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13.05.2008

Yan-petit ch. 7-8

 

Bienvenue... 

Voici un roman historique, l'histoire d'un enfant de la Révolution,Yan-petit, qui deviendra soldat de l'Empire,
- un bien modeste conquérant dans le sillage de Napoléon. 

Yan-petit (suite)  Chapitres 7 et 8 Voir colonne de droite pour les chapitres précédents.

7 - LA GRANDE ARMÉE

Au milieu du carrefour que forment l’avenue des Etats-Généraux et la rue  de Fleurus s’élève une pyramide d’environ cinq pieds de haut (1,62 m). Un homme la décore avec des coquillages qu’il dispose en savantes arabesques. Parmi les motifs qu’il a composés, on devine des coupoles et des hiéroglyphes; un puriste estimerait que le style balance entre le mauresque et le pharaonique, mais l’ensemble n’en est pas moins du plus bel effet, et parfaitement adapté à son support monumental.
- Voilà bien la patte d’un ancien de la campagne d’Egypte! lance en passant, d’un ton niais, un grand vagabond moustachu, mal rasé, chargé d’un havresac.L’artiste agenouillé tourne à moitié la tête. Sans élever son regard jusqu’au visage de celui qui l’a interpellé, suffisamment renseigné sans doute par sa tenue, il lui répond :
- Passe ton chemin, conscrit, et garde tes commentaires!
- Tonnerre de Dieu, petit soldat!... gronde l'arrivant .
Mais il ne parvient pas à jouer plus longtemps une feinte colère.
L’assembleur de coquillages s’est levé.
- Beauceron!
- La Jeunesse!

Ils tombent dans les bras l’un de l’autre.
- Comment as-tu fait pour me retrouver? demande le Béarnais.
- Depuis plus d’une heure, je te cherche dans ce camp! s’exclame son compagnon. Toutes les rues sont droites, toutes les baraques se ressemblent...
- Ce n’est pas ce que je veux dire!... As-tu rempilé? Es-tu affecté dans mon régiment? Je suis grenadier au 3ème de ligne...
- Tu te rappelles ton arrivée à Nice, mon frère? Aujourd’hui, à Boulogne, je te rends la pareille!

Ils ne se sont pas vus depuis près de vingt mois. Ils ont tant de choses à se dire! Mais s’ils parlent tous les deux en même temps, ils n’arriveront pas à se comprendre.
- Toi d’abord! propose La Jeunesse.
- Non, toi, réplique Beauceron. Raconte-moi ce qui t’es arrivé depuis qu’on s’est quitté...

* * *

L’histoire du Béarnais est toute simple. Libéré à Toulon, après neuf ans sous les armes, il a regagné ses Pyrénées. Quel bonheur de retrouver ses vieux parents! Sa mère surtout, comme elle a pleuré! Son frère Julien, marié, père de quatre enfants, aurait été si heureux de lui offrir l’hospitalité! Mais un brave rentrant de guerre mérite mieux qu’une paillasse à l’écurie. Bien que leurs trois soeurs fussent casées depuis belle lurette, la maison était trop petite pour l’accueillir. Par bonheur,  il  y  avait  la-bas  le cousin  Jules!  Ah! celui-là n’avait pas souffert de la misère qui avait marqué le Directoire! Son petit pécule, constitué sous l’ancien régime, il avait su le faire fructifier, en dépit du marasme républicain. Au croisement des routes de Nay à Morlaas et de Pau à Soumoulou, son auberge prospérait. Pas un maquignon de la région ne manquait à sa clientèle! Et pour faire marcher le commerce en dehors des jours de foire, il recevait les parvenus des villes voisines, tous les révolutionnaires nantis, les nouveaux riches, les marchands de biens nationaux, les fournisseurs des armées, et parfois même, des bandits de grands chemins, qui organisaient chez lui de discrètes parties fines.
- Si le Major voyait tous ces scandales! note Beauceron, avec un sourire triste.
- Il est mort de désespoir, le pauvre, dit La Jeunesse, en essuyant une larme. Je l’ai appris en passant par Paris...
- Je sais, j’y suis passé aussi...
- Alors laisse-moi en finir avec le cousin Jules.
Presque rien ne manquait au bonheur de l’aubergiste. Sans doute, sa femme, pétrie pourtant de belles qualités, ne lui avait pas donné d’enfant, mais il avait tourné la difficulté en attirant chez lui son neveu Joseph, le petit dernier de la maison Loustanau. Ce frère de Yan-petit pouvait se considérer comme l’héritier de Jules. Mais celui-ci était assez riche et assez généreux pour assurer encore l’avenir du glorieux soldat démobilisé. Il y avait du travail et des perspectives de réussite pour tout le clan, dans l’entreprise de l’ancien palefrenier reconverti dans la restauration. Hélas, trois fois, la conscription vint troubler ces beaux projets d’organisation commerciale.
- Joseph a tiré un mauvais numéro, je parie! s’exclame Beauceron.
- Tout juste!
En 1803, le service militaire reste obligatoire pour tous les célibataires de vingt à vingt-cinq ans. De fait, sur quinze jeunes gens inscrits au rôle, un seul est désigné par tirage au sort, et ce conscrit peut échapper à ses obligations en payant un remplaçant.
- Le cousin Jules a consenti le sacrifice qui s’imposait, pas vrai? dit Beauceron.
- Il n’aurait pas demandé mieux... répond La Jeunesse.
Mais le petit Joseph n’a pas accepté. Le petit Joseph est fier, jaloux de sa liberté. Comme il n’en craignait pas moins de se lancer dans la grande aventure dont les récits de son frère lui donnaient une idée, il hésitait... Son aîné a tranché en partant à sa place.
- Le goût du pain de munition me manquait, plaisante le Béarnais. Et pour ne rien te cacher, le cousin Jules commençait à m’échauffer les oreilles, bien qu’il soit maintenant un bonapartiste acharné. Il n’y a pas pire maître que celui qui a été valet, tu sais!
- Mais comment as-tu présenté ta candidature aux officiers recruteurs? Les remplacements ne peuvent se faire que par arrangement de gré à gré entre conscrits du même canton et de la même classe!...
- Joseph me ressemble, j’ai pris ses papiers...
- Dans ces conditions, tu n’as pas touché la moindre indemnité?
- Rien!
- Eh bien, moi, je me suis vendu cher, très cher, même. Celui que je remplace a dû acheter d’abord les autorités, pour que je figure sur les listes, puis il m’a versé deux mille francs en belle monnaie d’or, de ces beaux francs de germinal que l’on doit à Bonaparte.
- Bravo! tu es donc riche, mon frère, on va en profiter!

* * *

- Halte-là! Attention!...
Tout à coup sérieux, Beauceron marque un temps d’arrêt. Serait-il devenu économe? Avare? Égoïste?
- J’ai tout donné à Marie-Jeanne, ajoute-t-il.
Voilà qui lui ressemble davantage, mais qui mérite quelques explications. Celles-ci tardent à venir. Somme toute, le gaillard ne semble pas tellement fier des exploits qu’il a accomplis depuis son retour d’Egypte. La Jeunesse doit lui extirper la vérité bribe à bribe...
- Marie-Jeanne était seule, dit Beauceron, son père mort, je l’ai épousée...
- Très bien, et après?
- La Révolution a bellement enrichi mon frère André...
- Très bien...
- Mais je n’ai pas voulu que Marie-Jeanne et moi devenions ses domestiques, comprends-tu? Je suis donc monté à Paris... Sans ma femme, avec l’intention de la faire venir plus tard... Ah! si tu savais, La Jeunesse, comme la capitale a changé!...
- Tu es allé à l’ambassade, bien sûr?...
- Rue du Bac, tu veux dire? Les de Staël n’y sont plus. Monsieur a une paralysie du cerveau (attaque d’apoplexie) qui le rend  à moitié imbécile. Quant à Madame, elle navigue entre la France et la Suisse, une drôle d’hirondelle, cette bonne femme! Figure-toi qu’elle critique le despotisme d’un certain tyran nommé Bonaparte et, en même temps, elle s’efforce d’entrer dans ses bonnes grâces. Aux dernières nouvelles, le Premier Consul lui a interdit de remettre les pieds à Paris.
- C’est madame Gauthier qui t’a si bien renseigné?
- Et oui! qui veux-tu?... Madame Gauthier travaille maintenant à la chaussée d’Antin, chez madame Récamier, une amie de madame de Staël...
- Et alors?...
- Alors, alors!... Madame Gauthier a rompu avec son ami, un valet de chambre...
- Ce qui signifie qu’elle est redevenue ta maîtresse?
- Mais je n’oubliais pas Marie-Jeanne! J’allais la voir souvent. Lors d’une visite, j’ai trouvé ta lettre, par laquelle tu m’annonçais que tu allais reprendre du service...
- Et tu as pensé : Je ne laisserai pas mon vieux complice envahir l’Angleterre sans moi! Autrement dit, entre madame Gauthier et Marie-Jeanne, tu choisis courageusement les Anglaises!
Bien loin de s’esclaffer, le séducteur danse d’un pied sur l’autre, l’air gêné.
- Je me trompe? demande La Jeunesse.

- Il y a autre chose...
- Quoi?
- Marie-Jeanne a un enfant.
Stupeur du Béarnais! Pour le coup, Beauceron s’accorde le plaisir de laisser son ami formuler mille suppositions, avant d’avouer :
- C’est moi le père, bien sûr!
Son garçon s’appelle Yann, avec deux n, un prénom peu courant dans la région de Chartres...
- J’aurais voulu que tu sois son parrain, La Jeunesse.
- Merci...

* * *

Ému, le Béarnais reste sans voix. L'autre s’en aperçoit à peine. L’évocation du bébé le transporte. Quel beau petit! Pour lui, les deux mille francs! Pour lui, les arpents que Bonaparte devra bien payer un jour!
Pour lui, Beauceron deviendra un grenadier exemplaire. Il économisera sur sa solde. Il gagnera du galon. De l‘autre côté de la Manche, il sera un conquérant âpre au gain, rapace même, mais entre deux pillages, un troupier parcimonieux! Ah! s’il avait su, en Italie et en Egypte, quel magot n’aurait-il pas amassé! Il va se rattraper!...
La Jeunesse l’interrompt :
- Je t’aiderai de mon mieux, mon frère, si nous sommes dans la même compagnie! Viens! je connais un capitaine qui a fait Arcole, Rivoli et Saint-Jean-d’Acre... Il va nous arranger ça.
- Parce que, déjà, tu n’es plus considéré comme un conscrit, toi?...
- Sur  le  terrain  de  manoeuvres, crois-tu  qu’un vétéran ne se distingue pas d’un novice?
A ces mots, Beauceron, retrouvant d’un seul coup fierté et enthousiasme, s’exclame :
- Tonnerre de Dieu! tu as raison, mon frère! Il y a quatorze ans, nous nous sommes rencontrés pour prendre la Bastille! Et depuis, tant de batailles!... Il ferait beau voir que l’on s’avisât de séparer des vieilles moustaches comme nous!

* * *

Cette nuit de brumaire (novembre)  était froide. Il pleuvait. Les hommes devinaient plus qu’ils ne voyaient la masse sombre d’un petit bois, vers lequel la colonne marchait.
Soudain, un cri retentit : c’était un ordre, lancé par un capitaine invisible, bientôt repris par les lieutenants et les sous-officiers. Aussitôt, les compagnies se déployèrent en bataille, les voltigeurs à gauche, les fusiliers au centre, les grenadiers à droite. Quelques brefs commandements se firent encore entendre, auquel succéda le bruit de l’armement des fusils. Au signal, les fantassins du premier rang mirent un genou à terre avant d’épauler, ceux du deuxième rang, debout, épaulèrent à leur tour, ceux du troisième rang restant prêts à échanger leurs armes contre celles qu’ils devraient recharger.
- Feu!
Malgré l’averse qui mouillait la poudre, le petit bois essuya une salve d’une densité convenable. Passerait-on maintenant  à l’attaque?  Pas encore...  Le bataillon reçut l’ordre de se former en carré. Les grenadiers occupèrent le centre, les voltigeurs les quatre angles, les fusiliers le reste de la surface. En peu de temps, cette forme géométrique parfaite se trouva hérissée de baïonnettes sur ses quatre côtés. Mais comme aucun escadron ne semblait disposé à jeter les poitrails de ses chevaux contre les pointes redoutables, le carré se défit. La colonne fut reconstituée. Et de nouveau se déploya en bataille...
Les soldats pataugeaient, les souliers gorgés d’eau, les jambes trempées jusqu’au haut des guêtres. A tout instant, ils glissaient dans des fondrières; des projections de boue les atteignaient aux cuisses, à la poitrine, au visage. Ah! il serait beau, demain, l’habit-veste bleu aux revers et parements écarlates! Quant à la culotte et au gilet de même couleur, mieux valait n’y plus songer! Il faudrait en allumer, des grands bûchers, pour sécher tous ces vêtements! Sûr que les lavandières ne chômeraient pas dans les jours à venir... Mais pas la moindre récrimination ne s’élevait dans les rangs. Reformerait-on le carré? Non... Les voltigeurs reçurent l’ordre d’attaquer.
- En avant, et feu à volonté!
Des éclairs jaillirent entre les troncs des arbres. Les fusiliers, des conscrits inexpérimentés pour la plupart, devaient assurer le deuxième assaut. La compagnie d’élite des grenadiers était chargée de les encadrer et de stimuler leur ardeur.
- Allons-y   mes   petits,   du courage,   plaisantait Beauceron, sinon je vous pique ma baïonnette là où les coqs ont leurs plus belles plumes!
Au même instant, entre Calais et Montreuil, des dizaines de milliers de soldats investissaient d’autres bois, ou se rendaient maîtres de falaises, de collines, de ponts ou de hameaux.
Mais il ne s’agissait que d’exercices d’entraînement.
Des manoeuvres qui durèrent tout l’hiver.

* * *

Au printemps, une rumeur anima les camps où l’on commençait à s’ennuyer.
Le bruit courait que Napoléon Bonaparte, déjà Premier Consul,  serait nommé empereur, et, en cette qualité, chargé du gouvernement de la République.
Le 20 floréal (10 mai), le projet de proclamation de l’empire fut voté par le Sénat.
Investi de la dignité impériale héréditaire, Napoléon 1er continua d’accorder tous ses soins à l‘armée qu’il avait rassemblée en face de l‘Angleterre. Il vint la voir en messidor (juillet). Et encore en fructidor (août). A chaque fois, les soldats l’acclamèrent, et lui jurèrent fidélité, persuadés que l’ennemi des rois tyranniques resterait le champion de la liberté.
Les installations qui occupaient la côte, de Dunkerque à la baie de Somme, avaient atteint maintenant des proportions considérables. Les falaises, et les dunes, et les plages, étaient  couverts d’arsenaux, d’entrepôts. Le nombre des soldats dépassait les cent mille; on avait ajouté partout des tentes aux baraquements. Dans les moindres ports, à Wissant, à Ambleteuse, à Wimereux, des bateaux plats, des bateaux-écuries, des corvettes, des chaloupes canonnières s’entassaient, formant des alignements de neuf ou dix rangs de profondeur.
Ce n’était pas tout! Les soldats parlaient de gigantesques montgolfières, capables d’enlever chacune trois mille hommes. L’image de ces machines circulait dans les baraques. Et ne disait-on pas que d’autres engins étaient prêts : des bateaux merveilleux, qui plongeraient et navigueraient sous les eaux.
Alors, qu’attendait-on pour attaquer? Les soldats s’impatientaient.
Pour se distraire, quand ils avaient terminé les séances d’entraînement, ils aimaient à flâner dans les villages qui avaient grossi aux abords des camps. On trouvait là tout un monde de lavandières, de ravaudeuses, de vivandières, la plupart d’entre elles épouses ou maîtresses de militaires ou d’artisans autorisés à suivre les armées. Il y avait aussi des guinguettes, ou des bals étaient organisés. La musique y attirait des filles à soldats, de ces joyeuses ribaudes qui auraient plus souvent fait oublier à Beauceron le sens de l’économie si La Jeunesse ne lui avait rappelé ses promesses.
Ainsi passaient les jours et les décades, les mois et les saisons.

* * *

Mais vers le milieu de frimaire, un événement bouleversa la vie de nos deux amis.
Quelques jours plus tôt, les journaux avaient apporté le récit des cérémonies du Sacre. Dans tous les régiments, une atmosphère de fête atténuait la rigueur des règlements; jamais les permissions de la soirée n’avaient été aussi largement distribuées; bistrots et cabarets dansants redoublèrent d’activité.
Cette nuit-là, Beauceron et La Jeunesse traversaient une sorte de campement de bohémiens, à l’entrée d’un village, lorsqu’un spectacle les arrêta : auprès d’un feu joyeux, un tout jeune enfant grattait le museau d’un grand cheval pommelé. La scène suivante, qui leur causa la plus vive émotion, ne fut pas moins banale... Une jeune femme sortit de l’ombre d’une charrette bâchée.
- La Jeunesse, haleta Beauceron en serrant le bras de son ami, dis-moi si je rêve!...
- Beauceron, lui répondit La Jeunesse en se frottant les yeux, nous n’avons bu l’un et l’autre qu’une chopine chacun, pas plus, je le jure...
C’était Marie-Jeanne.
Elle descendit de la carriole, éloigna l’animal, installa l’enfant sur son genou et entreprit de le faire manger.
- Ma femme, mon fils! hurla Beauceron en se précipitant.
La Jeunesse leur laissa le temps de s’abandonner aux effusions avant de s’approcher à son tour.
Mais que signifie?...balbutia l’heureux époux, le père comblé, lorsqu’il eut retrouvé son souffle.
- Ne m’as-tu pas toi-même raconté, répliqua Marie-Jeanne, que des femmes suivaient les troupes, en Italie et jusqu’en Egypte!
- Des femmes, oui!...
- Te souviens-tu pendant combien d’années tu m’as abandonnée pour faire tes précédentes campagnes?
- Nous ne sommes pas en campagne...
- Justement! L’Empereur a dit, parlant de l’Angleterre: “ Nous avons dix siècles d’outrages à venger!” Quand on a attendu aussi longtemps, on n’est plus à un siècle près! Moi je n’ai pas tant de patience!...
- Au moins, promets-moi que, si nous embarquons, tu seras raisonnable...
- Autant que peut l’être une vivandière! répondit Marie-Jeanne. Je crois que je ne manque pas de dispositions pour mon nouveau métier. J’ai déjà vendu neuf livres de pain et la moitié d’un jambon... Demain, je continue... Regarde!
Sur ce, ouvrant l’arrière de sa voiture, elle découvrit un berceau, un grand lit, quelques caisses, et le demi-jambon restant, pendu avec d’autres victuailles aux arceaux qui soutenaient la toile.

* * *

Épouse légitime d’un soldat bien noté, Marie-Jeanne obtint sans difficulté l’autorisation d’exercer ouvertement ses fonctions.  Quelques  jours  après son arrivée, elle arborait l’insigne qui l’accréditait : une plaque de cuivre ovale, marquée du chiffre 3, le numéro du régiment de son mari.
Grâce à elle, Beauceron et La Jeunesse échappèrent à l’irritation qui agitait les troupes. Tous trois se réunissaient le plus souvent qu’ils pouvaient. Les progrès et les prouesses du petit Yann, âgé de deux ans, les émerveillaient. Dans cette carriole, qui les abritait comme eût fait une chaumière au coeur d’un village paisible, ils vivaient un bonheur fragile, sans cesse menacé par l’imminence de l’embarquement. Ne disait-on pas que l’amiral Villeneuve avait réussi à entraîner vers la haute mer les escadres du terrible Nelson. Bientôt le passage serait libre...

* * *

L’ordre de lever l’ancre ne fut jamais donné.
Mais le 7 fructidor (25 août), une proclamation de l’Empereur mit un terme à la longue attente :
- Braves soldats du camp de Boulogne! Vous n’irez point en Angleterre. L’or des Anglais a séduit l’empereur d’Autriche, qui vient de déclarer la guerre à la France...
Cette fois, l’alerte générale ne dégénéra pas en fausse alerte. En route pour le Rhin!
En prenant un nouveau cap, l’armée d’Angleterre changea de nom : du jour au lendemain, elle devint la Grande Armée.

* * *

Dès l’aube, on bouclait les sacs, et en avant, marche!
On marchait vite. On marchait sans trêve. Les officiers disposaient de feuilles de route précises, établies, disait-on, par l’Empereur en personne; si la vitesse horaire tombait au-dessous d’une lieue de poste(4 km environ), les sergents se chargeaient de houspiller les traînards. On ne s’arrêtait que cinq minutes toutes les heures. Une seule exception, au milieu de l’étape, la halte des pipes, qui durait une demi-heure. Les commissaires des guerres précédaient les troupes pour préparer les cantonnements, où l’on arrivait au début de l’après-midi. La Grande Armée pouvait parcourir ainsi quarante kilomètres par jour, pendant plusieurs jours, ce qui ne s’était jamais vu!
Au rythme des tambours, qui se trouvaient en tête et en queue des bataillons, les soldats avançaient de chaque côté de la route, laissant libre le milieu, où galopait de temps en temps le cheval d’un officier supérieur. Cent pas de distance séparaient deux bataillons. Les cavaliers étant soumis aux mêmes règles que les fantassins, les régiments s’étiraient en files interminables. Et derrière ces colonnes suivait l’armée indisciplinée des femmes; le bruit courait qu’elles étaient aussi nombreuses que les hommes; des enfants s’accrochaient à leurs robes, d’autres chargeaient leurs bras. C’est pourquoi Beauceron ne rejoignait pas sans peine sa famille nomade, bien que le grand cheval pommelé fût de loin reconnaissable.
Le lendemain du départ, en dépit des recommandations de  La Jeunesse, le benêt prétendit profiter de la halte des pipes pour aller embrasser son enfant. Il ne put regagner sa compagnie que tard le soir; son prestige de vétéran lui fut utile pour éviter une sanction.

A Cambrai, où le régiment se reposa vingt-quatre heures, autre émotion. Marie-Jeanne avait invité son mari et La Jeunesse à déjeuner. Au moment de passer à table, plus de Yann! On le cherche partout, sous la voiture, dans les tentes des voisines, parmi les groupes de marmots qui jouent entre les feux! Pendant plus de deux heures, on l’appelle vainement.
Pour finir, il fut retrouvé dans une cave, avec un jeune tambour, une sorte d’adolescent attardé dont on se demandait s’il avait vingt ans. Ce garçon avait prêté son instrument au bambin, qui maniait les baguettes à coeur joie. Mais la drôlerie du spectacle échappa à Beauceron. Il empoigna le conscrit par les revers de son habit et le souleva de terre, lui remontant si haut le collet que sa tête disparut à l’intérieur. Le malheureux parvint à articuler juste assez de sons pour que l’on comprît qu’il ne parlait pas français. La Jeunesse essaya la langue d’oc, sans succès. Était-ce un Basque? Un Breton? A coup sûr, un pauvre déraciné, un nostalgique de quelque province lointaine, plus heureux en compagnie d’un enfant qu’en présence de rudes hommes.

Le jour de repos suivant ne fut accordé qu’à Sedan. Un autre à Metz. La plupart des troupiers souffraient du mauvais état de leurs souliers, que les services de l’Intendance n’arrivaient pas à remplacer.
Le vingt-septième jour, enfin, le Rhin!

Les Français ont gagné la course au Rhin!
Ils entrent en Bavière avant leurs ennemis. Le 28 vendémiaire (20 octobre 1805), la capitulation de la garnison d’Ulm récompense leurs efforts douloureux.
Nos amis fêtent la victoire dans la carriole bien calfeutrée de Marie-Jeanne.
Mais dès le lendemain, il n’est question que de reprendre la route.
En avant, marche! L’hiver est précoce. Il gèle. La neige tombe drue. N’importe! On ne cantonne plus, on bivouaque! On ne maraude plus, on pille! Quand on peut!... En passant!... Car on n’arrive à l’étape qu’à dix heures du soir. Harassé!... La vitesse horaire étant passée de deux mille toises à deux mille quatre cents, puis deux mille six cents! (plus de 5 km), on abat parfois quinze lieues dans une journée(60 km)! C’est un cauchemar! Vienne se rend, on ne s’y arrête pas! C’est de la folie!
- Ce que je ne comprends pas, c’est qu’on monte vers le Nord, grogne La Jeunesse, qui s’est procuré une carte.
- Dors! lui répond Beauceron. Le lieu et l’heure de la prochaine bataille sont dans la tête de Napoléon, et nulle part ailleurs. Moi, je lui fais confiance.

* * *

Un ruisseau  trace un profond  sillon entre la plaine où bivouaquent les Français,  et le plateau  de Pratzen, occupé par les Austro-Russes. Au loin, sur la colline, la petite ville d’Austerlitz disparaît peu à peu dans l’obscurité.

Les soldats commencent à s’enrouler dans leurs capotes, sur la paille des cabanes de branchages qu’ils viennent de construire. Ils ont le ventre creux, les fourgons de l’intendance errant Dieu sait où, à la traîne.
Et soudain, une rumeur... Napoléon vient de passer, là, le long du cours d’eau... Il regagne sa tente, presque sans escorte... Il s’est avancé entre les lignes, pour surveiller les mouvements de l’ennemi.. Des Cosaques ont failli le prendre... Il l’a échappé belle...
- Voila un chef! fait un grenadier, en sortant de la cabane pour mettre le feu à une poignée de paille.
Plusieurs bouchons de paille éclairent déjà le bivouac. D’instant en instant, d’autres s’enflamment. L’illumination s’étend, gagne en intensité, devient grandiose!
- C’est le 1er décembre! La veille de l’anniversaire du Couronnement! crie quelqu’un, en allumant à son tour une torche improvisée.
Et bientôt, toute l’armée piétine le sol glacé. Des milliers de flammes dansent dans la nuit. Une clameur immense s’élève:
- Vive l’Empereur!
Les heures seront courtes maintenant avant l’affrontement.

A leur réveil, au petit jour, les soldats ont la langue rêche, le ventre affamé, l’âme inquiète. Pour dissiper ces malaises, une ration d’alcool. Et en avant!
Ils quittent leur huttes pour entrer dans le brouillard. Ce caprice de l’automne, s’il présente un inconvénient au moment de franchir le ravin qui limite le camp, offre un avantage pour aborder les positions que tient l’ennemi. Les premières pentes sont escaladées sans risque. Mais tout à coup, des pans de brume se déchirent, Austerlitz émerge sur la colline, le soleil éclaire le champ de bataille.
La mousqueterie se déchaîne, l’artillerie tonne.
Et bientôt, pour La Jeunesse et Beauceron, c’est l’engagement à la baïonnette, pour l’occupation d’un mamelon.
Nos deux amis luttent vaillamment, en s’efforçant de rester dos à dos, afin de limiter autant que possible les aléas des combats à l’arme blanche.
L’action à laquelle ils participent est couronnée de succès. Les Français sont maîtres d’un plateau, lorsque se fait entendre le bruit d’un galop, qui glace d’effroi les vainqueurs provisoires. Des casques noirs, dont les cimiers sont couronnés de crin noir, apparaissent.. Des cuirasses luisantes... Des sabres très longs, pointés vers le ciel.. La Garde impériale russe!
- Formez le carré!
C’est moins facile que sur le terrain de manoeuvres de Boulogne. Tant bien que mal, on exécute l’ordre, mais rien n’arrête la charge des cuirassiers, ni les coups de fusils, ni les pointes des baïonnettes! Ils passent comme une tornade, reviennent, défont les compagnies qui se regroupent, sabrent les hommes qui se dispersent, écrasent les blessés sous les pieds de leurs bêtes... Soudain, un hurlement :
- Sauvez l’aigle! (Le drapeau, dont la hampe est ornée d’un aigle de cuivre aux ailes à demi déployées.)
Un garde russe, lancé au galop, enlève son cheval dans un grand saut, comme pour franchir ce qui reste du carré que formait le bataillon. Cent baïonnettes jaillissent, l’animal étripé s’abat, cent baïonnettes plongent, le cuirassier expire, mais le porte-aigle garde au travers de la poitrine le sabre de l’agresseur. Le drapeau vacille, malgré tous les efforts des fusiliers chargés de le défendre. Un nouveau cavalier s’élance, écrase quelques hommes, ne parvient pas à s’emparer de l’aigle. Un autre suit, qui emporte, lui, l’emblème sacré. Alors La Jeunesse bondit, s’accroche au ravisseur, tombe avec lui sur le sol. Beauceron relève l’étendard. Aussitôt, tous les voltigeurs, et les grenadiers encore valides, viennent grossir l’essaim des fusiliers qui l’entoure. Malheureusement, ce regroupement laisse libre un espace que les assaillants vont exploiter pour relancer leurs effroyables montures. La situation est précaire. C’est à ce moment que le roulement lointain d’un galop retentit. Napoléon fait donner la cavalerie de sa Garde.
Deux escadrons de chasseurs et trois escadrons de grenadiers à cheval vinrent à bout des intrépides cavaliers russes. Quand le plateau fut dégagé, Beauceron, chaudement félicité, remit à un nouvel enseigne l’aigle qu’il avait vaillamment brandie jusqu’à la fin du combat; lui ne pouvait plus la porter, car il avait été blessé au pied par le sabot d’un cheval; il dut s’asseoir, le dos contre un rocher, au milieu des cadavres ensanglantés.
- Rassemblement! ordonnaient déjà les officiers, pressés de poursuivre l’ennemi.
- C’est valable pour tout le monde! hurlait un sergent, en secouant les hésitants.
- Sauf pour les blessés et les morts! souffla La Jeunesse, en se laissant tomber aux pieds de son compagnon.

* * *

- Soldats! je suis content de vous.. Vous avez décoré vos aigles d’une immortelle gloire... Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : “J’étais à la bataille d’Austerlitz” pour qu’on vous réponde : “Voilà un brave”.
Nos amis savourèrent les félicitations impériales en compagnie de Marie-Jeanne, qui les soignait et les dorlotait mieux que n’aurait pu le faire un chirurgien militaire partagé entre de nombreux blessés.
Victime d’une entorse, Beauceron put remarcher au bout de quelques jours. La Jeunesse, atteint à la poitrine par un sabre qui avait glissé tout près de son coeur, fut plus long à se remettre. Mais l’enthousiasme qu’avait suscité la victoire les aida à patienter. Il n’était bruit que des exploits des Français. Eux deux, perdus dans la fumée de la mousqueterie et de la canonnade, n’avaient entrevu qu’une infime partie de la bataille. En vérité, des milliers d’hommes avaient accompli des prouesses. On louait surtout Napoléon; il avait si bien tendu ses pièges que les Austro-Russes avaient manoeuvré comme s’il leur eût donné lui-même les ordres; sa tactique avait été un pur chef d’oeuvre! Et maintenant, le triomphe d’Austerlitz allait lui permettre de constituer un Empire d’Occident dont la France serait le centre.
Quand Beauceron reprit son service, une promotion exceptionnelle le récompensa de ses efforts pour sauver l’aigle : il fut nommé sergent. La Jeunesse, dont le saut héroïque n’avait pas été remarqué, dut se contenter du grade de caporal. Cette injustice souleva l’indignation de Beauceron, qui protesta, et plaida la cause de son compagnon auprès des officiers les plus influents.
La Jeunesse obtint ses galons de sergent quelques semaines plus tard, au moment où la Grande Armée préparait ses bagages pour rentrer en France.

VIII - LES DÉSASTRES DE LA GUERRE

8 octobre 1806 (Le calendrier républicain n’est plus employé depuis le 1er janvier 1806).

- Tiens-toi droit! lança Marie-Jeanne, sinon les boutons ne seront pas en face des boutonnières, et ta capote ira de guingois.
- Comment veux-tu?... répliqua Beauceron, Yann tire mon sabre par derrière!
- Yann, viens sur mes genoux, proposa La Jeunesse.
- Oh! oui, mon parrain!... fit l’enfant en se précipitant, tu vas me raconter une histoire, dis?
- Parrain, plaisanta Marie-Jeanne, ne sois pas faible avec ton filleul, ne lui cède pas sur tout! Lis-moi plutôt la proclamation de l’Empereur.
- Ca sera moins bien qu’une belle histoire, murmura Yann, résigné, en suçant son pouce pour se consoler.
La tête du petit  sur sa poitrine, sa pipe dans une main, un papier dans l’autre, La Jeunesse commença :
- Soldats! L’ordre de votre rentrée en France était déjà donné, des fêtes triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Nous sommes provoqués par une audace qui demande vengeance...
- Holà! s’exclama Marie-Jeanne, en continuant de tirer l’aiguille, voila  qui n’explique pas pourquoi notre
voyage a été interrompu à mi-chemin, il y a plus de sept mois de cela!
- Des cris de guerre, on te dit, répliqua Beauceron. Les Prussiens se moquent de nous depuis longtemps! Et maintenant, ils nous envoient un ultimatum exigeant le retour de nos troupes jusque derrière le Rhin!
- Au mois de février dernier,reprit Marie-Jeanne, lorsque nous marchions gentiment vers la France, ils se taisaient, et nous nous sommes quand même arrêtés à Nuremberg, en Bavière, comme pour attendre leurs provocations!...
- La Grande Armée cantonne où elle veut, non? Surtout en territoire ami! Les Bavarois ne sont-ils pas nos alliés? Ah! ces Prussiens!...
- Ote donc ta capote! ordonna Marie-Jeanne, comme pour faire perdre à son mari une attitude qu’elle jugeait trop martiale.
Il obéit, mais en grande tenue, avec son habit-veste bleu relevé d’écarlate, gilet blanc, culotte blanche, il avait encore fière allure. Ayant croisé sur sa poitrine son baudrier porte-sabre et sa banderole porte-giberne, il enfonça jusqu’à ses sourcils son haut bonnet à poil. Les poings aux hanches, il s’écria :
- Qu’ils y viennent donc, ces Jean-Foutre de Prussiens, on les recevra!
- S’il faut, on ira même les chercher, pas vrai? ironisa Marie-Jeanne, en continuant d’inspecter l’uniforme.
- Soldats!  reprit La Jeunesse, il n’est aucun de vous qui veuille rentrer en France par un autre chemin que celui de l’honneur... Nous ne devons y rentrer que sous les arcs de triomphe...
- On n’en demande pas tant! grommela Marie-Jeanne, à genoux devant son mari pour vérifier ses guêtres.
- De quoi te plains-tu? s’étonna Beauceron. Au cours des derniers mois, ta carriole est devenue une épicerie prospère!... Si nous repartons en campagne, les soldats t’apporteront ce qu’ils glaneront par-ci, par-là, et tu doubleras tes bénéfices, tu le sais bien!
Il faisait allusion au commerce habituel des vivandières. Maraudeurs et voleurs ne pouvant ajouter leur butin au poids de leur barda, les femmes qui suivaient l’armée achetaient leurs trouvailles,  qu’elles leur revendaient ensuite à mesure de leurs besoins.
- Il n’empêche, j’aimerais mieux rentrer chez nous...
- Moi aussi, dit La Jeunesse.
Marie-Jeanne lui sourit.
Elle était mieux comprise par lui que par son mari.
- A ton tour, lui dit-elle, viens ici que je vérifie ta grande tenue, et ta tenue de route aussi. Pour marcher vers cette maudite Prusse, avec l’hiver qui approche, vous aurez besoin de capotes en bon état, mes pauvres amis.
En ce moment, un jeune caporal, assez mal dégrossi, entra dans la pièce et cria :
- Sergent Laborde, le capitaine Malet demande à te voir.
- J’arrive, répondit l’intéressé.
- Sergent Laborde,  plaisanta Marie-Jeanne,  je ne te libère pas, moi, avant  d’avoir marqué  l’ourlet que je dois reprendre.

* * *

Sergent Laborde! Les recrues ne l’appelaient pas autrement. Ah! comme il était loin le temps où Yan-petit, frêle cadet ivre de rêve, débarquait dans le Paris de la Révolution! Yan-petit devenu Yann,  pour une petite Bretonne, si peu longtemps, mon Dieu!... puis La Jeunesse. Ce dernier surnom s’effaçait à son tour lentement, à mesure que disparaissaient les braves à trois poils avec lesquels il avait combattu en Italie. Il n’y aurait bientôt plus que Beauceron et Marie-Jeanne pour lui donner encore ce sobriquet, ridicule à son âge! N’avait-il pas trente-deux ans maintenant!...
- Sergent Laborde! lui lança Beauceron, je vois que nos supérieurs convoquent toujours les mêmes sous-offs.
- Sergent Moreau, je ne manquerai pas de te faire savoir ce qu’ils m’ont dit.
- C’est parce que tu sais lire et écrire, et que tu t’y retrouves sur une carte! Dommage que tu ne sois pas ambitieux! Moi, si j’avais été instruit comme toi, oh! tonnerre de Dieu, mais je serais le maréchal Murat, aujourd’hui!

* * *

La campagne fut foudroyante. Direction, le Nord. Cinq jours de marche forcée. Distance parcourue : cent quatre-vingts kilomètres. Et le 14 octobre, Napoléon remportait une brillante victoire à Iéna; le même jour, Davout battit une autre partie de l’armée prussienne à Auerstaedt. Le 27 octobre, les vainqueurs firent dans Berlin une entrée triomphale.
Dès que l’Empereur fut installé dans cette capitale, il décréta le Blocus continental, destiné à ruiner l’Angleterre en fermant à son commerce tous les ports de l’Europe.
Pendant ce temps, les troupes françaises, qui n’avaient pas été mal accueillies, cantonnaient agréablement. La cohorte des femmes avait suivi. Les hommes avaient touché leur solde. Auberges et cabarets ne désemplissaient pas. C’était la belle vie, mais pour combien de temps?
Napoléon savait que la Russie, alliée de l’Angleterre et de la Prusse, restait à vaincre. S’adressant à son armée, il la félicita chaleureusement pour ses victoires et ses conquêtes, puis ajouta :
- Soldats, les Russes se vantent de venir à nous... Nous leur épargnerons la moitié du chemin...
A cette proclamation, un seul cri répondit :
- Vive l’Empereur d’Occident!
Quelques jours plus tard, en avant, marche! cap à l’est, vers la Pologne! Marche ou crève : trois cents kilomètres, dans des régions désolées, en dépit de la saison! De Boulogne à Strasbourg, de Strasbourg à Austerlitz, d’Austerlitz à Nuremberg, de Nuremberg à Iéna, d’Iéna à Berlin, à travers la France, la Bavière, l’Autriche, la Bavière encore, la Saxe, la Prusse, combien de lieues avaient-ils parcourues? Par tous les temps, chargés comme des ânes, les pieds en sang! Mais toutes ces fatigues, ces souffrances, étaient faibles   comparées à celles  qu’ils endurèrent pour atteindre Varsovie. Rien ne leur fut épargné, ni le gel, ni la neige, ni même un redoux qui transforma le pays en océan de boue! Par bonheur, comme la population haïssait les Autrichiens, les Prussiens et les Russes, elle aida les Français à surmonter leurs difficultés. A la fin du mois de décembre, après quelques escarmouches avec des troupes fugitives, la Grande Armée prit ses quartiers d’hiver autour de la capitale polonaise.
Dans le courant du mois de janvier 1807, un contingent de conscrits étant venu compenser les pertes subies à Iéna et Auerstaedt, le capitaine Malet convoqua son sous-officier favori :
- Sergent Laborde, lui dit-il, j’étais de ceux que l’on a chargé de répartir les recrues entre les régiments de notre corps d’armée. Eh bien, figurez-vous qu’au 4ème de ligne se trouve affecté un certain Joseph Laborde...
Le lendemain, les deux frères purent s’embrasser. Quel plaisir d’entendre sa langue maternelle et de pouvoir la parler! Quel bonheur de recevoir des nouvelles de sa famille! Mais aussi, quelle déception pour l’aîné de constater que son sacrifice n’a pas dispensé le plus jeune de ses obligations militaires!
- Les gendarmes font une chasse terrible aux réfractaires, déclara Joseph. J’ai peut-être été dénoncé, ils menaient une enquête à mon sujet...
- Tu aurais pu te défendre, puisque j’avais pris ta place!
- C’est à dire que, à cause de toi,  pour te suivre par la pensée, j’écoutais  avec attention la  lecture  du Bulletin de la Grande Armée, le dimanche, après la messe...Que de victoires, que de gloire!
- Et des morts, Joseph, beaucoup de morts...
- Oui, mais moins de notre côté que du côté de l’ennemi!
Autrement dit, le dernier des Laborde n’avait rien tenté pour échapper à la conscription, parce qu’il rêvait d’exploits qui lui permettraient de marcher sur les traces des soldats les plus fameux de la plus belle armée du monde!

* * *

Ah! le naïf, le pauvre enfant! L’occasion de briller va lui être offerte sans tarder.
Au début du mois de février, malgré les rigueurs de l’hiver, branle-bas de combat! En route pour Eylau, où déjà la bataille fait rage, en pleine tempête de neige.
Chaque rue, l’église, un moulin, le cimetière font l’objet de combats opiniâtres.
Le soir, les Russes se retirent sur les collines qui entourent la ville, mais ils ne sont pas vaincus. Ils attaquent à l’aube. La tourmente les aide, car elle souffle dans leur dos, jetant des paquets de neige à la face des Français.
Au début de l’après-midi, alors que le résultat de l’affrontement demeure incertain, le sergent Laborde reçoit l’ordre de dégager les rues, pour que puissent circuler les canons et  les caissons  de munitions. A la tête d’un petit détachement, il est fort occupé à tirer les corps qui encombrent la chaussée pour les ranger le long des maisons, lorsque les plaintes d’un malheureux l’arrêtent: c’est un Béarnais, un fusilier du 4ème de ligne, touché au coeur.
Le blessé sourit au sergent qui lui parle dans sa langue. Oui, il connaît Joseph...Leur régiment dispute aux Russes le cimetière... Joseph doit être là-bas, là-bas... La tête du fusilier s’incline , il est mort.
Jusqu’au soir, le sergent Laborde poursuit sa tâche, dans un nuage de neige et de fumée, sous une grêle de boulets et de balles. Quand la nuit tombe, les Russes se replient. Battus?  Rien n’est moins sûr... Peut-être n’est-ce qu’un répit...
"J'aurai le temps.." se dit le sergent . Il il ne faut qu'un instant pour une fraternelle accolade.

C'est un bataillon du 4ème de ligne qui bivouaque dans le cimetière. Ce qui en reste. Les survivants n’ont pas de nouvelles  de Joseph.  Au-delà  du  cercle  de  lumière que projette leur maigre feu, le spectacle est hallucinant des corps et des tombes que la neige nivelle. Des gémissements percent la nuit. Le sergent Laborde titube en direction d’un appel plus déchirant que les autres, puis en direction d’un autre appel... Des blessés rampent, s’allongent sur leurs camarades qui viennent de mourir, à la fois pour profiter de leur chaleur et pour que la neige ne les ensevelisse pas. A bout de force, le sergent reprend parfois son souffle en se joignant à l’un de ces amoncellements macabres.
Il ne retrouve Joseph qu’au lever du jour. Le malheureux tient à deux mains son ventre qu’un sabre a ouvert.  La veille au soir, les infirmiers ont dû le juger intransportable; il a survécu pourtant; il reprend conscience dans les bras de son frère. Il voudrait même parler mais les sons que produit sa gorge sont inintelligibles. En revanche, ses grands yeux éloquents disent qu’il va mourir...Son aîné le berce avec des mots d’espoir inutiles, des mots d’amour mouillés de larmes, mêlés de souvenirs d’enfance et de bribes de prières.
- O mon Joseph, grand pegàs, praube desarricat de tant loenh arribat, mon Diu! tant loenh de noste beroï païs... (O mon Joseph, grand bêta, pauvre déraciné arrivé de si loin, mon Dieu! si loin de notre beau pays...)
Et soudain, ayant ensemble le sentiment d’être sous un regard, tous deux lèvent les yeux.
Mains au dos, jambes écartées, sa culotte et son gilet blancs tachés de boue, c’est l’Empereur. Lorsque le blessé tend vers lui un bras, ses viscères lui échappent et se répandent dans la neige avec un flot de sang. Napoléon décroche la Croix de la Légion d’honneur qu’il porte au revers de sa veste et s’incline pour l’épingler à la capote du mourant. Alors celui-ci trouve la force de relever son buste décoré pour crier :
- Vive l’Empereur!

* * *

La tuerie d’Eylau s’était soldée par une mince victoire; les lendemains furent épouvantables. Dans la nuit du 10 au 11 février, la température ayant monté de  vingt  degrés, les hôpitaux eurent à déplorer de nombreux cas de gangrène. Dans les rues, la neige se transforma en boue mêlée de sang. Partout des cadavres ruisselants. Une odeur atroce régnait sur la petite ville. Pour enterrer décemment Joseph, son frère dut travailler la nuit, après avoir passé la journée à creuser des fosses communes pour les autres morts.
Le 18 février, l’évacuation des blessés vers Varsovie fut décidée. Tous les véhicules, traîneaux, fourgons, caissons, furent employés. L’Empereur donna sa berline. Les carrosses des officiers supérieurs furent réquisitionnés, ainsi que toutes les voitures, y compris celles des vivandières. Terrible voyage! Aux étapes, Percy, chirurgien militaire, chef des services de santé, se lamentait au spectacle des chariots infectés par le pus et les excréments.
Au milieu de tant de misères, les difficultés de Marie-Jeanne passaient inaperçues. Elle ne souhaitait pas d’ailleurs que l’on s’apitoyât sur son sort. Elle ne demandait qu’une chose, qu’on lui permît de suivre le convoi, avec son enfant sur le dos, jusqu’au moment où l’on voudrait bien lui rendre sa carriole.  Son entêtement trouva sa récompense après neuf jours de marche, à Thorn, une ville assez importante où les blessés devaient se reposer.
Marie-Jeanne reprit aussitôt la route, et une semaine plus tard, elle avait rejoint l’armée, qui construisait, à Osterode, un camp si vaste et si bien organisé qu’il était comparable à une véritable ville.
Au  printemps,  les Français assiégèrent  et  prirent Dantzig, dernière place forte prussienne. Ce succès ne dissuada pas les Russes d’entrer à nouveau en campagne. Mais Napoléon remporta sur eux, à Friedland,  une victoire décisive, et le 7 juillet, le traité de Tilsit mettait fin à la guerre.
Napoléon, maître de l’Occident, étendait maintenant sa domination jusqu’au Niémen, à la frontière de l’Empire russe. Et comme des troupes nouvelles arrivaient chaque jour pour occuper les territoires conquis, Marie-Jeanne, son mari et leur ami espéraient qu’ils repartiraient pour la France avant la fin de l’année.

* * *

Hélas! leurs espoirs furent déçus. Ils fêtèrent Noël en Pologne, et à la fin du printemps suivant, ils n’avaient toujours pas quitté leur cantonnement, à quelques lieues de Varsovie.
Les soldats déploraient cette longue attente. Ils n’en fraternisaient pas moins avec la population qui devait les loger et les nourrir, obtenant parfois de leurs hôtes plus que n’exigeait la stricte application des lois de l’occupation. C’est ainsi que le boulanger, chargé d’héberger le sergent Moreau, accepta chez lui Marie-Jeanne et son enfant.
Quelques jours plus tard, la vivandière installa sa voiture dans la cour du marchand de pain, pour le plus grand profit de l’un et de l’autre, puisqu’il lui fournissait de quoi fabriquer les tartines qu’elle vendait.
Pendant ce temps, le sergent Laborde occupait les loisirs que lui laissait son service à aider la famille de paysans qui l’avait accueilli.
La fille de la maison s’appelait Catherine; c’était une solide blonde, parée de tous les agréments de ses vingt ans. Elle aimait à plaisanter, en dépit de l’obstacle des langues, avec le gentil sous-officier que le sort avait placé chez elle.
A vrai dire, elle appréciait surtout les visites de son ami, le sergent Moreau. Celui-ci se montrait si empressé, si galant! Elle riait à ses bons mots, même si elle ne les comprenait pas bien.
Peu à peu, leurs relations devinrent plus tendres, plus intimes, et pour finir, la fine vivandière apprit qu’elle était trompée.
Marie-Jeanne s’efforça vainement de reconquérir son mari. Discussions, disputes, scènes dramatiques se succédèrent au mois de juin.
"Allons,allons, mes bons amis..." leur disait le sergent Laborde . Il souhaitait de tout son coeur les aider. Quand vint juillet, il se porta volontaire pour toute corvée de convoiement, et obtint du capitaine Malet une mission qui devait l’éloigner pendant une dizaine de jours. Ainsi le sergent Moreau n’aurait plus ses  entrées chez les  parents de Catherine. Les difficultés que  cette  dernière  connaîtrait pour  rencontrer  son  amant finiraient peut-être par la décourager.
Mais l’expédition fut arrêtée à mi-chemin... Ordre de retour immédiat au cantonnement. Ordre de plier bagage.
Après  un  an  d’occupation,   on  allait  quitter  la Pologne, et pas dans une semaine, pas dans deux jours, sur l’heure!

* * *

- Yann, arrête un peu!
- A condition que parrain me raconte une histoire.

- Moi, je suis d’accord... dit le parrain.
- Non! trancha Marie-Jeanne. Nous avons à parler.
- Alors, je continue, menaça Yann.
- Veux-tu bien!... gronda son père. Ne m’oblige pas à me fâcher!

L’enfant jeta avec humeur le tambour qu’il avait reçu pour son cinquième anniversaire, et, après un instant d’hésitation, il alla se rouler en boule, boudeur, près de son instrument, au fond de la carriole.
- Il ne se rend pas compte, reprit Marie-Jeanne, mais à la longue, il doit fatiguer les occupants des fourgons qui sont devant nous avec ses rataplans.
- Et ceux des charrettes qui nous suivent, ajouta son mari, tu as parfaitement raison.
- Ce voyage énerve tout le monde, nota le sergent Laborde. Je me demande pourquoi on ne rentre pas à pied, par étapes courtes, comme on peut le faire en temps de paix. A quoi ça ressemble, ça?...
Son bras tendu désignait la colonne interminable des véhicules de  toutes sortes,  appartenant  à l’armée ou réquisitionnés, sur lesquels les soldats s’entassaient. Depuis plusieurs jours, de nuit comme de jour, ces voitures roulaient,  passant de Pologne en Prusse et de Prusse en Saxe, avec seulement deux courts arrêts par vingt-quatre heures pour les repas.
- Je vois bien que c’est que pour m’embêter que vous me privez de tambour, grogna Yann, vous avez rien à vous dire.
- Tu te trompes, répondit Marie-Jeanne sans se retourner, car elle tenait les guides, assise entre les deux hommes. Ton père et ton parrain ont à décider de leur avenir, vu que nous serons bientôt chez nous.
- Ta mère à raison, Yann, s’empressa d’ajouter son mari.
Le sergent Moreau approuvait les dires de sa femme aussi souvent qu’il pouvait, afin d’obtenir plus vite le pardon de ses récentes fautes. Mais il ne lui était pas toujours possible de garder cette attitude conciliatrice.
- Ton père et ton parrain, reprit Marie-Jeanne, estiment qu’ils se sont assez battus pour la patrie, n’est-ce pas La Jeunesse?
- Ma foi!... répondit-il, sentant monter l’orage.
- C’est vrai que nous avons gagné le droit à un bon poste en France, dans une caserne, s’exclama Moreau, et si possible avec un galon de plus! Sais-tu, Marie-Jeanne, que la solde d’un adjudant est presque double de celle d’un sergent, pas loin de deux francs par jour en fin de carrière.
- Ce que je sais, répondit-elle, c’est que dans une caserne, un soldat attend l’ordre de repartir pour la guerre, et qu’il n’y a qu’un moyen d’y échapper, c’est de quitter l’armée.
- Et pour faire quoi, s’il te plaît? Après avoir été jockey, soldat et sous-officier, je n’ai aucune envie de finir comme manoeuvrier.
- Mes amis!... implora le sergent Laborde, attendons d’être en France!... Nous ne savons ni où nous allons, ni ce qui nous sera proposé.
Ainsi passaient les jours, rythmés par le sabot de l’infatigable cheval pommelé.

Vers la fin du mois d’août de cette année 1808, le convoi atteignit Dresde. A la mi-septembre, il approchait de Strasbourg. Comment serait le pays qu’ils allaient retrouver?
Lorsque la discussion concernant leur avenir reprenait, Yann l’interrompait par une demande appuyée de rataplans menaçants:
- Parrain, tu m’as promis une histoire!
- La Jeunesse, suggéra un jour Marie-Jeanne, apprends lui donc l’alphabet; quand il saura lire, il ne t’ennuiera plus!
L’enfant aborda avec passion l’étude des voyelles et des consonnes. Installé au fond de la voiture, les coudes sur son tambour qui lui servait de table, il griffonnait des lettres et répétait inlassablement les syllabes qu’il composait. Bien loin de faiblir, son ardeur redoubla au-delà de Strasbourg, lorsqu’il resta seul avec sa mère, les sergents ayant rejoint leurs troupes pour continuer le voyage à pied.
A Nancy, à Troyes, à Montargis, les vainqueurs d’Iéna et de Friedland  passèrent  sous  des  arcs de triomphe. Les maires et les préfets leur adressèrent de beaux discours. Mais les acclamations populaires manquaient. Un an plus tôt, la Garde, qui était rentrée avec l’Empereur, avait reçu un accueil délirant. Que s’était-il passé depuis?
- Des événements, de l’autre côté des Pyrénées, disait Marie-Jeanne, qui rassemblait aux étapes des renseignements que les soldats ne pouvaient obtenir.

Il y avait eu d’abord une expédition au Portugal. L’invasion de toute la péninsule ibérique avait suivi.
- Mais le peuple espagnol s’est soulevé, racontait la vivandière... Il a harcelé nos troupes, et commis contre elles des atrocités sans nom!...
Qui aurait imaginé cela du côté de Varsovie? Cette guerre honnie des Français à un point tel qu’ils boudaient leur chère armée!
Orléans... Tours... Poitiers... En tête des régiments, la musique jouait : “J’aime l’oignon frit à l’huile...” , un air d’opérette à la mode. Comme il était loin le temps où La Marseillaise  et Le chant du départ rythmaient leur pas.
- L’Empereur a supprimé les hymnes d’autrefois parce qu’il ne veut plus qu’on chante la liberté, dit un jour le sergent Laborde à son compagnon.
- J’aimerais ne pas avoir d’autre souci, lui répondit le sergent Moreau. Dans quelle région militaire finira-t-on par s’installer? Que signifie cette descente vers le sud? Voila les vraies questions.

Angoulême... Bordeaux...
Le 25 octobre, Bayonne. La Grande Armée s’arrête. Après  cette longue  route,  les souliers sont usés,  les corps las, l’humeur détestable. Pourquoi avoir traversé toute l’Europe? Quand saura-t-on ce que l’on est venu faire ici? Durant quelques jours les grognards grognent, le ton monte...
Mais le 3 novembre au matin, silence dans les rangs. Revue. Napoléon est là, venu à bride abattue de Paris, ayant inspecté déjà, au cours de la nuit, les entrepôts et les magasins.
La Grande Armée saura bientôt ce que l’Empereur attend d’elle.

* * *

La nuit froide tombait sur le premier bivouac, en terre d’Espagne, du 3ème de ligne. Au fond de la carriole, Yann dormait.
- Ces Espagnols, tous des brigands, de la canaille, le Patron l’a dit! grondait Moreau. Des fanatiques juste bons pour la guérilla! On va leur faire voir ce que c’est que la vraie guerre, nous autres. On va les balayer, ça ne va pas traîner!
- Sois moins fanfaron, dit Marie-Jeanne en activant le feu. Pense à l’armée qui a suivi cette route avant nous!
- Une armée de petits conscrits!...
- Des malheureux, que les Espagnols ont suppliciés... Qu’ils ont sciés en deux, entre deux planches... Qu’ils ont pendus à des crocs dans les boucheries, éventrés comme des bêtes...
Elle tenait ces informations d’un convoi de blessés rentrant en France qu’elle avait croisé dans le courant de la journée.
L’heure de dormir étant venue, les deux sergents se glissèrent sous la voiture, entre les toiles pendantes qui leur faisaient une sorte de tente au plafond de bois, et se jetèrent sur la paillasse. Marie-Jeanne, frisson- nante et glacée, rejoignit son petit garçon qu’elle prit dans ses bras.
- Nos autres, vieilles moustaches, avec des chefs comme le nôtre, le maréchal Soult, on va leur faire payer tout ça, pas vrai, La Jeunesse? dit Moreau.
Un grognement d’acquiescement lui répondit, suivi de la voix de Marie-Jeanne, qui tombait de l’étage supérieur:
- Faites de beaux rêves, de paix, si vous pouvez.
Le début de la campagne fut marqué par des victoires. Le petit tondu, surnom affectueux donné à l’Empereur, put se diriger vers Madrid, tandis que le corps d’armée de Soult marchait sur Santander.
Cependant, l’occupation de ce pays différait sensiblement de ce que la Grande Armée avait connu ailleurs. Toute fraternisation se révélait impossible, en raison de l’hostilité haineuse du clergé. Le Catéchisme retouché disait : "Est-ce un péché de tuer un Français? Non, c’est faire oeuvre méritoire et délivrer sa patrie de ses agresseurs”.
Malheur aux soldats attardés, blessés, endormis dans quelque cave! On les retrouvait mutilés, crucifiés, torturés de toutes les manières. Les femmes et les enfants  qui suivaient l’armée  n’étaient  pas  épargnés.
Des crimes horribles furent commis durant le long mois que les troupes passèrent à Santander.
Le 18 décembre, l’infanterie de Soult reçut ‘ordre de descendre vers le sud. Irait-on jusqu’à Madrid où se trouvait l’Empereur? Le départ fut joyeux, mais hélas! le temps se gâta subitement. Un vent glacial se leva et la neige se mit à tomber.
Après quelques jours de marche, lorsque l‘ennemi fut en vue, les Français n’en crurent pas leurs yeux : des uniformes écarlates se dressaient devant eux, alors que le bleu était la couleur de fond de l’armée espagnole. Des diables rouges! Des Anglais! Une armée conduite par un certain Moore, et qui, venue du Portugal, prétendait s’installer à Burgos, pour couper Napoléon de la France.
Soult s’arrêta.
- Qu’est-ce qu’on attend pour les exterminer? s’impatientait Moreau.
- Le Tondu monte vers nous, lui expliqua Laborde, qui tenait ce renseignement du capitaine Malet. On va les prendre en tenaille...
Quand il comprit quel danger le menaçait, le général anglais renonça à son projet et s’enfuit vers le nord, vers la mer, vers le port de La Corogne où il pourrait rembarquer. Les troupes de Soult se joignirent à celles que conduisait Napoléon, et la poursuite s’engagea.
Elle fut horrible, inhumaine. Pluie et neige alternaient. Partout de la boue. Les hommes, les attelages, les véhicules s’enlisaient. On se dégageait comme on pouvait, et comme tout traînard tombait aux mains des espagnols aux aguets, on se regroupait le plus vite possible, en désordre. Des régiments se mélangeaient, mettant en lumière le cosmopolitisme de la Grande Armée. Au passage à gué des rivières, des hommes nus et grelottants, armes et bagages sur la tête, juraient en allemand, en italien, en polonais presque autant qu’en français. Mais quelle que fût leur nationalité, tous ces soldats étaient à bout de force. Le soir, leur état d’hébétude était tel que quelques-uns se suicidaient. Et pourtant Napoléon estimait que l’on ne marchait pas assez vite. La révolte grondait :
- Qu’il crève le Tondu! Il nous tuera tous!...
Il fit pire que cela.
Il les abandonna.
Sans la moindre déclaration pour leur expliquer quels événements terribles l’obligeaient à rentrer à Paris.
L’armée orpheline continua la poursuite. Soult fit de son mieux. Il rattrapa les fuyards qui avaient souffert autant que les poursuivants. Mais Soult, le grand Soult, maréchal prestigieux et duc de Dalmatie, qu’était-ce que Soult en l’absence de son maître, l’Empereur?
Soult laissa rembarquer les Anglais au lieu de leur infliger une défaite cuisante.
La compagnie à laquelle appartenaient nos deux sergents fut chargée de surveiller l’appareillage. Lorsque le dernier bateau leva l’ancre, Moreau brandit son sabre, et, la rage au coeur, cria :
- Lâches, foutus gueux d’Anglais, fieffés gredins, on aurait pu vous écraser! Pas vrai, La Jeunesse?
Au lieu de répondre, son compagnon, alerté par un bruit insolite, se dirigea vers une barque renversée sur le quai, derrière eux. Avant qu’il pût l’atteindre, il vit apparaître, par une brèche de la coque, le canon d’un fusil.
Un coup de feu claqua. Moreau s’écroula, le crâne fracassé.

- Beauceron, oh! non...
Hélas! il a vécu Beauceron, le joyeux ami du Paris d’autrefois, lui qui avait de si beaux cheveux blonds, hardi soldat et gai luron...
- Beauceron, mon frère!...
Pendant qu’il lui ferme les paupières, les hommes de la compagnie s’acharnent sur l’Espagnol qui a sacrifié sa vie pour tuer un Français.
C’est affreux!...
Le sergent Laborde voudrait hurler sa douleur à la face de l’univers. Mais ses yeux restent secs et sa gorge sans voix. Il lève vers les cieux vides un regard égaré...
O mon Dieu, Dieu de pitié, Dieu de Gaëlle, pour bannir ces horreurs des maux qui affligent la terre, pour civiliser l’humanité, qui décrira jamais les désastres de la guerre? *

(à suivre) 

 

*  Goya, peintre espagnol, a  donné le nom de  Désastres de la guerre à une  série de 85 gravures inspirées de l’occupation française.

 

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