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13.05.2008

Yan-petit -Épilogue

Yan-petit  (suite et fin)

IX - LA RETRAITE D’ESPAGNE

Le corps d’armée de Soult avait repris sa marche. Marie-Jeanne pleurait.
- Tu devrais m’écouter, lui répétait le sergent Laborde à chaque étape, et profiter d’un convoi sûr pour regagner la France. Pense à Yann.
- Un convoi sûr dans ce maudit pays...
Elle ne pouvait en dire davantage. De la poche de son tablier, elle sortait un mouchoir pour essuyer ses larmes, sourde aux arguments qu’il tentait d’exposer.
Il insistait :
- Comprends que ton métier sera désormais un calvaire!...
En effet, sans le vouloir, les soldats ravivaient à tout instant sa peine. Les uns, les vieux briscards surtout, évoquaient en tirant leur moustache, sans penser à mal, accoudés devant leur verre d’eau de vie, les hauts faits d’armes auxquels son mari avait participé. D’autres lui rapportaient ce reproche de l’Empereur à un officier soucieux pour la vie des hommes qu'il commandait :
- La France a besoin d’honneur, elle n’a pas besoin d’hommes!
Paroles rudes à l’oreille d’une veuve.
On lui demandait aussi:
- Comment se fait-il qu’on n’entende plus les rataplans du petit .
Elle racontait que Yann avait jeté les baguettes de son tambour dans la fosse où l’on venait de déposer le corps de son père.
Pourquoi?...
Peut-être pour offrir à son papa ce qu’il avait de plus cher? Ou pour indiquer qu’il renonçait à la musique? Ou plutôt à l’armée? Allez savoir ce qui se passe dans la tête d’un enfant.
Celui-ci, voyant que l’on parlait de lui, sortait en reniflant du fond de la carriole.
- Pleure pas, gamin...
Quoiqu’ils fussent incroyants ou mécréants, il arrivait à ces bavards d’ajouter, en se passant un doigt sous l’oeil :
- T’en fais pas, mon mignon, ton papa est au ciel où vont tous les braves à trois poils, et tu le reverras là-haut!...
Et patati, et patata.
Après quoi, Yann questionnait :
- Ces histoires de bon Dieu, mon parrain, est-ce qu’elles sont vraies? Maman, pourquoi tu ne m’en as jamais parlé?
- J’ai connu quelqu’un qui... commençait le parrain, c’était une... elle s’appelait Gaëlle...
Les sanglots étouffaient sa voix. Les larmes de Marie-Jeanne redoublaient. Au souvenir du Dieu de leur enfance, leur conscience s’embrumait, et le regret de la foi perdue donnait à leur chagrin une dimension nouvelle. Fallait-il renoncer au paradis? Accepter l’horreur du néant? L’Etre suprême que la révolution leur avait donné ne leur étant d’aucun secours, ils touchaient le fond de la désespérance et ne se ressaisissaient que pour bercer le pauvre Yann.
- Une histoire presque vraie, disait alors le parrain, c’est celle de Télémaque.  Sors ton livre, que je t’en fasse lire quelques lignes.

* * *

Cependant, comme le régiment s’éloignait chaque jour un peu plus des Pyrénées, le projet de rapatriement que défendait le sergent Laborde dut être abandonné. On allait maintenant vers le Portugal. Un beau jour, la frontière fut franchie. Et quand le printemps revint, les Français occupaient Porto.
Cantonner là, c’était presque le bonheur. D’abord, on n’avait pas eu à livrer bataille; la population se montrait accueillante; quelques autochtones semblaient même accepter l’idée que Soult, qui se faisait déjà appeler Nicolas 1er,  pourrait devenir leur roi. On se félicitait surtout de n’être plus en Espagne, où Lannes venait de prendre Saragosse, mais au prix d’un siège tellement épouvantable que toute la péninsule en tremblait. On espérait enfin que Napoléon allait revenir; à Paris, il déjouait, disait-on, des complots, et répondait à des menaces de l’Autriche; tout cela lui prendrait peu de temps, il n‘y avait qu’à l’attendre.

C’était compter sans Welleslay. A la tête de vingt mille habits rouges, le général anglais marcha sur Porto et entra dans la ville. Surpris, les Français eurent tout juste le temps de s’enfuir, et une nouvelle longue marche commença, semée des embuches habituelles, fatales pour les traînards, les blessés et les malades.
- On remonte vers le nord, disait à l’étape Laborde à Marie-Jeanne. Si tu veux rentrer en France, je t’accompagne, on s’arrêtera chez mon cousin Jules...
- Toi, tu déserterais? s'exclamait-elle. Avant la fin de la campagne? Laissant là tes compagnons en péril! D’autres à venger!...
Sans l’écouter davantage, elle déballait ses marchandises, et, un oeil sur Yann, continuait de tamponner son visage avec son mouchoir humide tout en servant de l’eau de vie
Le mois de mai s’écoula, le régiment arriva à Zamora, Marie-Jeanne pleurait toujours et toujours travaillait, mère vigilante, marchande attentive.
Son ami s’efforçait de la réconforter :
- On va vers Madrid, ça ira mieux là-bas.
Mais quand la marche reprit, la direction avait une fois de plus changé. On descendait vers le sud, au milieu de dangers accrus.
Aux fanatiques sédentaires, en embuscade, farouches, venaient s’ajouter des troupes de guérilleros sanguinaires, Espagnols et déserteurs de toutes nationalités mêlés, qui parcouraient le pays.
Il y avait pire. D’autres bandits, maraudeurs de tous poils, pilleurs à l’affût, détrousseurs de cadavres, voleurs et tueurs grossissaient chaque jour davantage la cohorte des femmes et des civils venant derrière les soldats.
Parmi eux, Laborde avait remarqué un joueur de mandoline, qui aimait à chanter la gloire de Mandrin. Une  vieille connaissance!  A l’idée  que ce personnage, sinistre en dépit de ses cheveux blancs, rôdait la nuit autour de la voiture de la vivandière, le sergent frissonnait.

 

Marches et contremarches se succédèrent durant plusieurs mois à la poursuite d’un ennemi fuyant.
Puis, les Espagnols ayant réussi à rassembler une nouvelle armée, les troupes de Soult se joignirent à celles de Joseph Bonaparte, le roi que Napoléon voulait imposer à l’Espagne.
Une bataille était inéluctable. Elle eut lieu à Ocana, le 18  novembre. Nette victoire pour les  Français, qui fut suivie du sac de la ville voisine, la riche ville d’Aranjuez, la ville des palais. Le pillage fut tel qe, de mémoire de vivandière, on n’avait jamais rien vu de semblable!
Quelques jours plus tard, lorsque Soult ordonna de reprendre la route, Marie-Jeanne n’avait plus le temps de pleurer, tant il lui fallait d’attention pour surveiller les barriques, caisses et ballots dont sa carriole débordait.

* * *

 

Après un an de pérégrinations à travers la péninsule, combien de temps resterait-on à Séville, où siégeait la junte qui avait animé le soulèvement de toute l’Espagne? Plus que partout ailleurs n’y serait-on pas en danger?
Depuis leur entrée en Andalousie, les Français allaient  d’étonnement en étonnement.  Les odieux massacres de Cordoue, perpétrés dix-huit mois plus tôt, semblaient oubliés. Le corps d’armée de Soult installa ses cantonnements sans rencontrer de résistance. Les troupiers chevronnés se croyaient revenus au bon vieux temps de l’occupation de Berlin ou de Varsovie, avec en prime la douceur du climat.

A la fin de l’hiver, à la suite de quelques tâtonnements, Marie-Jeanne trouva pour sa voiture un bon emplacement, dans une rue proche de la cathédrale, à l’entrée d’une écurie où elle rentrait le soir son éventaire sans avoir à le ranger. Dans le corps de bâtiment attenant, elle loua une chambre, pour elle et son enfant. Comme le sergent Laborde était logé dans la même maison, ils se rencontraient souvent; dès les premiers beaux jours, ils purent goûter pleinement les charmes d’un patio qu’ils avaient en commun.
Cette cohabitation permit à Yann de faire de tels progrès en lecture que bientôt le Télémaque  se trouva épuisé. C’était le capitaine Malet qui avait procuré ce premier ouvrage. De nouveau sollicité, il fouilla dans sa cantine et proposa les Fables de La Fontaine, une tragédie de Corneille, Horace, et la Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau. Du haut de ses sept ans, l’enfant attaqua bravement ces textes qui, dans un premier temps, marquèrent le précepteur plus que l’élève.
Qu’avait-il lu jusque là, le sergent Laborde? Les journaux de la Révolution. Les proclamations de l’Empereur. Les bulletins de la Grande Armée. La découverte d’authentiques chefs-d’oeuvre le bouleversa.
En dehors de ses heures de service, il ne se détachait des livres que pour faire découvrir à Yann une fable nouvelle, pour engager avec Malet une discussion portant sur la ressemblance entre la tactique du jeune Horace et celle si souvent mise en oeuvre par Napoléon, ou pour partager avec Marie-Jeanne l’émotion qu’avait fait naître en lui une lettre de Saint-Preux ou de Julie d’Etanges.

Parfois, afin d’aider la vivandière, il montait avec elle dans la voiture, mais bientôt, oubliant le travail qu’il venait de commencer, il sortait un livre de sa poche, s’asseyait sur le tambour et s’évadait. Il n’entendait même pas les soldats qui vidaient un verre en échangeant les nouvelles.
- Le Tondu est-il encore en Autriche? questionnait l’un.
- Mais non répondait un autre. Il est en France depuis près d’un an, il est rentré juste après la victoire de Wagram.
- Tu parles d’une victoire! ajoutait un troisième. Cinquante mille morts, à ce qu’il paraît, autant qu’à Saragosse!
- Forcément, une victoire sans nous, ses vieux briscards!...
- Eh! sergent, qu’est-ce que tu en penses?
Surpris, Laborde sursautait et disait :
- ça oui, après Wagram, le Tondu aurait dû revenir par ici...
- Ce ‘est pas ce qu’on te demande!
- Revenir... Il  se  fout  bien  de  nous! reprenait  le premier soldat. Après Wagram, il n’a eu en tête que son divorce avec Joséphine, son mariage avec Marie-Louise!
- Il joue de plus en plus à l’empereur notre petit  caporal , disait un autre, depuis que de Brest à Varsovie et de Hambourg à Naples, il règne sur 130 départements! A Paris, ce ne sont que bals à la Cour, grands travaux, grands projets, fêtes et foires...
- Pendant que nous autres, les vrais bougres, on nous oublie au fin fond de l’Espagne!
- Qu’est-ce que tu en penses, sergent?
Le sergent ne répondait pas.
Toutefois, de temps en temps, il relevait une paupière, quand d’autres conversations s’engagaient, et que Marie-Jeanne donnait de la voix pour repousser les avances des galants. Dès que Yann s’éloignait un instant pour aller jouer, il y  avait toujours un joli coeur pour compter sur ses doigts depuis combien de temps elle était veuve sage, et noter que cela faisait maintenant plus d’un an et demi! Le sergent se demandait s’il devait intervenir... Mais pour défendre sa vertu, la jeune femme pouvait se passer de l’appui de son ami. Elle avait, Dieu merci! la parole assez vive et la main assez leste pour stopper net les entreprises des importuns.

 

L’oisiveté des troupiers était à l’origine de ces incidents insignifiants. Au cours de cette année 1810, les seuls événements furent quelques revues ou parades, quelques bals ou banquets, que Soult offrit aux notables de la ville. Ces jours-là, les soldats revêtaient  leur  grande  tenue,  mais il en aurait fallu davantage pour soulever l’enthousiasme d’hommes qui avaient défilé en vainqueurs dans la plupart des capitales européennes.

* * *

 

Comme s’il avait voulu profiter de cette longue accalmie pour occuper le devant de la scène, Pompon, le cheval pommelé, qui avait tant servi, et si discrètement, depuis bientôt sept ans, Pompon se blessa au pied. Nul n’aurait su dire comment l’accident s’était produit, mais le fait est qu’il boitait bas, un soir de novembre, lorsque Yann le ramena du pré.
- Brave bête!... dit Laborde, en lui caressant la croupe, après l’avoir examiné.
- C’est grave? demanda l’enfant.
Son parrain ne répondant pas, il craignit de comprendre... Il savait que si la patte était cassée, la bête serait abattue. Ses yeux s’agrandirent d’effroi.
- Yann!... Yann!... Je ne suis pas vétérinaire, voyons, dit Laborde, il faut attendre demain.
Pauvre gamin! Il est tombé, il s’est évanoui au pied de l’animal.
Son parrain le relève et l’emporte, à travers l’écurie, à travers le patio, jusqu’à la chambre où il le dépose sur le lit de sa mère. Marie-Jeanne les rejoint. Son fils ne la reconnaît pas. Comme il est pâle, mon Dieu! On lui tapote les joues, on lui tapote les mains...
- Un docteur, vite!...
- Non, le vétérinaire, dit Yann en reprenant conscience.

 

La nuit est maintenant tombée, le vétérinaire introuvable, l’état du cheval stationnaire. Yann a de la fièvre. Il fait jurer à son parrain de na pas tuer Pompon d’une balle dans la tête.
- Pompon doit vivre quarante ans et il n’en a que quinze, gémit-il en s’agitant de plus en plus.
Dans son délire, il dresse le martyrologe des chevaux tombés sur les champs de bataille, bêtes de trait et montures pêle-mêle, éventrés, naseaux en sang, l’oeil dilaté comme pour implorer le coup de feu de la délivrance.
- Mon tout petit, pleure Marie-Jeanne, pourras-tu jamais guérir de la guerre?
Pour le calmer, elle lui promet que Pompon s’en tirera. Pour qu’il s’endorme, elle accepte qu’il passe la nuit dans son lit. L’enfant exige davantage. Il veut qu’elle s’étende à côté de lui tout de suite, et que son parrain ne les quitte pas... Qu’il dorme avec eux comme faisait son papa.
On cède à son caprice. Marie-Jeanne prend le milieu du lit, Laborde s’allonge près d’elle. De l’autre côté, l’enfant suce son pouce, mais comme celui-ci lui échappe, pour le rattraper, il se détache de sa mère et bientôt lui tourne le dos.
Épaule contre épaule, les adultes contemplent au plafond les ombres qu’anime la chandelle. Ils ont les bras le long du corps; si peu qu’ils bougent, leurs mains entre eux se frôlent. Voudraient-ils imiter des gisants qu’ils ne pourraient contenir les battements de leurs coeurs. Marie-Jeanne soupire.  Il tourne  la tête  vers elle. Elle fait le même geste. Ils se donnent la main. Les voilà les yeux dans les yeux, et chacun se demande ce que dit le regard de l’autre. Entre leurs visages, la distance est si faible que leurs souffles se mêlent. La distance est si grande qui les sépare encore... C’est elle qui s’approche, et leurs lèvres se touchent.
- Je crois que le petit dort, chuchote Laborde, il faut que je m’en aille.
Il se lève. Lorsqu’il atteint la porte, son coeur se glace à l’idée qu’elle pourrait croire qu’il repousse son élan de... de tendresse. Il retourne vers elle, lui donne un baiser passionné, souffle la chandelle, puis disparaît.
Le lendemain, le vétérinaire décréta que Pompon guérirait

* * *

Avait-il le droit d’aimer Marie-Jeanne? N’était-ce pas trahir la mémoire de Beauceron?
Dans la Nouvelle Héloïse, Saint-Preux, le roturier, avait su renoncer à la noble Julie dont il était follement épris. Plus tard, lorsqu’il avait revu la jeune femme, il avait résisté à la tentation de la détourner de ses devoirs d’épouse et de mère. Le sergent Laborde se trouvait dans une situation qui ne ressemblait à aucune de celles qu’avait connues le héros de Rousseau, mais comme ce dernier, il éprouvait des sentiments délicats. Il était homme de scrupule, ce qui n’excluait pas les emportements...
- Allons,  La  Jeunesse,  lui disait  la vivandière,  ne compliquons pas les choses! Moi, je garde au fond de mon coeur le souvenir des bonnes heures que j’ai vécues avec mon défunt mari. Cela dit, aujourd’hui, c’est toi que j’aime, il n’y a pas de mal à ça!
Le sergent ne demandait qu’à se laisser convaincre.
Mais si, encouragé par ces paroles, il cédait aux impulsions de son coeur et voulait embrasser la belle, elle ajoutait :
- Pour ce qui est des caresses, on attendra d’être mariés, mon bonhomme. Arrange-toi pour qu’on rentre vite en France.

* * *

 

C’était oublier qu’on ne faisait pas en Espagne une promenade d’agrément.
Le jour de l’an 1811, trêve de badinage, adieu doux ciel andalou! Après onze mois de cantonnement, les Français se remirent en campagne. Soult avait reçu l’ordre de prendre Badajoz, une ville située à la frontière du Portugal, à quelque 55 lieues au nord-ouest de Séville.
Comme aux plus horribles jour de l’occupation, ce furent de nouveau les rigueurs de l’hiver, les aléas des grands chemins, la pluie, la boue, la haine des populations perturbées, le harcèlement des guérilleros. Et au terme du voyage, de très durs combats; la mort pour de nombreux assaillants, car la ville assiégée résista plus de deux mois avant de capituler. Quant aux vainqueurs, ils n’eurent pas même le temps de profiter de leur conquête! Badajoz venait à peine de se rendre que déjà l’armée pliait bagage et repartait en direction de  l’Andalousie où, disait-on, des Anglais  avaient débarqué.

Sur la route du retour, le 3e de ligne traversait le désert le plus désolé de la Sierra Morena lorsque le capitaine Malet héla le sergent Laborde :
- Sergent, on me signale un canon enlisé derrière nous. Rassemblez une dizaine d’hommes, nous irons voir de quoi il retourne.
Ils trouvèrent la pièce à demi basculée dans le fossé, retenue par des rochers, et sur le fût, ployé comme un torchon au dossier d’une chaise, un seul artilleur, égorgé.
- Où sont donc les autres? marmonna Malet.
Il donnait aux soldats l’ordre de se séparer, afin d’examiner les lieux, lorsque le sergent s’écria :
- Mon capitaine! Regardez cette butte de pierraille au-dessus de nous! C’est un endroit idéal pour une embuscade...
Une fusillade l’interrompit. La moitié du détachement fut fauché, et bientôt le reste se trouva emporté par une horde sauvage, composée d’une vingtaine de guérilleros. Avant même que les survivants eussent nettement  pris conscience de ce qui leur arrivait, ils étaient insultés, malmenés, frappés, dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, y compris leurs habits.
Ils se retrouvèrent nus, pieds et poings liés, dans une sorte de petit cirque aride, où ne poussaient que quelque chétifs chênes-lièges. Au pied de ces arbres, des cadavres dévêtus leur laissaient deviner quel avenir  leur était promis.  Parmi ces  malheureux,  l’un d’eux, qui levait vers le ciel des yeux sans prunelle, serrait contre son coeur une mandoline éventrée. “Curieux bagage pour un artilleur!”, se dit le sergent Laborde.
Il n’eut pas le temps de s’interroger davantage. Celui qui semblait être le chef des agresseurs ordonna à ses hommes de recharger leurs fusils. C’est alors que  l’un des bandits, un exalté au regard fou, cria :
- Un instant, mon colonel!
En guise d’arme, il agitait en l’air une scie de boucher.
- Je ne veux aucun prisonnier! répliqua ledit colonel.
- Tu n’en auras pas!
Sur un geste de l’halluciné, quatre individus tirèrent par les pieds les corps allongés sous les arbres. Celui du mandoliniste fut déposé à côté du sergent, lequel reconnut certain faux aveugle qui exerçait autrefois ses talents sur le Pont-Neuf.
Cependant, le dément déclarait, en désignant Malet:
- Celui-là était leur capitaine, on commencera par lui!
L’officier fut assis de force sur une grosse pierre et garrotté au tronc d’un chêne.
Et l’indicible commença.
Deux aides du bourreau allongèrent un bras de la victime, un autre maintenait la tête par les cheveux, un autre immobilisait les jambes. Près de l’épaule, la scie entra en action; quelques secondes plus tard, le membre sectionné gisait sous le yeux du supplicié.
- Pour ma mère violée! rugit le tortionnaire.
Ce fut ensuite le tour du second bras;
- Pour mon fils écorché vif! hurla un assistant.
Puis une jambe au ras de l’aine, et l’autre jambe.
- Pour nos parents massacrés, nos frères écartelés, crève! crève lentement, satan, Français, mangeur d’enfants! vociféraient les monstres, en crachant sur cette chose, peut-être encore douloureuse, ce qui restait du corps du capitaine Malet.
Les éclaboussures de sang, les clameurs, les rires, les cris du martyr, ses convulsions, les ultimes battements de ses paupières, toute cette horreur avait créé une telle atmosphère de cauchemar que le sergent Laborde n’avait pas même été étonné par ce qui s’était passé à ses pieds. Un fait notable pourtant... La résurrection du mandoliniste!
D’abord , les yeux blancs du vieil homme étaient redevenus expressfs. Il avait adressé un regard au sergent Laborde, et profitant de ce que la torture captivait les tortionnaires, il s’était éclipsé.
En vérité, le sergent avait déjà oublié cette évasion, tant la folie collective qui s’était emparée des guérilleros le terrorisait. Il comprenait presque tout ce que ces furieux disaient, à savoir que ce n’était pas assez d’un supplicié pour venger leurs morts.
- Après le capitaine, le sous-officier! cria l’exécuteur des hautes oeuvres, en brandissant sa scie.
Ah! le pauvre petit sergent! Pauvre Yan-petit!...
On se saisit de lui. Il eut beau se débattre, mordre, agiter tant qu’il put ses membres vigoureux, en contracter désespérément tous les muscles, il fut lié un arbre. Toute la bande participait maintenant au supplice. Des doigts par dizaines le paralysaient, griffant sa peau, pinçant ses chairs frémissantes. Lorsqu’il voulut cogner le tronc avec sa nuque, pour se faire mourir, un poing de fer s’empara de ses cheveux.
- Regarde! lui dit le bourreau, en lui montrant, devant le corps mutilé du capitaine, le tas que formaient ses bras et ses jambes.
La scie mordit son propre bras, le bras droit. Il vit la lame s’enfoncer rapidement dans une plaie béante, il l’entendit attaquer l’os, lubrifiée par son sang qui ruisselait. L’odieuse opération ne dura qu’un instant. Son bras tomba sur ses genoux. Alors, la souffrance, d’abord limitée à l’épaule, irradia sa poitrine jusqu’à son coeur. elle gagna son cerveau, altérant ses sens, perturbant sa conscience. Assurément, il devenait fou de douleur! Ne lui semblait-il pas que ses tourmenteurs s’écartaient?... Que des hurlements emplissaient l’enceinte rocheuse?...
Bien qu’il sentît sa vie lui échapper, il fit un effort violent pour garder les yeux ouverts. Il vit les guérilleros s’enfuir. Il vit une foule courir vers lui, des femmes surtout, et des enfants, et quelques hommes : c’était l’immense troupe des civils qui suivaient l’armée. A leur tête, un capitaine en jupon, sabre au poing...
- Marie-Jeanne! sourit le sergent Laborde, avant de s’évanouir.

 

* * *

Rien n’égalait en longueur les radoteries du mandoliniste. Du matin au soir, il racontait ses campagnes d’Italie, de Pologne et d’Espagne, transformant en prouesses guerrières des exploits d’écumeur de champ de bataille.

A Marengo, il avait perdu le premier de ses complices, un autre à Friedland, et à Bailen le plus jeune, le plus habile à détrousser en un tournemain un cadavre. Dame! elle avait été dure pour tout le monde l’épopée napoléonienne!
Le Béarnais devait supporter les interminables lamentations de ce brigand parce que Marie-Jenne avait décidé qu’elle le soignerait. N’était-ce pas lui qui, quoique gravement  blessé, avait donné l’alerte et permit que le sergent fût sauvé?
Parfois, le vieux coquin évoquait le bon temps du pillage des hôtels parisiens abandonnés par les émigrés
- Eh! La Jeunesse, ne me dis pas que tu as oublié!

C’étaient là les souvenirs d’un temps que l’ancien allumeur de réverbères voulait chasser de sa mémoire... Foin du passé! Le présent lui suffisait. Ne lui fallait-il pas supporter la douleur de sa blessure? S’habituer à son infirmité? Apprendre à se servir de sa main gauche? Et songer à l’avenir, à ce qu’il serait, à ce qu’il ferait, avec un seul bras?...
L’importun eut le bon goût de ne pas affliger son voisin de lit au-delà du début du printemps. Un matin d’avril, le sergent le découvrit bouche béante, les yeux blancs...  Pour  une fois,  le misérable  ne jouait pas  la comédie. Il était bel et bien mort.
Resté seul dans la chambre de Marie-Jeanne transformée en infirmerie, le pauvre manchot put goûter les charmes de la solitude. Mais il ne tarda pas à s’ennuyer. Et chose curieuse, plus son état s’améliorait, plus il se désolait de la perte de son bras.
Insensiblement, sa mélancolie dégénérait en désespoir, en dépit des efforts de Yann et de sa mère pour le distraire. Même l’annonce de la naissance du roi de Rome, qui arracha à la vivandière des larmes de joie, et qui fut acclamée et fêtée par les soldats comme la meilleure des proclamations impériales, ne parvint à le tirer de son abattement. Toutefois, un curieux héritage l’aida à franchir ce cap difficile : le capitaine Malet lui léguait par testament une malle pleine de livres. Tout Corneille! Tout Molière! Tout Rousseau! Et Voltaire, Beaumarchais, tant d’autres!
Le sergent Laborde n’avait pas fini d’inventorier sa bibliothèque lorsque la nouvelle éclata comme un coup de tonnerre : Soult devait repartir pour Badajoz, assiégée par les Anglais.
Mais avant de repartir, il organisa le rapatriement des blessés de la première expédition.

Voilà pourquoi, le 15 mai 1811, Pompon, qui tirait la voiture d’un sabot allègre, n’avait pas en point de mire l’arrière-garde des troupes.
Sur le siège, la vivandière, son fils et son ami devisaient gaiement. Et pourtant, quel voyage en perspective! Le convoi dont ils faisaient partie espérait entrer en France par Perpignan, l’Aragon et la Catalogne étant jugées plus sûres que la Vieille Castille et la Navarre.

 

* * *

 

 

 

Ils atteignirent Madrid au début du mois de juin, sans avoir rencontré de difficultés insurmontables; le détachement chargé de la sécurité réussit, chaque fois qu’il fut alerté, à dissuader les guérilleros d’attaquer. Dix jours plus tard, ils arrivèrent à Saragosse; dix jours encore, et ils étaient à Barcelone. Ils restèrent dans cette ville plus d’une semaine, pour y attendre d’autres blessés à rapatrier.
Cette halte imprévue compromit l’amélioration de la santé morale du sergent Laborde. Il grognait :
- On en apprend des choses, dans ce rassemblement d’estropiés de mon espèce! A travers toute l’Espagne, nos positions craquent, à Madrid, Joseph ne peut rien faire...
- N’y pense plus, lui conseillait Marie-Jeanne, pour nous c’est fini l’Espagne, bientôt nous serons en France.
Lorsque la colonne des éclopés put reprendre la route, l’humeur du sergent était toujours maussade. En s’installant sur le siège, il fit avec la main un geste théâtral en direction de l’horizon et lança :
- Aux quatre points de la péninsule, les Français font la guerre, et moi, je me sauve comme un lâche!
- Tu ne te sauves pas, tu bats en retraite!...
- Il n’y a pas si longtemps, c’est toi, Marie-Jeanne, qui me reprochais de vouloir déserter, toi qui me poussais à venger nos frères morts!...
- Mais enfin, La Jeunesse, il faudra bien que tu l’admettes, que tu... tu es... tu as perdu un bras!
Voilà ce qu’elle n‘aurait pas dû dire, la brave vivandière. Hélas, un mot lâché, il est impossible de le rattraper!
Toute la journée, le sergent s’enferma dans un mutisme boudeur. Le soir, il afficha l’intention d’installer sa paillasse sous la voiture. Depuis le départ, traité en convalescent, il dormait à l’intérieur du véhicule, au milieu des caisses, à la place la meilleure, la plus large, reléguant Marie-Jeanne et son fils dans une sorte de fossé ménagé entre les planches du fond et un rempart de ballots, un réduit tout juste suffisant pour l’enfant seul.
- Pourquoi tu nous abandonnes? protesta Yann. Tu ne me demandes pas de lire une page? Tu ne me racontes pas une histoire? Qu’est-ce que je t’ai fait?
- Je vous ai assez gênés, ta mère et toi. Maintenant, je suis un manchot guéri.
- C’est vrai qu’on est à l’étroit, à deux, là-bas derrière. Mais puisque tu as le grand lit, tu n’as qu’à prendre maman avec toi, si tu es un manchot guéri!
- Bientôt nous serons en France, mon petit Yann, il faut que je m’habitue à vivre seul.
- Qu’est-ce que ça veut dire? On va se quitter en France?
- Entre le Béarn et la Beauce, il y a la même distance qu’entre Séville et Barcelone...
- Et alors?
Tout en parlant, le sergent dégageait à grand peine la toile bourrée de foin qui devait lui servir de couche. Marie-Jeanne ne disait rien; elle pleurait. Et il semblait à l’enfant que les larmes de sa mère ne laissaient pas insensible l’homme obstiné. Aussi, au lieu de continuer à poser des questions, il prit le parti de laisser déborder son coeur : il éclata en sanglots.
- Quand on aura passé les Pyrénées, on avisera... concéda le sergent, bouleversé.
Le chagrin de la mère et de l’enfant ne s’atténuant guère, il repoussa la paillasse sous le siège et marmonna:
- C’est bon, cette nuit encore, je dors ici.
- Alors on fait comme on a dit! s’écria Yann.
Il bondit dans son retranchement, au fond de la carriole, laissant son parrain et sa mère installer, dans cette sorte d’alcôve que formaient les caisses, les ballots et la toile du toit, un empilement de tapis et de chiffons qui portait le nom de grand lit.
- Je suis si bien tout seul que déja le sommeil me gagne, dit l’enfant, caché au fond de son trou.
Marie-Jeanne sourit et éteignit la chandelle.
Ce soir-là, on ne devait plus entendre le son de sa voix, ce qui ne veut pas dire qu’elle se tut. Dans le noir, elle dénoua ses cheveux, desserra ses habits. Quand Yann fut endormi, elle se rapprocha de son ami.
- La Jeunesse, lui dit-elle à l’oreille, pardonne-moi... Je parle toujours trop.
Etait-elle bien sincère? Pas tout à fait, probablement, car à ces  premières paroles,  elle  en ajouta beaucoup d’autres, toutes murmurées, des paroles naïves, des paroles caressantes, des paroles de miel.
La Jeunesse écoutait, ravi.
Elle fit si bien qu’il ne s’offusqua nullement quand elle lui dit, mi-émue, mi-mutine :
- Prends-moi dans ton  bras,  mon chéri.

* * *

Ousse, village béarnais, le 15 août 1811.
Une table rectangulaire, constituée par le rapprochement de toutes les tables de l’auberge, mais cela ne se voit pas, car une nappe blanche couvre l’ensemble. Une table superbe! Et quel service de vaisselle! Deux verres par convive! Des aiguières en argent! Des chandeliers, bien qu’il fasse grand jour! L’assiette du héros de la fête est décorée de l’aigle impérial, celle de Marie-Jeanne d’un coq juché sur un canon, toutes les autres sont autant de pièces rares. Le cousin Jules a sorti tout ce qu’il a de plus beau.
Le repas a commencé par une soupe grasse, au fumet prometteur. Des tranches de jambon ornées de fleurs de beurre ont suivi, puis des petits pâtés, quelques radis et des cornichons pour rafraîchir le palais, et, première surprise : un plat d’écrevisses. Une montagne d’écrevisses, à la mesure de la tablée! Sûr qu’il y en aura pour tout le monde, bien que Jules  et sa femme aient invité, outre leurs hôtes d’honneur, la mère du glorieux soldat (son père est mort, hélas! depuis deux ans déjà), son frère et son épouse,  ses trois soeurs et leurs maris, et toute une ribambelle d’enfants au milieu desquels trône Yann.

Jules se lève pour ouvrir d’autres bouteilles de son meilleur Jurançon. Puis, d’un geste de la main, il fait comprendre à l’assemblée que le moment est venu de prononcer quelques mots de circonstance :
- En ce jour de 15 août, date de naissance de l’Empereur et fête nationale, que célébrons-nous, chers parents et alliés?
- L’augmentation des impôts! lance en riant Julien, le frère du sergent.
- La pénurie de blé qui menace! plaisante un beau-frère.
- Le pire de tout, s’exclame un autre beau-frère qui ne semble pas avoir le coeur à s’amuser, c’est que l’ogre corse  continue de nous prendre nos enfants!
- Mes amis, gronde Jules en brandissant une bouteille, mes amis, laissez-moi parler!
Le cousin a vécu dans le monde,il a le sens des convenances. Depuis que les troupes impériales connaissent des revers graves en Espagne, son bonapartisme s’est émoussé, mais tout de même!... Ce n’est pas le jour où l’on fête le retour d’un grenadier de la Grande Armée qu’il convient de faire le procès de Napoléon !
- Chers parents et alliés, laissez-moi vous dire les raison que nous avons de nous réjouir aujourd’hui : Yan- petit est de retour...
Applaudissements, que Jules interrompt pour ajouter
- Yan-petit que voici, et qui a une déclaration à vous faire.

L’homme ainsi désigné aurait bien aimé échapper à son sobriquet. Impossible!...
Le dimanche précédent, pour se rendre à l’église, il a mis ses grandes guêtres, sa veste aux galons rutilants et son haut bonnet à poil. A la sortie de la messe, ce bel uniforme n’a guère impressionné ...
La Fontaine a raison : Aucun n'est prophète chez soi...
“Tiens, voilà Yan-petit de Loustanau, disaient les gens, oui, c’est bien lui, bonjour Yan-petit”. Et chacun de le féliciter, les chefs de famille avec un brin de condescendance, les cadets de son âge avec plus de chaleur, tandis que les femmes chuchotaient, derrière son dos : “Vous avez vu sa manche?... Celle de droite, vous voulez dire?... Oui, pliée en deux, retenue par une épingle... A part ça, il n’a pas tellement changé, ce pauvre Yan-petit!”
Comme s’il s’était cassé le bras, la veille, en sautant les feux de la Saint-Jean.
A croire que ce n’est qu’en rêve qu’il a vu prendre la Bastille à quinze ans! Qu’il est entré en vainqueur dans Milan, dans le Caire, dans Berlin, dans Varsovie! Qu’il a franchi les mers! Qu’il s’est rendu maître de quasiment toute l’Europe!
Ce soir-là, le sergent Laborde s’est attardé devant une glace, avant de se dépouiller de sa grande tenue. Durant toutes les campagnes auxquelles il a participé, il n’a pas eu souvent l’occasion de contempler son image. Il est grand, fort, sec... Il a le teint mat, le cheveu noir, le nez un peu busqué... comme bon nombre de Béarnais. Le visage buriné, les sourcils épais, une grosse moustache... comme  n’importe  quel  vieux soldat!
Qu’est-ce qui le singularise? Une expression de bonhomie ironique, peut-être...
En vérité, le brave sergent se juge très ordinaire, en dépit de son costume.
Beauceron le lui avait bien dit, il ne ressemble pas à Murat, et il mérite au fond de garder son surnom. Car il n’aura été qu’une ombre parmi des ombres, Yan-petit le conquérant. Bon patriote et courageux soldat, certes, mais comme tant d’autres, des milliers, des millions d’autres, tous ceux qui formaient la Grande Armée des Colas, des Jacques Bonhomme et des Gros-Jean...
Cependant, à la différence de celui que met en scène La Fontaine, notre héros ne se retrouve pas tout à fait Yan-petit comme devant. La bonne preuve, c’est qu’à l’invitation de son hôte, il se lève et déclare :
- Ma foi, mes amis, j’ai à vous faire savoir que je vais me marier.
Marie-Jeanne se lève à son tour, l’assistance applaudit à tout rompre.
Le cousin Jules pose sa bouteille, se dirige vers une encoignure de la salle, tire un drap... Apparaît une armoire imposante, sculptée, très belle.
- Mon cadeau de noce! dit Jules.
Et d’ajouter que le ménage, avec l’enfant, s’installera chez lui, où l’on a tant besoin de jeunesse pour faire marcher les affaires.
Quelques bravos encore, mais plus retenus. En somme, Jules donne la place laissée vide par le pauvre Joseph, mort à Eylau, à ce Yann, ce petit étranger qui héritera de tous ses biens, alors qu’il n’avait  que l’embarras du choix parmi ses neveux légitimes et leurs descendants. Il faut un Jurançon de grande qualité pour faire passer cette potion amère.
A ce moment entre le bouilli, servi sur un plateau d’argent. Des contreforts de pommes de terre, arrosées de sauce au beurre, enserrent la pièce de viande.
- Un morceau taillé dans la pointe de la culotte, précise Jules.
Le clin d’oeil qui accompagne cette annonce mérite d’être interprété. Il signifie que non seulement le bonhomme a choisi ce qu’il y a de meilleur pour régaler ses invités, mais aussi qu’il s’y connaît en matière de boucherie. N’est-il pas devenu, en quelques années, l’un des maquignons les plus célèbres de la région? Sans pour autant négliger son auberge. Sans jamais cesser d’acheter des terres afin de se constituer la plus grosse propriété du village. Ah! ils peuvent s‘estimer heureux, les rescapés qui vont entrer dans une maison aussi prospère.
Les allusions continuelles à sa richesse que fait le cousin Jules gênent Marie-Jeanne, moins cependant que l’attitude de sa femme à son égard. Déjà, la veille, cette grande pimbêche a voulu traiter la vivandière en servante, et son fils, en bâtard bon à souffler le feu et à tirer des seaux. La voilà maintenant qui fait la moue...
- Je voudrais dire un mot, commence Marie-Jeanne, je possède en Beauce une maison et deux arpents de terre que j’irai vendre...
- Il faudra voir si ce petit bien vaut le prix du voyage, laisse tomber la cousine.
Cet échange, en français, jette un froid. Mais le malaise dure peu, car des exclamations sonores, en pur béarnais, saluent l’arrivée des poulets rôtis, lesquels, nouvelle surprise, sont entourés de pigeonneaux dorés à point.
- Pour les enfants et les bouches délicates... fait Jules.
- Je voudrais ajouter quelque chose... reprend Marie-Jeanne.
Elle tient à la main une bourse rebondie, qu’elle ouvre et retourne. Une cascade de pièces d’or tombe sur la table. Une véritable fortune! L’assistance ouvre de grands yeux. Yan-petit n’est pas le moins étonné.
- On dit que nos maréchaux tranportent dans leurs fourgons des centaines de lingots. Moi, avec ma carriole, j’ai été plus modeste, plaisante Marie-Jeanne, et surtout plus honnête! Cet argent a été économisé sou à sou...
- Que comptes-tu en faire? demande Jules, très pâle.
- Te le confier, mon cousin, si tu estimes que j’ai assez de qualités pour devenir ton associée, et si mon futur mari le permet.
- Je prends à témoin tous nos parents et alliés que je vous ai accueillis tels que vous vous présentiez, déclare Jules avec solennité, que même, pour calmer les scrupules de Yan-petit, je lui ai expliqué que dans les affaires, ce qui compte, c’est la tête, et non les bras...
- Marché conclu? tranche Marie-Jeanne.
- Tope là!  dit le cousin, en lui tendant la main.
Fine mouche, la vivandière n’a pas voulu que la conversation dérape vers un sujet douloureux pour le mutilé. Mieux vaut louer les étonnantes trouvailles de Jules, son vin rouge de Bordeaux pour arroser le fromage, par exemple, quelques bouteilles dont un prince anglais a été privé par le blocus continental, et un vin blanc meilleur encore, si moelleux, si liquoreux, pour accompagner les oeufs à la neige!
En vérité, le repas se termine par un assaut de surprises, mais l’avantage restera pour finir à ceux qui font leur entrée dans cette grande famille.
Yann d’abord, que l’on harcelle de piques et de questions sur son avenir, fait cette proclamation inattendue :
- Moi, je ne veux être ni aubergiste, ni paysan, ni maquignon, ni même soldat comme était mon papa. Je veux aller dans une école et devenir avocat.
Alors Jules, que l’eau de vie ajoutée au café rend gaillard, demande à Marie-Jeanne de songer sans plus tarder à lui donner un autre héritier.
- Qui vous dit qu’il n’est pas en route, mon cousin?
- On l’appellera Joseph! dit Jules, à demi étranglé par l’émotion.
- Attention, mon cousin, je ne vous promets rien, ce sera peut-être une héritière! dit Marie-jeanne

- On l’appellera Gaëlle, murmure Yan-petit.

X - EPILOGUE

Wellington franchit les Pyrénées. A Orthez, à Toulouse, Soult ne put que freiner sa marche victorieuse.
Dans le même temps, les désastreuses campagnes de Russie et de France marquaient l’effondrement de l’Empire.
Yan-petit apprit avec tristesse la chute de Napoléon, le cousin Jules avec joie le rétablissement de la monarchie.
Mais les deux hommes n’étaient rien moins que fanatiques. Bien loin de se quereller, ils surent mettre au service de leurs intérêts communs leurs inclinations respectives. La réputaton de l’auberge ne cessa de grandir, en raison sans doute des qualités de Marie-Jeanne qui régentait les cuisines, mais aussi parce que Jules savait accueillir les royalistes et Yan-petit les bonapartistes.
Lorsqu’il eut dix ans, Yann Moreau fut mis en pension. Brillant élève, il rêvait d’un tribunal devant lequel aurait comparu Napoléon, dont il aurait pris la défense, bien sûr! Avocat, il mit son talent au service des survivants de la Grande Armée.
Quant à Gaëlle, sa soeur, elle réalisa un exploit avant même de savoir marcher : elle réduisit à l’esclavage la terrible épouse du cousin Jules.
Elle devint par la suite une demoiselle accomplie.

Comme la maison semblait prospérer toute seule, Yan-petit se retirait souvent dans sa chambre pour lire et rêver. Se souvenir et méditer.
L’ancien régime, la révolution, la première république, l’empire, et maintenant un roi!... Le retour à Paris de Madame de Staël, La Fayette député, les maréchaux aux pieds des Bourbons!... N’y avait-il pas là matière à réflexion?
“Quelle vie que ma vie!” se disait-il.
Mais à quarante ans, la vie n’est pas finie; il allait être le témoin de bien d’autres événements! Après Louis XVIII, ce fut Charles X, puis une révolution pour le chasser, et La Fayette, toujours là, qui proposa l’essai d’un ultime roi! Et de nouveau la révolution!... Serait-ce la bonne cette fois?
A la fin de 1848, Louis-Napoléon, neveu de l’Empereur, fut élu prince-président de la deuxième république. Au mois de mai suivant, on vota pour élire des députés.
Le parti de l'ordre, qui comptait des royalistes mais aussi bon nombre de bonapartistes, obtint la majorité. Au mois de juin, Yan-petit était tellement heureux que, pour fêter son anniversaire, il se mêla aux garçons qui sautaient les feux de la Saint-Jean.
Il avait 75 ans, et Marie-Jeanne l’appelait en secret La Jeunesse.

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