejoignit son compagnon dans le hall.
- Partons vite, elle veut me suivre...
- Cette noblesse italienne est aussi corrompue que la nôtre...
- Que me contes-tu là? C’est une servante déguisée, qui voudrait devenir cantinière dans notre armée; son rêve secret serait d’accompagner notre glorieux Bonaparte...
Au coude à coude, ils couraient maintenant vers le camp.
- La prochaine aubaine sera pour toi, La Jeunesse! Voilà bientôt cinq ans que tu es veuf! Il est temps que tu oublies... J’y veillerai.
- Beauceron, tais-toi!...
- Allons, allons, l’ami! A la guerre comme à la guerre!
* * *
Bien loin de s’avouer vaincue, l’Autriche tente d’encercler les Français sur le plateau de Rivoli.Musique en tête et drapeaux déployés, la 18e demi-brigade fait son entrée sur le champ de bataille.
Bonaparte saute sur son cheval et galope vers les arrivants pour les accueillir.
- Bravo 18e!
Le général Mounier lui ayant expliqué comment il a bousculé l’arrière-garde ennemie pour s’ouvrir un passage, Bonaparte poursuit :
- Soldats, en récompense de votre conduite, vous aurez l’honneur d’attaquer les premiers les troupes qui nous entourent.
Depuis Nice, jamais Beauceron et La Jeunesse n’ont revu d’aussi près ce jeune homme étonnant, avec ses joues creuses, son teint blafard, ce cavalier au regard de feu, dont la voix est si chaude, ce héros qui est leur général en chef. Ils joignent leurs ovations à celles de leurs compagnons. Tous ces hommes viennent de se battre, mais l’enthousiasme leur fait oublier la fatigue, ils veulent se battre encore. Bien vite, les bataillons s’organisent pour l’attaque;
- En avant la 18e!
Les assaillants se précipitent vers les pentes qui les entourent; ils s’élancent vers les sommets que tiennent les Autrichiens. Pour leur préparer le terrain, les canons tirent par-dessus leurs têtes une pluie de boulets. Les batteries autrichiennes ripostent,appuyées par les salves des fusils, de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que les Français approchent. Mais ces derniers montent toujours. Rien n’arrête leur progression. Ils atteignent les positions adverses, les envahissent, engagent le combat à la baïonnette.
En équilibre instable sur un raidillon, Beauceron perce la poitrine d’un Autrichien qui lui barre le passage, et pour dégager son arme, en faisant basculer le corps dans l’abîme, il doit la secouer plusieurs fois.
Pendant ce temps, La Jeunesse bondit d’un rocher sur un autre, derrière lequel il plonge pour attaquer un ennemi qui le mettait en joue. Il reprend pied au milieu d’une sorte de petit champ clos; trois adversaires l’y attendent au lieu d’un seul, deux parfaitement valides et un blessé. Cliquetis des baïonnettes, un coup à droite, un coup à gauche, virevolte, mais hélas! le Béarnais ne réussira pas longtemps à repousser de la sorte un double assaut. Il se bat avec l’énergie du désespoir lorsque soudain une lame déchire son pantalon, mord le bas de son dos. C’est le blessé qui s’est traîné jusqu’à lui pour le poignarder par derrière. La Jeunesse se retourne et le cloue au sol, mais les deux autres en profitent pour bondir sur lui et le transpercer. Il a tout juste le temps de sauter de côté.
Il se retrouve désarmé, plaqué contre la paroi rocheuse. Au bout des fusils dirigés vers lui, deux lames luisantes, triangulaires, dont les pointes se rapprochent l’une de l’autre et de sa poitrine, deux pointes affreuses qui vont se rejoindre dans son coeur... Il n’a plus qu’une seconde à vivre, une fraction de seconde!
- Arrh...
Avec un cri sauvage, Beauceron saute dans la place.
Les Autrichiens ont un instant d’hésitation. La Jeunesse se jette de côté; il parvient à ramasser son fusil. L’effet de surprise semble paralyser ceux qui se voyaient si près de vaincre. Après une résistance timide, ils essaient de monter à reculons sur les rochers pour fuir, mais les Français frappent et les font basculer dans le vide.
- Victoire! s’écrie Beauceron, en se jetant dans les bras de son compagnon.
Il ne croit pas si bien dire . Au-dessus d’eux passe un chemin d’où provient le terrible roulement d’un galop : c’est Murat, à la tête de ses escadrons; les sabres des cavaliers vont tailler en pièces les Autrichiens qui ont échappé aux baïonnettes des fantassins.
- Gloire à la 18e qui a ouvert la voie! s’exclame Beauceron.
Que orgueil d’appartenir à un corps d’élite!
Quel bonheur de suivre Bonaparte!
Quel chef!
Mais le génie du jeune stratège ne s’exprime pas seulement sur les champs de bataille.
Il agit en homme d’Etat autant qu’en grand capitaine. Négociant directement avec le pape, annexant les Iles Ioniennes, créant trois républiques nouvelles, il organise à sa guise les territoires conquis.
Le traité de Campo-Formio, signé avec l’Autriche, consacre les structures qu’il a imposées à l’Italie.
Après cela, que peut-il faire pour ajouter à sa gloire?
Il lui faudra moins d’un an pour répondre à cette question.
* * *
Quatre cents bateaux fendent les flots.
- Soldats, l’Europe a les yeux sur vous!
Dans sa proclamation, Bonaparte, qui est devenu général en chef de l’armée d’Angleterre, a comparé ses troupes aux légions romaines.
- Au retour de cette expédition, a-t-il ajouté, chacun de vous aura de quoi s’acheter six arpents de terre!
- La Jeunesse, se plaît à répéter Beauceron, on s’associera si tu veux. Six et six douze, plus les deux arpents de Marie-Jeanne, on sera des anciens combattants heureux.
Il fait bon rêver quand on s’éloigne de son pays.
Toutefois, ce que l’on aimerait savoir, ce que le discours n’a pas dévoilé, c’est le but du voyage.
- Attaquer l’Angleterre en partant de Toulon, l’idée est bizarre! grogne le sergent Richepot, une vieille moustache, dont les jugements sont appréciés. M’est avis qu’on va débarquer en Sicile, pour occuper le milieu de la Méditerranée, pour embêter l’Anglais, en gênant son commerce.
- Peut-être... C'est bien possible, répondent ceux qui l'écoutent
La Jeunesse et son compagnon passent le plus clair de leur temps à la proue du voilier, dans un recoin qu’ils se sont ménagé au milieu des cordages.
- Avec deux colombes, notre nid serait idéal, plaisante Beauceron.
Les femmes, c’est son sujet de conversation préféré. Qu’il s’agisse des Françaises ou des Italiennes, il est intarissable.
- Lesquelles ont les plus beaux tétons, d’après toi? demande-t-il.
- Ce que je ne comprends pas, lui objecte La Jeunesse, c’est que tu puisses parler ainsi, alors que tu as Marie-Jeanne, qui est si mignonne.
- Marie-Jeanne?...Mais je l’aime comme elle m’aime, tandis qu’avec les autres, je m’amuse!
- Ton raisonnement ne tient pas! Si elle savait que tu la trompes, elle ne t’aimerait plus!
- Tant de lieues nous séparent, comment veux-tu qu’elle le sache?
- Quand tu la reverras, comment pourras-tu la regarder dans les yeux?
Beauceron se tait, gratte ses cheveux, non qu’il s’avoue vaincu, mais ce qu’il voudrait ajouter est difficile à expliquer.
- Tu dis que Marie-Jeanne est mignonne, reprend-il, ce n’est pas le mot qui lui convient le mieux. C’est une fille qui a du coeur, certes, mais aussi du caractère, et du bon sens...
- C’est vrai, reconnaît La Jeunesse.
- Ce qui fait qu’elle ne me demandera rien pour ne pas être déçue. Quand on sera ensemble, on regardera vers l’avenir et non vers le passé...
Ainsi coulent les jours.
* * *
Le 21 prairial (9 juin), trois semaines après avoir quitté Toulon, l’escadre arrive à Malte, une île que possèdent des chevaliers dont l’ordre remonte au moyen-âge. Bonaparte s’en empare sans avoir à livrer bataille. La halte dure dix jours, puis on reprend la mer, et de nouveau, c’est l’eau, le ciel, et le vent dans les voiles. Il y en a tant et tant, de ces voiles claquantes, qu’elles ferment l’horizon!
On ne sait toujours pas où l’on va.
- Moi qui rêvais de voyages, plaisante La Jeunesse, je peux m’estimer heureux.
- Gaëlle m’a dit un jour que tu voulais l’emmener en Amérique, c’est vrai? demande Beauceron.
- Pauvre chérie, elle ne voulait pas m’y suivre...
Il parle d’elle san que son coeur se déchire, non qu’il l’oublie, mais depuis qu’elle n’est plus, les bouleversements de la société, les tragédies, les champs de batailles, les tueries ont émoussé sa sensibilité.
- L’Amérique! sourit-il. En vérité, qu’aurions-nous fait, l’ami, si nous n’étions pas devenus soldats?
- On ne choisit pas son destin...
Leur conversation en est là, lorsque les troupes apprennent enfin que le but de l’expédition, c’est l’Egypte.
Le 13 messidor (1er juillet), l’armée débarque à Alexandrie.
* * *
L’expédition débuta par une victoire retentissante, remportée sur les Mamelouks, au pied des grandes Pyramides.Mais hélas! quelques jours plus tard, la flotte française fut presque entièrement détruite par les Anglais à son mouillage d’Aboukir.
Les vainqueurs se retrouvaient prisonniers.
- Hé bien! il faut mourir ici ou en sortir grands comme les Anciens... déclara Bonaparte.
En Syrie, les Turcs préparaient une offensive. On irait à leur rencontre.
- Portez arme! Par file à gauche, en avant, marche! ordonna le sergent Richepot.
- Le chef de ces Turcs, c’est quel pharaon? se permit de demander une jeune recrue.
- Oh! le bougre d’âne, rugit Richepot. Je t’ai déjà expliqué que l’Egypte est aujourd’hui une province turque, et pour ce qui des pharaons, le dernier est mort il y a trois mille ans!
En quelques jours, les Français s’emparèrent des villes de Gaza et de Jaffa, mais ces victoires ne furent pas faciles. Les canons s’enlisaient dans les plaines sablonneuses. Le ravitaillement suivait mal. La soif torturait les conquérants.
Au mont Thabor, ils rencontrèrent les Turcs et les battirent, mais ils ne parvinrent pas à enlever Saint-Jean-d’Acre.
Durant deux longs mois, les morts s’amoncelèrent au pied des murailles infranchissables.
Pour percer les lignes adverses, il aurait fallu les grosses batteries, mais elles n’avaient pu traverser les déserts. Quant à l’artillerie qui avait suivi, elle manquait de munitions, et les soldats devaient ramasser les boulets des ennemis pour les leur renvoyer. Fatigue, privations, blessures, danger constant de la mitraille...
Il y avait pire.
Un soir, au bivouac, en jetant son fusil vers le faisceau déjà constitué, Beauceron annonça :
- Je ne me sens pas bien, La Jeunesse, j’ai des douleurs partout.
- Allonge-toi, l’ami...
Le gaillard s’installa près du feu, frissonnant, le front mouillé de sueur, mais il dut bientôt se relever, sa grande carcasse secouée par les contractions du vomissement. Quand il fut recouché, il mit sa main dans son pantalon et, en se frottant l’aine désespérément, il commença de gémir :
- Je sens le ganglion gonfler, La Jeunesse, je suis foutu!
- Mais non, mon frère, ce n’est qu’un coup de fièvre, mets-toi donc là, tiens, tu seras mieux.
Le geste démentait les paroles, car La Jeunesse tirait Beauceron par les épaules pour le placer dans la fumée que dégageaient les herbes et le bois vert qu’il avait jetés dans les braises. Ne disait-on pas que les fumigations détruisaient les miasmes (le bacille ne fut découvert qu'en 1894) délétères, responsables de ce typhus d’orient, cette maladie épouvantable, cette malédiction que l’on n’osait pas appeler par son nom : la peste! Quelques jours plus tôt, la jeune recrue qui n’entendait rien aux Turcs ni aux pharaons était morte sans comprendre quel mal l’emportait. Le sergent Richepot, lui, avait stoïquement observé, au bas de son ventre, à son cou, à ses aisselles, le développement des bubons purulents qui signaient son destin; il avait rejoint l’innocent dans la fosse, et après lui, tant d’autres, plus nombreux que ceux qui tombaient au combat.
Cependant, tous les pestiférés ne mouraient pas. Un malade qui n’était pas emporté dans les trois premiers jours pouvait reprendre espoir; celui qui atteignait le septième jour avait une bonne chance de survivre.
Beauceron venait de franchir l’étape fatidique du troisième jour lorsque Bonaparte décida, après un dernier assaut infructueux, de renoncer à Saint-Jean-d’Acre et de lever le siège. Cette défaite affligea les soldats. Mais ils furent beaucoup plus frappés encore par la nécessité d’abandonner leurs malheureux compagnons incapables de marcher. A quelles horribles tortures les assiégés victorieux n’allaient-ils pas les soumettre?
- La Jeunesse, sourit avec courage Beauceron, je suis content que tu t’éloignes, j’aurais fini par te contaminer.
- A Jaffa, Bonaparte a risqué sa vie en visitant les pestiférés, et tu voudrais que, moi, je craigne la contagion, quand il s’agit de sauver mon frère!
- Maintenant, il faut bien que tu me quittes...
- Jamais!
Il le soutint par la taille quand le moment fut venu de former les rangs. Puis il le porta sur son dos, il le porta dans ses bras. Enveloppé dans une couverture, il le traîna dans les sables. Il soudoya, il implora, il menaça les conducteurs de charrettes, pour un quart d’heure sur un cheval, et les artilleurs, pour une demi-lieue sur l‘affût d’un canon. Le soir, il arrivait à genoux au campement, serrant contre lui son précieux fardeau. Il aurait déserté si les gradés, émus par son héroïsme, n’avaient pas fermé les yeux.
Le septième jour, Beauceron était toujours vivant.
Deux mois plus tard, à peine remis sur pied, mais au coude à coude avec son fidèle ami La Jeunesse, il livrait bataille aux Turcs. C’était à Aboukir, le 7 thermidor an VII (25 juillet 1799).
Ce jour-là, Bonaparte renoua avec la victoire, mais ce fut pour mettre un terme à son rêve oriental. Le 5 fructidor (22 août), il confia le commandement des troupes d’Egypte à Kléber et repartit secrètement pour la France.
* * *
Au cours des deux années qui suivirent, les Français gagnèrent d’autres batailles; ils connurent aussi des revers. Ils pleurèrent Kléber, assassiné par un fanatique. Le général Menou, qui lui succéda, s’était converti à l’islam et avait épousé une autochtone. Sur ce dernier point, Beauceron l’aurait peut-être imité si son compagnon ne lui avait rappelé, avec une constance touchante, le souvenir de Marie-Jeanne.Finalement, vaincus par les Turcs et les Anglais, les Français durent quitter l’Egypte.
Nos deux amis furent rapatriés au début de vendémiaire an X (fin septembre 1801)
10:24 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : chagrin, désespoir, terreur, valmy, jemmapes, chouan, embuscade



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