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13.05.2008

GAMA ch.15 à Épilogue

Vasco de Gama (suite) Chapitres 15 à Épilogue

15 - Une longue traversée


Les navigateurs mirent à la voile et partirent pour le Portugal le mercredi 29 août.
Le lendemain, la flottille jetait l’ancre, faute de vent, à une lieue environ de Calicut.
Les Maures en profitèrent pour lancer près de soixante-dix embarcations à l’assaut de ces navires, dont le retour risquait de les ruiner.
Une quantité infinie d’hommes , selon Velho, effrayants dans leurs armures rouges, volaient sur les flots à force de rames. Mais du haut des dunettes, les bombardes tonnèrent. Les assaillants furent dispersés.
Et soudain, à la foudre des armes succéda celle du ciel. Un orage épouvantable éclata, dont le grand souffle eut au moins le mérite de permettre aux vaisseaux de prendre le large.
Dans les jours qui suivirent, ce fut de nouveau le calme plat. Les capitaines tirèrent parti, du mieux qu’ils purent, des brises de terre suivies de brises de mer. Ces hardis découvreurs de con-tinents en étaient réduits à faire du cabotage.
- Quand trouverons-nous un vent favorable? Quand la franchirons-nous, cette mer d’Arabie? se lamentait Paulo de Gama.
Le malheureux éprouvait des douleurs dans la poitrine. D’une maigreur à faire peur, il étouffait ses quintes de toux d’une main moite. Il était d’autant plus pessimiste que sa santé s’altérait chaque jour davantage.
- Pour l’heure, nous ne pouvons que longer la côte, mon frère, disait Vasco. Il nous faut attendre le renversement saisonnier des vents...
Le 15 septembre, les navigateurs découvrirent un groupe d’îlots, où ils furent si bien accueillis qu’ils décidèrent d’y dresser un padrao. Le monument fut dédié à Sainte Marie et ce même nom fut donné à l’archipel (un nom qu’il porte encore aujourd’hui) .
Quelques jours plus tard, les vaisseaux abordèrent une île verdoyante. Elle s’appelait Angedive.

L’ESCALE  PARADISIAQUE.

L’armada mouille tout près du rivage. Une chaloupe, commandée par Vasco de Gama, conduit à la plage ceux qui sont chargés de faire provision d’eau et de bois. Rui et Martim sont du voyage...
- Holà!... es-tu maure ou chrétien, l’ami? fait le capitaine, à l’adresse d’un jeune homme peu farou- che, qui s’approche d’eux lorsqu’ils débarquent.
- Chrétien, répond-il en malayalam.
Martim Afonso traduit. Le capitaine reprend :
- Fort bien.  Rui, donne lui ton bonnet.
Ce cadeau enchante l’Indien. Tout sourire, il  s’en coiffe, il est prêt à faire tout ce qu’on lui demandera, il comprend ce qu’on attend de lui, il mène les voyageurs jusqu’à une très belle aiguade, qui naît entre deux rochers.
Ce premier contact en entraîne d’autres, non moins chaleureux. Les visiteurs se voient offrir du poisson, des langoustes, et des citrouilles, et des concombres, des noix de coco et des bananes.
- Ne produisez-vous pas des épices? demande Martim au chef du village.
- Seulement de la cannelle.
Aux victuailles, les indigènes ajoutent une brassée de branches fraîches de cannelier et beaucoup de cannelle sèche. 
La plage est d’accès facile;  elle offre  un  abri propice. Vasco de Gama consulte Nicaulo Coelho; il décide avec lui que le Bérrio sera radoubé. Ensuite, ce sera le tour du Sao Gabriel.
Le travail des charpentiers, des voiliers et des calfats intéresse au plus haut point les habitants d’Angedive. Hommes, femmes et enfants, nus jusqu’à la ceinture, joyeux, pépiant et gesticulant, ne cessent de tourner autour des immenses coques couchées sur le sable.
Le troc entretient l’amitié. Il ne reste guère de grelots, de bonnets ou de chemises à échanger, mais assez tout de même pour que le capitaine reçoive, en contrepartie, un présent de vaches, de porcs et de poules.
Tout le monde en profite, cela va se soi. Les cuisiniers s’en donnent à coeur joie. Ah! les fins repas, quand tombe la nuit... La bombance!... Au son des tambours et des trompettes!... Et la danse...
Les hommes d’Angedive adorent cette musique. Leurs femmes aussi, la musique et les musiciens.
Une autre Sangali s’abandonne dans les bras de Martim, une autre Jaïna dans les bras de Rui.
Père Miquel, montrez-vous indulgent. Ces Indiens sont sûrement chrétiens. Ils ont dans leur île un sanctuaire en ruines, où ils vont faire leurs dévotions, une sorte d’église, qui a été ravagée par les musulmans. N’est-ce pas une bonne preuve? Allons, soyez clément, à tout péché miséricorde .

TIMOJI  LE  PIRATE

Malheureusement, l’île d’Angedive n’est pas qu’un lieu de délices. Elle sert de repaire à de méchantes gens.
Un jour, en allant faire du bois, Vasco de Gama remarqua sur la plage deux barques de grande taille. Appartenaient-elles à des Maures ou à des chrétiens?
De retour sur le Sao Gabriel , il fit monter un marin  à la hune pour voir si l’on apercevait quelques navires. Ce marin vit au large, à environ six lieues, huit nefs qui étaient au calme.
Un peu plus tard, ces embarcations se dirigèrent vers la flotte portugaise. Le capitaine-major donna l’ordre d’aller à leur rencontre. Elles se mirent à reculer. L’une d’elles ayant brisé son gouvernail, l’équipage s’enfuit vers la côte dans une barque. Le navire abandonné contenait des vivres et des armes, dont s’emparèrent les vainqueurs .
Les sept autres navires s’échouèrent, et nous allâmes les bombarder,  conclut brièvement Velho dans sa relation de cet épisode.
- Je me demande bien qui a  voulu nous attaquer? se  tourmentait Vasco de Gama.
Monsaïd fit parler les otages afin de satisfaire la curiosité du capitaine .
- Il s’agit de Timoji, dit-il, un pirate célèbre de la côte malabar.
A quelques jours de là, deux embarcations, voyantes et bruyantes, s’approchèrent à la rame des nefs portugaises.
- Méfions-nous de cette arrivée au son des tambours et des trompettes, gronda Monsaïd. Timoji est réputé pour sa traîtrise.
Quant aux Indiens captifs, ils  reconnurent comme appartenant à l’illustre larron des mers les étendards qui claquaient au haut des mâts.
- Cinq autres barques restent le long de la côte pour  protéger celles qui viennent, cria la vigie.
Du côté des Portugais, les bombardes étaient chargées.
- Feu! ordonna le capitaine-major.
Les pirates cessèrent d’avancer.
Ils se mirent alors à crier “Tambaran!”,  en disant qu’ils étaient chrétiens, raconte Velho, car les habitants de cette région de l’Inde appellent Dieu “Tambaran”. Mais voyant que ce procédé ne marchait pas, ils commencèrent à fuir vers la côte. Nicolau Coelho les poursuivit quelque temps sur une chaloupe, jusqu’à ce que la nef du capitaine-major eût hissé un pavillon pour lui faire signe de revenir.    
Le Bérrio  était au radoub, mais rien ne retenait jamais l’impétueux Coelho.

GASPAR  DE GAMA

Les capitaines tenaient conseil à bord du Sao Gabriel. La vigie annonça une visite. Un homme seul se présenta sur le pont, un étonnant personnage. Agé d’une quarantaine d’années, il était coiffé d’un très beau turban, vêtu d’une longue robe blanche et portait à la ceinture un coutelas.
- Bonjour, bonjour! s’exclama-t-il en italien.
Avant que les capitaines fussent revenus de leur surprise, il se jeta dans leurs bras et les embrassa comme s’il les avait toujours connus.
- Je suis un chrétien, originaire du Levant, expliqua-t-il. Je suis venu tout petit dans ce pays. Enfant, j’ai été enlevé, vous comprenez? Je vis chez un grand seigneur, un sultan, qui est maure, ce qui fait que moi-même je suis maure.
- Il faudrait savoir!... l’interrompit sèchement Paulo de Gama. Vous êtes chrétien ou musulman?
- Musulman, mais tout à fait chrétien au fond de mon coeur.
Outre que les idées de l’arrivant semblaient un brin confuses, il s’exprimait dans une espèce de demi-vénitien que les navigateurs avaient peine à saisir entièrement.
- J’ai appris, poursuivit l’homme,  qu’il y avait à Calicut des étrangers que personne ne comprenait.  J’ai voulu vous voir,  avec la permission de mon sultan, qui est sultan de Goa, et qui m’a chargé de vous dire que votre fortune est faite si vous acceptez de rester à Goa.
Suivit un magnifique tableau des riches productions de son pays : toutes les épices, en gros et en détail, des laques en quantité infinie, de merveilleuses perles et des pierres précieuses de toutes sortes.
- Et que nous demandera en échange votre sultan? demanda Vasco de Gama.
- Rien de plus que votre amitié...
- Cet homme ne m’inspire aucune confiance, souffla Paulo de Gama à l’oreille de son frère.
- Qui nous dit, lança Coelho à l’adresse de l’étrange visiteur, que vous n’êtes pas Timoji?
- Vous avez l’aplomb de ce maudit corsaire! ajouta Nunes.
- Rien de plus que votre amitié... répéta-t-il.
Cela suffit!... Il mérite la question. On s’empare  de lui, on arrache sa robe, on l’enchaîne, couché sur une barque renversée qui occupe le milieu du pont.
Au cinquième coup de fouet, la peau de son dos craque, dessinant un sillon sanglant. Le supplicié tient bon... Mais au dixième coup, il avoue qu’il est un espion du sultan, venu pour prendre la mesure des forces portugaises. Deux zébrures de plus sont nécessaires pour qu’il avoue que quarante grands vaisseaux sont embusqués, prêts à attaquer  les navigateurs venus d’Europe.
Son dos ruisselle de sang, et pourtant il refuse toujours d’admettre qu’il est Timoji. Même la menace de l’huile bouillante le laisse inébranlable sur ce point. Cependant, comme il sent qu’il lui faut confesser quelque chose pour arrêter le bras du bourreau, il reconnaît qu’il n’est ni musulman, ni chrétien, mais juif.
- Mais je veux bien me faire chrétien, je suis chrétien au fond de mon coeur, implora-t-il.
- Pour te laisser le temps d’y réfléchir, décida Vasco, je t’emmène au Portugal, où tu pourras témoigner de ce qui se passe en Inde.
- Si tu reçois le sacrement du baptême, ajouta Paulo, je serai ton parrain, tu deviendras Gaspar, et comme le veut la coutume, tu porteras notre nom, tu seras Gaspar de Gama.

SCENES  D’HORREUR

La flottille quitta Angedive le 5 octobre 1498.
Cap au sud-ouest. Le lendemain du départ, un orage violent éclata. Il fut suivi de trois jours de calme plat. Puis ce fut de nouveau la tempête, des paquets de mer qui s’engouffraient par les sabords, des montagnes d’eau qui s’écrasaient sur les ponts, des voiles déchirées, des nefs éperdues,  qui bondissaient,  faisaient des embardées, leurs archanges ruisselants projetés vers le ciel brouillé de pluie avant de replonger dans l’eau noire. Ensuite, plusieurs jours durant, l’armada restait encalminée (arrêtée faute de vent) .
- C’est normal, disait Monsaïd, c’est le renversement des moussons...
Normal peut-être, mais difficile à vivre.
Les journées les plus pénibles n’étaient pas celles où la tornade mugissait mais celles où la mer était d’huile sous un soleil brûlant. Pour un instant de retard au changement de quart, pour une place à l’ombre, une rixe éclatait, un poing  jaillissait, une lame de couteau flamboyait... Par bonheur, la ferme discipline, imposée par le capitaine-major, régnait sur le Sao Gabriel,  et sur les deux autres vaisseaux.
Pour mieux comprendre le régime des vents, Monsaïd,  Fernao Martins et Martim Afonso mirent au point un lexique portugo-malayalam, afin d’interroger avec plus de profit les otages. Des informations que donnèrent ces derniers, il ressortait que l’alternance des ouragans et des calmes plats pouvait durer plusieurs semaines.
Vers la mi-novembre, l’odeur nauséabonde de la viande putréfiée commença à monter des cales. Les vers, dans les biscuits, étaient chaque jour plus nombreux. Il fallut rationner l’eau.
Les pires moments de la fin de la grande volte revenaient. Les marins revécurent les mêmes angoisses, les mêmes souffrances.
A la mi-décembre, le premier mort eut droit à quelques prières, au moment d’être balancé par-dessus bord. Les suivants furent moins chanceux, d’abord parce que Dieu rappela à lui le Père Miquel, mais surtout parce que les survivants n’avaient plus la force de pratiquer le moindre rite.
Le vingtième cadavre resta longtemps sur le pont, oublié... Lorsque deux malheureux tentèrent de le soulever, pour le jeter à la mer, il leur échappa des bras. Alors ils le firent glisser sous la barque renversée, pour ne plus le voir.
La puanteur qui s’exhalait des cales régnait sur  toute la nef; même la vigie, agrippée à la hune, ne pouvait plus lui échapper. On en venait à rêver de tempête qui assainirait l’air.
Rui, le moussaillon, fut touché. Il ne pouvait plus manger tant ses gencives étaient gonflées, sanguinolentes, rouges, alors que sa bouche, à l’intérieur, semblait tapissée de taches bleuâtres. Ses jambes enflaient aussi, et son ventre...
- Je sens que je vais mourir... disait-il.
Martim le soignait comme eût fait une mère.
Les équipages des trois vaisseaux en étaient au même point. Les marins que le mal n’avait pas encore frappé négligeaient leur travail. La révolte grondait. Pourquoi s’acharner à lutter contre des vents contraires?
Vasco de Gama réunit un conseil élargi aux pilotes et aux écrivains.
- Nos hommes n’ont peut-être pas tort, retournons à Calicut, dit Pero de Alenquer, le pilote le plus talentueux de l’expédition.
- Je pense que Pero de Alenquer à raison, dit le sage Alvaro de Braga.
Paulo de Gama jeta un coup d’oeil craintif à son cadet. Il vit ses mâchoires animées de fébriles contractions. Il sentait monter chez lui une colère près de laquelle les tornades océanes ne seraient que risées.
- Je ne suis pas de votre avis... toussota Paulo.
- Messieurs, coupa Vasco de Gama d’une voix sèche, c’est ainsi que naissent les mutineries, quand les chefs démissionnent.
Il sut contenir sa fureur pour exposer clairement que, si des navires indiens avaient maintes fois traversé la mer d’Arabie, pour se rendre de Calicut à Malinde, des nefs portugaises devaient pouvoir en faire autant.
Nicolau Coelho et Gonçalo Nunes furent les premiers à se rendre à ces arguments. Il fut décidé que les hommes bien-portants, qui refuseraient d’obéir, connaîtraient le fouet.
Et puis les vents tournèrent.
Le 7 janvier1499, la flotte mouilla devant Mélinde.

16 - Le chemin de la gloire

Les suprêmes efforts fournis par les équipages pour atteindre Mélinde les avaient pratiquement anéantis. Après que la vigie eut crié “Terre”, une très grande ville, pourvue d’immeubles à plusieurs étages, était apparue à l’horizon. C’était Mogadis-cio. Méfiant, le capitaine-major avait décidé de tirer au large. Bien lui en avait pris sans doute, car plus au sud, en face d’une ville appelée Patta, des pirates, montés sur huit barques, avaient attaqué l’armada. Les bombardes les avaient chassés.
A la suite de ce dernier exploit, après 95 jours de mer, on imagine en quel état les survivants avaient abordé le royaume du bon roi Hassan Saïd.

DES SOINS INUTILES

Le roi dépêcha aussitôt une longue embarcation montée par beaucoup d’hommes, et il nous envoya des moutons. Il fit dire au capitaine qu’il était le bienvenu, et qu’il y avait des jours qu’il l’atten-dait. Il lui fit transmettre beaucoup d’autres paroles d’amitié et de paix. Le capitaine envoya un homme à terre, qui accompagna ceux qui étaient venus, pour nous rapporter des oranges le lendemain, car nos malades en avaient grande envie. Il en rapporta effectivement bientôt , ainsi que beaucoup d’autres fruits. mais les malades n’en tirèrent aucun profit : ce pays leur fut fatal et nous en perdîmes beaucoup.
Combien de compagnons des mauvais jours, combien de bons camarades avaient disparu! Combien mourraient encore? Le marin Martim Afonso partageait l’affliction générale, mais il gardait tout de même au coeur une joie égoïste et secrète : il était en bonne santé, et son protégé, le mousse Rui, comptait parmi les survivants.

LA FIN DU SAO RAFAEL

Les Portugais restèrent cinq jours à Mélinde.
Hassan Saïd remit à Vasco de Gama une trompe d’ivoire, destinée au roi du Portugal, dont il désirait être et demeurer le serviteur, et il donna aux navigateurs l’autorisation de dresser un padrao.
Puis l’armada reprit sa route.
Elle aperçut en passant Mombasa. Elle allait vers Zanzibar.  Hélas! bien que les vents et les courants fussent assez favorables, même la navi-gation le long des côtes devenait difficile.
Le Sao Rafael était en piteux état. Il n’avait pas été radoubé à Angedive. Un orage avait déchiré ses voiles et brisé ses plus importants cordages. Son capitaine, le malheureux Paulo de Gama, ne quittait guère sa couche tant il était malade.
Mais il y avait plus grave encore : il ne restait pas assez d’hommes valides pour assurer la manoeuvre sur trois navires.
Vasco de Gama décida de mouiller près des hauts fonds où Joao de Coimbra, le pilote du Sao Rafael, s’était laissé surprendre quelques mois plus tôt.
Là, tout ce que contenait le fier navire de Paulo de Gama fut transbordé sur le Sao Gabriel et sur le Bérrio.  Sous le regard mouillé de larmes du capitaine, installé dans un fauteuil sur le pont de la nef de son frère, des hommes, la rage au coeur, allumèrent des torches.
Le Sao Rafael  fut  brûlé  au  retour à  l’endroit même où il s’était échoué à l’aller.

LE  DERNIER  PADRAO

Cap au sud, de Zanzibar à Mozambique.
La flottille, réduite à deux unités, jette l’ancre près de cette petite île où les navigateurs avaient célébré la messe sous de grands arbres. Le sultan Yazid, dont le royaume est proche, éprouve probablement toujours autant de mépris pour les chrétiens. Ceux qu’il capture, il les réduit en esclavage. Mais il en faudrait davantage pour effrayer nos Portugais. Ils sont affaiblis mais indomptables.
Ils débarquent les éléments d’un ultime padrao. Ils creusent un trou pour le socle. Ils essaient d’allumer un grand feu pour faire fondre le plomb nécessaire au scellement de la croix. Par malheur, c’est à verse que tombe la pluie. Elle est si forte  qu’il est impossible de faire du feu. On dresse la pierre, mais elle restera sans croix.
Devant cette oeuvre inachevée, nul doute qu’à leur suprême prière se mêle ce voeu :
- Mon Dieu , faites que nous puissions revenir.

BON VENT NE SUFFIT PAS

Dans la baie de Sainte Blaise, avant de franchir le cap de Bonne-Espérance, les navigateurs font bonne chasse et  bonne pêche. Ils remplissent leurs cales de salaisons d’anchois, de phoque et de manchot.
Ils disposent d’abondantes réserves, lorsqu’ils doublent le Cap, d’est en ouest, le 20 mars 1499.
Et nous qui étions parvenus jusque-là, raconte Alvaro Velho, nous étions bien portants et solides, mais parfois nous mourions de froid sous l’effet des grandes brises que nous trouvions dans cette région, ce que nous attribuions à notre arrivée d’un pays chaud plutôt qu’à l’intensité du froid.
Des bons vents, des courants favorables permettent aux deux vaisseaux exténués de mettre directement le cap sur les îles du Cap Vert. Beau temps, navigation facile...
Un vendredi, vingt-cinquième jour du mois d’avril, nous avons trouvé le fond à 35 brasses. Nous avons suivi cette route toute la journée, et le fond le plus faible que nous ayons trouvé était à 20 brasses. Nous n’avons pu apercevoir la terre. Les pilotes disaient que nous étions sur “Les Hauts-Fonds du Rio Grande” (en face de la Guinée-Bissau).
Ces mots seront les derniers de notre chroniqueur. La plume tombe de ses mains un mois après qu’il s’est jugé en bonne santé. Sans doute était-il moins bien remis qu’il ne le croyait de la maladie des marins. Le chaud et froid, au passage d’un océan dans l’autre, l’a achevé. Il meurt à quelques lieues de l’archipel d’où les explorateurs se sont élancés pour la grande volte.
D’autres malades, hélas! retardent la marche du Sao Gabriel, si bien que Vasco de Gama ordonne de jeter l’ancre.
Il fait venir Nicolau Coelho à son bord.
La réunion a lieu dans la salle du château arrière, où se trouve la barre que ne commande plus Pero de Alenquer.
Le prestigieux pilote est couché mi-assis sur un matelas de voiles. Les oranges du bon roi de Mélinde ne l’ont pas guéri. Sa faiblesse est extrême. Sa bouche saigne. Des taches livides et pourprées couvrent sa poitrine que dévoile une chemise entrouverte.
Près de lui, également couché, Paulo de Gama souffre d’un autre mal (probablement la tuberculose), non moins sévère. Il toussote, transpire et tremble de fièvre.
- Votre Bérrio, dit Vasco de Gama à Nicolau Coelho, plus à l’aise que le Sao Gabriel sur les hauts-fonds, nous précédera à compter de ce jour,  mais ce n’est pas tout... 
D’un geste, le capitaine-major suspend l’objection que Coelho s’apprête à formuler.
- Du Cap-Vert à Lisbonne, poursuit-il, par Madère ou par les Açores, nous suivrons des routes depuis longtemps tracées et que nous connaissons bien. Aussi je vous demande, capitaine, de ne pas nous attendre... Dieu vous garde.

AMOUR  FRATERNEL

Nicolau Coelho profite pleinement de l’autorisation du capitaine-major. Poussé par Gonçalo Nunes, il ne fait pas escale au Cap-Vert. Il vogue à pleines voiles vers les Açores.
Le Sao Gabriel arrive seul à Santiago, la plus grande des îles sous-le-vent de l’archipel. A peine a-t-il mouillé devant la plage de Santa Maria (aujourd’hui Praia, capitale du Cap-Vert), que Pero de Alenquer rend le dernier soupir. Joao de Coimbra, pilote du Sao Rafael, pourrait prendre sa place, afin que le Sao Gabriel poursuive sa route, mais la nef capitane n’est plus en état d’affronter la mer. Elle a besoin de réparations.
- Mon frère, conseille Paulo à Vasco, pour l’honneur des Gama, il faut que vous soyez le premier à rendre compte de notre voyage à Dom Manuel...
Le pauvre malade peut à peine parler. Il ajoute dans un souffle:
- Affrétez une caravelle!
Le cadet suit ce conseil. Il confie à  Joao de Sa  la restauration et le commandement du fier vaisseau avec lequel il a ouvert la route des Indes. Il loue un navire rapide,  qui parcourra comme une mouette la volte de Santiago à Lisbonne. Les marins impatients s’apprêtent à déployer toute la toile de cette caravelle  lorsque Vasco invite son frère à changer d’embarcation.
- Je refuse... murmure le malade. Je ne veux pas vous retarder, Vasco... Car c’est vous le fier Gama... l’honneur de notre nom... le chef de notre maison... l’épée de notre roi... hardi navigateur et fondateur d’empire...
Le malheureux ne déraisonne pas, mais il n’a plus la force de construire un discours cohérent. Comment résisterait-il à l’affectueuse insistance de celui à qui il a cédé le commandement de l’expédition en présence du roi?
- Paulo, mon cher Paulo, dit Vasco, avec cette nef légère, nous serons vite au Portugal et je te ferai soigner par les meilleurs médecins...
Fol espoir!... C’est un agonisant que l’on fait monter dans la caravelle. Peu après le départ, son état devient si alarmant que le capitaine décide de faire escale aux Açores.
C’est là que meurt l’aîné des Gama.
Le chagrin du cadet est si grand qu’il restera deux mois dans ces îles, à le pleurer, à méditer.

LES HONNEURS

Vasco de Gama est arrivé aux Açores au mois de juin. A la mi-août, il envoie à Lisbonne ce Gaspar qui porte son nom et qu’il charge d’annoncer son retour.
Le hardi navigateur remonte enfin le Tage mais ne semble guère  pressé  d’atteindre  la  capitale. 
Durant quelques jours, il fait retraite en compagnie des moines avec lesquels il a prié, deux ans plus tôt, la veille du grand départ, dans la chapelle de Notre-dame de Bethléem.
Que ressent-il? A quoi pense-t-il? Son frère est mort... Il a perdu les deux tiers de ses équipages... Que pèse la découverte d’une voie maritime en regard de tous ces sacrifices? Comme il est amer, le goût de la victoire!
Il apprend là que le Bérrio  de Nicolau Coelho, et aussi le Sao Gabriel, avec Joao de Sa, sont arrivés depuis longtemps.
Nicolau Coelho et Joao de Sa ont été reçus par le roi. Ils ont raconté le voyage, décrit les pays visités, fait miroiter les perspectives d’un fructueux négoce d’épices et de pierres précieuses. Le souverain a déjà ajouté à ses titres celui de “seigneur de la conquête, de la navigation et du commerce d’Éthiopie, d’Arabie, de la Perse et de l’Inde”.
Cependant, dom Manuel 1er n’oublie pas le capitaine-major qu’il a lui-même désigné. Il envoie à sa rencontre les plus nobles personnages de sa cour, qui l’escorteront jusqu’au palais.
La réception qu’il lui a réservée,  en tout point éclatante, est à la hauteur de son mérite.
Comblé d’honneurs, le héros de la fête fait bon visage, mais son coeur saigne encore.
Il est semé d’épines, le chemin de la gloire.

Épilogue

DOM  VASCO

Avant la fin de l’année 1499, Vasco de Gama fut élevé au rang de seigneur de Sines, la ville dont son père avait été gouverneur. Le 10 janvier 1500, il reçut le titre de dom, réservé aux nobles du Portugal. Peu après, il fut nommé Amiral de l’Inde, avec tous les honneurs, avantages et privilèges attachés à cette dignité. Une pension annuelle de 300 000 réaux compléta ces récompenses. 

Cette même année, Dom Vasco épousa dona Catarina de Ataide, fille du gouverneur d’Alvor.

L’EXPÉDITION DE CABRAL

La belle Catarina s’opposa-t-elle à un nouveau départ de celui qui était devenu son mari?
Le 9 mars 1500, Nicolau de Coelho, Diogo Dias, Pero de Escobar, Joao de Sa, pour ne citer que ceux-là, prirent la mer pour une nouvelle expédition, mais sous les ordres de Pedro Alvares Cabral.
Poussée par les vents, la flotte de 13 nefs, montée par 15OO hommes, toucha le Brésil, dont Cabral prit possession au nom du Portugal.
Puis, poursuivant sa grande volte et contournant l’Afrique, elle se dirigea vers l’Inde. Seulement 6 vaisseaux arrivèrent à Calicut, où Cabral ne parvint pas à s’entendre avec le Samorin et les négociants maures. Leurs rapports s’étant envenimés, 40 Portugais furent massacrés; en représailles, la ville fut bombardée.
Pour ne pas repartir sur ce désatre, Cabral conclut un traité de commerce avec le radjah d’une autre cité de la côte de Malabar : Cochin.

DEUXIEME VOYAGE DE VASCO DE GAMA

En 1502, Catarina ne put retenir son mari
Dom Vasco obtint cette année-là le commandement d’une escadre de 20 navires, destinée à poursuivre la “conquête” de l’Inde.
La grande volte n’avait plus de secret pour lui, non plus que le cap de Bonne-Espérance, ou la côte 
est de l’Afrique. Les vents de la mousson l’empêchèrent de faire escale à Mélinde, mais il avait, chemin faisant, fondé les comptoirs de Sofala et de Kilva, des villes qui regorgeaient d’or.
A Calicut, il vengea, avec une extrême cruauté, les Portugais tués au cours de l’expédition conduite par Cabral. Il fut surnommé “le grand exécuteur de châtiments”.
Mais il n’était pas venu que pour prendre une revanche sur le Samorin.
Il voulait exploiter les richesses de ces pays, maintenant accessibles par la mer, et les soumettre au roi du Portugal.
Avec le radjah de Cochin, il signa un traité d’alliance, ce qui lui permit de créer dans son royaume des comptoirs.
Il ouvrit d’autres comptoirs dans d’autres villes de la côte indienne, au nord à Cannamore, au sud à Quilon.
Près de Cannamore, il fit construire une forteresse, où résideraient des soldats chargés de protéger les entrepôts portugais
Les premières bases d’un empire étaient posées.
Lorsqu’il rentra à Lisbonne, les cales de ses navires contenaient 16OO tonnes d’épices, dont 1230 de poivre : un vrai trésor. 

VINGT ANS DE DISGRACE

Au cours des années qui suivirent, d’autres comptoirs furent créés, d’autres forteresses s’élevèrent, sur la côte de Malabar, et beaucoup plus loin, toujours plus à l’est, jusqu’à l’archipel des Moluques, d’où provenaient les épices. Des navigateurs célèbres fondèrent alors la puissance portugaise, comme par exemple Francisco de Almeida, nommé vice-roi des Indes en 1505, ou le  grand conquistador Afonso de Albuquerque, qui lui succéda en 1509. Mais le nom de Vasco de Gama ne figure pas parmi ceux des grands capitaines qui s’illustrèrent en ce début de XVIème siècle.
Dom Vasco était en froid avec le roi.
Le vainqueur de la grande volte ne savait pas dissimuler certains traits de son caractère abrupt, aucune nouvelle mission ne lui avait été confiée.
Durant quelques années, Vasco de Gama vécut à Sines, où Catarina lui donna trois fils : Francisco, Estevao et Pedro. A Evora, où il habita ensuite, il eut quatre autres enfants.
En 1521, bon époux et bon père, il s’occupait  de ses terres, il accordait tous ses soins à sa nombreuse famille, lorsque mourut le roi dom Manuel.

DOM VASCO VICE-ROI

Le successeur de dom Manuel, le jeune dom Joao III, renvoya Vasco de Gama aux Indes, avec le titre de vice-roi.
La flotte, qui prit la mer le 9 avril 1524, comptait 13 navires. Celui qui la commandait avait maintenant plus de cinquante ans, la barbe grise, les épaules un peu moins hautes qu’autrefois, malgré la somptuosité d’un costume à la mode, mais sa voix était  plus autoritaire que jamais.
Il avait pour mission de rétablir l’ordre et la discipline, qui laissaient à désirer, dans les possessions portugaises de l’Inde. Il s’y employa avec vigueur, avec succés. Mais le temps lui manqua pour étendre et affermir autant qu’il l’aurait souhaité l’influence du Portugal sur l’Orient.
Il mourut de maladie, à Cochin, la veille de Noël, le 24 décembre 1524.

Cette même année 1524 naissait Luis de Camoes, le grand poète portugais, qui allait faire entrer Vasco de Gama dans la légende.

Du même auteur

Gérard SONCARRIEU, Le premier tour du monde (Magellan)

Hachette jeunesse, Livre de poche n° 570

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