13.05.2008
GAMA ch. 6 à 10
Vasco de Gama (suite)
Le lendemain, Vasco de Gama donna l’ordre de mettre à l’eau les chaloupes.
- Embarquerons-nous une bombarde? demanda le chef du groupe armé chargé d’assurer la sécurité.
- Regardez ! s’exclama Pero de Alenquer. Mieux vaut être prudent!...
Du doigt, le pilote désignait les Noirs nombreux qui gesticulaient sur le rivage.
- Certains ont des arcs... grommela un matelot.
- D’autres des sagaies... nota Martim Afonso.
- Va pour la bombarde, concéda le capitaine-major. Mais nous ne l’emportons pas pour nous en servir...
Lorsque les rames fouettèrent l’eau, le capitaine poursuivit ses recommandations :
- Faites preuve de sang froid, messieurs, soyez polis, aimables... Ces gens qui nous accueillent n’ont pas l’air belliqueux, il y a d’ailleurs parmi eux autant de femmes que d’hommes...
Rui, le mousse, laissait traîner sa main dans le sillage du canot et souvent la portait à sa bouche, pour être le premier à signaler le moment où l’eau du fleuve remplacerait l’eau de la mer.
Les cris que poussaient les indigènes devenaient de plus en plus audibles. Tout à coup, Martim Afonso se dressa au milieu de l’embarcation. On le vit tendre l’oreille... Les rameurs poursuivaient leur effort...
- Ils... ils... nous souhaitent la bienvenue, dit Martim.
- Comment cela?... demanda Vasco de Gama.
- Je les comprends, mon capitaine, ils parlent la langue du Congo, je comprends ce qu’ils disent!
Martim Afonso et Rui, le mousse, furent désignés pour prendre contact avec les indigènes.
A peine débarqués, ils furent entourés par une foule dense, animée, bruyante, mais nullement hostile. C’étaient des hommes et des femmes de grande taille, aux cheveux crépus, à la peau d’un noir intense, très beaux. L’un d’eux, remarquable par le poids de son collier et le nombre de bracelets qui ornaient ses poignets, ses bras, mais aussi ses chevilles et ses genoux, semblait être leur chef.
- Nous sommes vos amis, lui cria Martim.
Les Noirs se turent, pétrifiés.
Ce Blanc, venu de l’une des machines flottantes, ou volantes, qui se balançaient là-bas, à l’embou-chure du fleuve , ce Blanc parlait leur langue !
L’homme interpellé répondit :
- Je suis Nyamga, le seigneur du village.
Et d’ajouter
- S’il y a dans mon pays quoi que ce soit dont vous ayez besoin, je vous le donnerai.
Martim Afonso rapporta ces bonnes paroles à son capitaine, qui le chargea d’offrir à Nyamga un joli costume. Puis la chaloupe se retira, laissant sur le rivage les deux visiteurs que les Noirs voulaient à tout prix garder pour le dîner.
- Allons-y, décida Nyamga.
Les huttes de paille étaient bâties dans une clairière, à une demi-lieue de la côte. Chemin faisant, le seigneur, qui avait hâte de revêtir ses beaux habits, enfila d’abord la veste. Elle le gênait aux emmanchures et l’obligea à marcher les coudes écartés. Sans se décourager pour autant, il passa les chausses, gonflantes à souhait et d’un beau rouge écarlate. Mais il eut du mal à remettre en place la gaine d’ivoire qui contenait son superbe poignard au manche orné d’airain. Il y parvint enfin. La troupe put repartir.
Alors, après les coudes, ce furent les genoux que le seigneur dut écarter. Il avançait en se dandinant comme un canard. Il n’en fit pas moins dans son fief une entrée fort applaudie. Tout sourire, il ne cessait de saluer ses congénères en ôtant et remettant le bonnet à pompon qui complétait son accoutrement.
- Vous voyez ce qu’ils m’ont donné? plastronnait-il, en se rengorgeant.
Jamais Rui n’avait autant ri de sa vie.
- Monsieur de Chausses Rouges, hoquetait-il à l’oreille de Martim, dites-lui que nous le faisons noble du Portugal et qu’il s’appelle Monsieur de Chausses Rouges.
- Je te défends de te moquer, moussaillon! gronda Martim Afonso. Regarde plutôt, près de cette porte, la défense d’ivoire... J’imagine quel air tu aurais, toi, pieds nus, tout nu, vêtu de ton seul courage, face à un éléphant.
CONVERSATION SECRETE
Le lendemain, Vasco de Gama reçoit dans sa cabine les invités de Nyamga.
- Alors? demande-t-il.
- On a été très bien reçu, mon capitaine, s’enthousiasme le jeune Rui; on a mangé de la poule et de la bouillie de mil, et ce matin, on est revenu, avec plein de poules que Monsieur de... je veux dire le chef, vous offre, mon capitaine...
- Il se propose aussi de nous envoyer des hommes pour nous aider à la corvée d’eau, ajoute Martim. Le gamin ferait peut-être bien de les rejoindre....
- Exécution, moussaillon! ordonne Vasco, qui a compris que l’interprète veut rester seul avec lui.
Rui s’exécute. Laconique, Vasco reprend :
- Alors?
- Ce pays ne produit ni poivre, ni épices... commence Martim, mais peut-être mieux...
Le capitaine-major fronce les sourcils. Il n’aime pas les devinettes. Martim poursuit :
- Du fer, de l’étain, du cuivre, beaucoup de cuivre, et..., et...
Nouveau froncement de sourcils.
- Nyamga a l’intention de faire voir son beau costume à un grand seigneur de l’intérieur...
- Alors?... s’impatiente le capitaine-major.
- Ce doit être le roi, et, si j’ai bien compris, ajoute l’interprète, il possède beaucoup d’or...
- De l’or?
- Oui, qu’il échangerait volontiers contre des vêtements de lin...
- Ce pays produit de l’or... grommelle Vasco. A qui l’as-tu dit, Martim Afonso?
- Mais à personne, capitaine !...
- Eh bien! tu vas me jurer de garder pour toi ce secret. Car nous ne sommes pas venus de si loin jusqu’ici pour échanger nos chemises contre quelques pépites!... Notre ambition est plus haute! Nous sommes au service de la couronne! Et si cet or doit être exploité, il le sera par dom Manuel, pour financer d’autres expéditions comme la nôtre. Mais si nous dévoilons le secret, les pirates, ou les Espagnols, c’est tout comme, nous devancerons... Je ne peux l’accepter!
A demi-convaincu, effrayé surtout par le ton de ce discours, Martim prêta le serment que l’on attendait de lui.
- Le fleuve où nous puisons aujourd’hui l’eau qui nous permettra de poursuivre notre voyage, nous l’appellerons, le rio du Cuivre.
- Pour tromper l‘espion, ajouta Vasco, avec une grande tape à l’épaule du marin, en le congédiant.
CURIEUSE RENCONTRE
Le rio du Cuivre ne se jetait pas dans une baie favorable aux travaux d’entretien dont les navires avait besoin. Dommage!... Les navigateurs s’éloignèrent avec regret de cette terre, à laquelle ils donnèrent le nom de Pays des Bonnes Gens.
Mais la chance leur souriait. Quelques jours plus tard, ils entrèrent dans l’embouchure d’un large fleuve. Les indigènes qui les accueillirent n’étaient pas moins aimables que ceux qu’ils avaient quittés quelques jours plus tôt.
Ces gens sont noirs, nota Velho. Ce sont des hommes au corps bien fait. Ils vont nus, portant seulement de petits pagnes de coton pour couvrir leurs parties honteuses. Les seigneurs du pays portent des pagnes plus grands. Les femmes jeunes, qui dans ce pays sont belles, ont les lèvres percées en trois endroits, et portent là des morceaux d’étain tordu. Ces gens se plaisaient beaucoup avec nous, et ils nous apportaient aux navires ce qu’ils avaient dans leurs almadies (pirogues). Et nous allions nous aussi chercher de l’eau à leur village.
Deux seigneurs de haute volée, venus de l’intérieur des terres, rendirent visite aux arrivants. Les marins leur offrirent des grelots, des bonnets rouges, des bracelets. Ils repoussèrent ces menus cadeaux d’une main dédaigneuse. Ils étaient si hautains qu’ils ne prisaient rien de ce qu’on leur donnait. Toutefois, ce qui étonna le plus les navigateurs, ce fut, non l’attitude de ces personnages, mais la présence à leurs côtés d’un étranger. Un homme basané dont Martim Afonso ne
connaissait pas la langue, mais qui, par signes, fit comprendre qu’il venait de fort loin. Un homme que les nefs portugaises n’étonnait pas... Qui prétendait en avoir vu d’autres aussi grandes... Des barbaresques peut-être?... Celles des marchands arabes qui faisaient commerce avec les Indes?... Et qui, à l’occasion, se hasardaient jusqu’à cette côte africaine?... Comment expliquer autrement les affirmations gestuelles de ce curieux voyageur et sa présence auprès de ceux qu’il accompagnait.
Vasco de Gama réunit le conseil des capitaines.
- Vous avez remarqué, dit Nicaulo Coelho, que l’un des deux seigneurs de ce pays porte un turban avec des liserés brodés en soie.
- Et l’autre, enchaîna Gonçalo Nunes, un bonnet de satin vert.
- Ce sont peut-être des cadeaux de l’étrange inconnu, suggéra Paulo de Gama, et qui sait?... des articles venus de là où nous allons...
- Mes amis, conclut Vasco, nous ne sommes sûrs de rien, mais tout de même, nous pouvons donner au fleuve que nous venons de découvrir (aujourd'hui le Zambèze) le nom de rio des Bons-Indices.
RECHUTE
S’ils ont le sentiment d’être sur la bonne route, nos audacieux aventuriers vont devoir patienter avant de la suivre.
Ne faut-il pas restaurer les navires, redonner au Sao Rafael un mât solide?
Ensuite, il ne restera plus qu’à compléter la provision d’eau, mais c’est à ce moment-là que le mal redouté des voyageurs au long cours frappe à nouveau les équipages.
Au terme de la grande volte, les guérisons rapides ont fait illusion. Ceux qui s’étaient remis cahin-caha de leurs épreuves sont les premiers touchés. Les rechutes sont sévères. La dysenterie torture les ventres. On se bouscule à l’arrière des bateaux, à l’entrée du jardin des bouteilles (les cabinets).
Sur le pont de chacune des trois nefs, les malades se traînent. Les officiers ne sont pas épargnés, ni même les capitaines. Un soir, Paulo de Gama est si mal en point que Vasco désigne Gonçalo Nunes pour le remplacer à bord du Sao Rafael. Le cadet oblige son aîné à venir s’installer dans sa cabine de la nef capitane.
- Ne t’occupe plus de moi... gémissait Paulo. Laisse-moi dans ce village... N’oublie pas le service de Dieu, du Roi...
En vérité, ses dents ne se déchaussaient pas, ses gencives ne saignaient pas, sa peau n’était pas marbrée de taches livides et pourprées, comme chez les autres malades. Mais il était sans force.
- Tais-toi mon frère... murmurait Vasco, en massant doucement, avec un onguent, sa poitrine amaigrie, aux côtes saillantes.
- Cette mer où nous entrons... je ne pourrai jamais, jamais... m’entends-tu bien, Vasco?
- Mange un peu.
- Je ne peux rien avaler.
- Tu vas au moins boire ce jus de fruit, je te l’ordonne, je le veux!
Plusieurs hommes moururent mais Paulo de Gama fut de ceux qui survécurent.
Les soins aux malades, les travaux de radoub, le troc aussi, retinrent les navigateurs trente-deux jours sur le fleuve.
Avant de reprendre la mer, ils n’en trouvèrent pas moins le temps, et le courage, de dresser sur le rivage un padrao, qui fut appelé le padrao de Sao Rafael, parce qu’il avait été amené par le navire de ce nom.
Le samedi 24 février 1498, la flottille appareilla.
Rui était de quart, chargé de faire tourner le sablier qui comptait les heures. Lorsque Martim Afonso vint à passer près de lui, il lui demanda :
- Si ce rio des Bons-Indices mérite son nom, dans combien de jours serons-nous aux Indes?
Mais le brave marin était plus doué pour les langues que pour les prévisions. Il leva les bras au ciel, d’un air de dire : Dieu seul le sait!
Nous sommes restés en mer pendant six jours, car pendant la nuit nous mettions en panne, rapporte Alvaro Velho.
Le 2 mars, les navigateurs découvrirent des îles, à proximité d’une anse dans laquelle ils voulurent entrer. Nicolau Coelho, capitaine de la caravelle la plus légère, fut envoyé en éclaireur. Par malheur, alors qu’il procédait à un sondage, il toucha un haut-fond à l’entrée du chenal.
Les frères Gama unirent leurs efforts pour le dégager. C’est alors qu’ils furent entourés par une flottille de bateaux à voile, venus de l’île située au milieu de la baie.
Les occupants de ces embarcations n’étaient pas des Noirs. Ils avaient le teint cuivré, étaient bien bâtis, et faisaient gaiement sonner des trompettes.
- Ce sont des anafils, dit Fernao Martins, des instruments que pratiquent ceux qui adorent Mahomet...
Fernao ne parlait pas à la légère. Ce brave marin avait été prisonnier des Barbaresques. Penché sur le garde-corps, il tendit l’oreille :
- Ces hommes parlent la langue des Maures, dit-il. Leur île se nomme Mozambique. Ils nous invitent à entrer dans leur port, ils veulent bien nous y conduire...
Pour des navigateurs venus du Portugal en contournant l’Afrique, l’étape qu’ils venaient de parcourir représentait un saut de puce. En vérité, ils avaient fait un pas de géant. Ils venaient de changer de monde.
LA VISITE DU SULTAN
Il s’appelle Yazid. Il est coiffé d’un turban orné de liserés de soie brodés de fils d’or. Son corps est drapé dans une sorte d’ample tunique, faite d’un coton très fin, à bandes multicolores.
Vasco de Gama l’a installé dans le seul fauteuil dont dispose le Sao Gabriel , où il trône entouré de sa suite. Parmi ceux qui composent sa garde rapprochée, on remarque un Blanc.
- Messire Yazid, dit le capitaine-major, que Votre Majesté daigne accepter ces cadeaux...
Quel titre donner à ce seigneur qui se prétend sultan? Vasco laisse à l’interprète le soin d’en décider.
Quant à lui, ses mains formant plateau, il présente au visiteur des chapeaux, un pourpoint, des chausses agrémentées de crevés remarquables, et, pour faire bonne mesure, des bijoux de corail.
Yazid fait la moue, écarte du bout des doigts, d’un geste dédaigneux, les présents qui lui sont offerts.
- N’auriez-vous pas des tissus d’écarlate? demande-t-il.
Nicolau Coelho, dont la patience n’est pas la vertu principale, se racle la gorge. Gonçalo Nunes sourit : depuis qu’il n’a plus de navire, il est jaloux des autres capitaines, et leurs déboires l’amusent. Paulo de Gama , craignant la colère de son cadet, prend les devants...
- Seigneur Yazid, lui dit-il, puisse Votre Altesse nous pardonner, nous n’avons pas de cette étoffe... Pour nous excuser, permettez-nous de vous offrir une collation...
Le cuisinier alerté se précipite vers ses réserves et revient, chargé des confitures les plus suaves, dont il a le secret.
Pendant que le sultan se régale, Vasco de Gama, parfaitement maître de ses nerfs, demande d’une voix douce à Fernao Martins :
- Essayez de savoir qui est ce Blanc, à côté de notre mirliflore.
L’interprète s’exécute, ne retenant du message que l’essentiel. Plusieurs membres de l’entourage du seigneur concourent à la réponse. Le Blanc lui-même y participe.
- Voilà... traduit Fernao. Le Maure blanc s’appelle Ali... Il est capitaine d’un navire plus grand que le Sao Gabriel, un navire de cent tonneaux... Il y a dans le port, quatre navires comme celui-là... Qui reviennent des Indes... Chargés de tissus, de clous de girofle, de poivre, de gingembre, de perles, de semences de perle et de rubis... Là-bas, les pierres et les épices sont en telle quantité qu’il n’est pas nécessaire de les troquer, on les ramasse à pleins paniers...
- La route que nous suivons, cap au nord, nous conduira-t-elle vers ce pays d’où ils viennent? l’interrompt Vasco de Gama.
Deux Maures au teint cuivré répondent à cette question .
- Vous trouverez beaucoup de villes le long de la côte... dit après eux Fernao. Vous trouverez aussi des hauts-fonds... Ces deux hommes le savent bien... Ils sont pilotes...
- Je les engage! lance le capitaine-major.
Ce ne sera pas aussi simple.
Le sultan intervient, exige que ses concitoyens soient généreusement dédommagés.
Finalement, il accepte.
Puis, changeant brusquement de sujet, messire Yazid titille avec insistance l’interprète, pour savoir si, comme il l’espère, les nouveaux venus sont bien Turcs et adorateurs de Mahomet.
Par la porte de la cabine, il aperçoit le gréement de la nef. Les assauts de la mer ont délavé les grandes croix qui paraient la voilure, mais il en subsiste des traces. Et, au-dessus de la couchette du capitaine, sur une tablette, il y a un missel, orné d’une croix dorée. Peut-être que le Maure l’a remarqué.
- Pourriez-vous me montrer les livres de votre religion, fait-il demander à Vasco de Gama.
- Ils sont à bord du Sao Rafael, je vous les montrerai un autre jour...
Yazid ne marque aucun étonnement. Il reste aimable. Mais en prenant congé, et toujours devisant, il glisse dans la conversation cette confidence, que traduit en grimaçant Fernao :
- Les Maures blancs lui ont rapporté de leurs lointains voyages, entre autres marchandises, deux Indiens chrétiens, qu’il a réduit en esclavage...
Voilà ce qu’il en fait, lui, le sultan Yazid, de ceux qui n’adorent pas Mahomet.
PREMIERE ESCARMOUCHE
Les navigateurs firent provision d’eau et se livrèrent à des échanges qui leur permirent d’embarquer des poules, des pigeons, des chèvres, des légumes et des fruits, parmi lesquels d’étonnants melons de palmiers (des noix de coco), dont la pulpe intérieure avait le goût de la noisette.
Les équipages étaient joyeux, débordants d’enthousiasme. Ils avaient vu les énormes embarcations à bord desquelles les Maures blancs affrontaient les mers. Des grosses machines pataudes et fragiles, à voiles faites de nattes de palmes...
Fernao Martins avait été chargé de se renseigner :
- Pourquoi les planches de vos bateaux ne sont-elles pas clouées, mais jointes par des cordes?
- Pour ne pas couler! Parce qu’il y a, au fond de la mer, des roches magnétiques qui attirent les clous et les ferrures...
Stupides superstitions!
Pauvres enfants de Mahomet! Et avec de pareilles barcasses, ils étaient venus de ce pays des pierres précieuses, où l’air est chargé de l’arôme des épices..
A bord de leurs nefs superbes, les Portugais trépignaient aux portes du Bonheur.
Mais il fallait d’abord se mettre sous la protection de Dieu. Or il était interdit de célébrer la messe à bord des navires, afin de ne pas soumettre l’hostie, au moment de la consécration, aux aléas du roulis et du tangage. Aussi le capitaine-major décida-t-il que, le dimanche 11 mars, le culte serait célébré dans une petite île, à une lieue environ de l’île de Mozambique.
La flottille leva l’ancre. A mi-parcours, on s’aperçut que l’un des deux pilotes prêtés par le sultan avait été oublié dans le port. Vasco de Gama et Nicaulo Coelho armèrent deux chaloupes pour aller le chercher. En cours de route, ils virent venir vers eux cinq ou six barques chargées de Maures portant des arcs, de très longues flèches, des petits boucliers, et vociférant :
- Revenez à Mozambique! revenez!...
- Il nous menacent!... cria Coelho.
- Préparez les bombardes!... ordonna Vasco de Gama, feu!
Les détonations alertèrent Paulo de Gama qui, à bord de l’agile Bérrio, vola au secours des chaloupes et les aida à mettre en fuite les assaillants.
VENTS CONTRAIRES
Le dimanche, nous avons dit notre messe dans l’île, sous de très grands arbres. Une fois la messe dite, nous sommes revenus aux navires. Nous avons aussitôt hissé les voiles et nous sommes mis en route...
Nicaulo Velho, à qui l’on doit ces notations, rapporte également que Vasco de Gama a fait parler Lahidj, l’unique pilote maure qui lui reste.
- Oui, a lancé celui-ci, avec rage, à la face du capitaine-major, oui, le sultan Yazid a compris que vous êtes chrétien, et il a ordonné qu’on vous prenne, ou qu’on vous tue par trahison!
- Fort bien, mon ami... Regardez-moi dans les yeux! Comme vous le voyez, Son Altesse Yazid est un tranche-montagne, qui a manqué son coup! Cela dit, il m’a loué vos services, et c’est pourquoi je vous prie d’assister du mieux que vous pourrez Pero de Alenquer...
Mais au cours des jours qui suivirent, même si Lahidj avait été plein de bonne volonté, l’escadre n’aurait pas progressé d’un pouce en direction de l’Inde rêvée. Elle fut d’abord immobilisée dans un calme plat jusqu’au matin du 15 mars. Alors un faible vent d’est se leva. Les équipages tirèrent courageusement des bordées, et, à la tombée de la nuit, lorsqu’ils mouillèrent, ils étaient revenus près de l’île où la messe avait été dite le dimanche précédent.
Il leur fallait attendre un temps plus favorable.
LA CANONNADE
L’attente dura huit jours. La provision d’eau s’épuisait. Pour la renouveler, Vasco de Gama fit armer deux chaloupes, et, comme l’expédition devait avoir lieu la nuit, il chargea Lahidj de montrer le chemin.
Mais le pilote maure n’avait qu’une idée en tête : s’enfuir. S’il n’y parvint pas, il fit si bien que les embarcations portugaises errèrent jusqu’au lever du jour sans jamais parvenir à l’aiguade.
Dans la matinée, une barque du sultan vint en face des navires et le Maure qui la conduisait provoqua les navigateurs...
- Si vous voulez de l’eau, vous n’avez qu’à aller en chercher... traduisit Fernao Martins.
- Voilà qui est gentil! grogna Nicolau Coelho.
- Oui, mais non... reprit l’interprète. Il a l’air de vouloir dire que si nous y allons, ils sauront nous faire rebrousser chemin.
- Qu’on lui rabaisse le caquet avec un coup de bombarde! s’écria le capitaine du Bérrio.
- Patience! intervint le capitaine-major.
Des soldats revêtus de leurs armures prirent place dans les chaloupes; des bombardes furent disposées en poupe. Et sous le grand soleil, les Portugais cinglèrent vers le point d’eau.
Sur la plage, des Maures armés de petits boucliers, de sagaies, de coutelas, d’arcs et de fronde tentèrent de les arrêter.
Quelques boulets les dispersèrent et les obligèrent à se réfugier derrière une épaisse palissade qu’ils avaient construite.
Les bombardes tonnèrent de nouveau. Le pilonnage dura trois heures. Les défenseurs de l’aiguade durent déguerpir, laissant deux morts sur le terrain, l’un sur la plage, l’autre derrière le mur de planches.
Mais l’accès à l’eau était ouvert.
PRISE D’OTAGES
A l’heure du repas, les capitaines tinrent conseil.
- Je suis d’avis qu’on rase la ville! proposa Gonçalo Nunes, qui s’ennuyait depuis qu’il n’était plus capitaine.
- Je suis tout à fait d’accord avec toi! opina le rude Nicolau Coelho.
- En quoi cela servirait-il notre projet? objecta le prudent Paulo de Gama.
A ce moment de leur discussion, Joao de Coimbra, le pilote du Sao Rafael , fit savoir que son serviteur, un nègre, s’était enfui.
- Nous allons le récupérer, décida Vasco de Gama, et en même temps, nous réclamerons les deux Indiens chrétiens, mais pour les obtenir, il nous faut des otages. Voici mon plan...
En exécution des directives données par le capitaine-major, les chaloupes capturèrent deux almadies mauresques. L’une était chargée de riches marchandises, qui firent le bonheur des marins participant à l’opération. L’autre contenait quatre nègres que l’on conduisit aux navires.
Le lendemain, les Portugais tentèrent de reprendre contact avec le sultan. Mais tous les habitants de l’île de Mozambique restèrent terrés dans leurs maisons. Dépités, les navigateurs tirèrent quelques coups de bombardes, avant de rejoindre leurs vaisseaux, sans avoir négocié.
Vasco de Gama venait de regagner le Sao Gabriel lorsqu’un Maure, accompagné d’un enfant, demanda à monter à bord.
- Je me nomme Ibrahim, dit-il, je suis venu à Mozambique comme pilote, mais j’habite à la Mecque, et je veux rentrer chez moi.
- Si nous faisons un bout de chemin ensemble, nous aideras-tu? demanda le capitaine-major.
- Je le ferai.
- Accepté, conclut le capitaine-major, d’autant plus satisfait qu’il n’avait que très peu confiance en Lahidj. On lève l’ancre à la pointe du jour.
8 - La trahison de Mombasa
Des courants contraires ralentirent la marche de l’armada. L’état des malades, encore nombreux, s’en trouva aggravé. Tremblants de fièvre, la bouche sanguinolente, recroquevillés sur leurs entrailles douloureuses, ils se cachaient dans les coins les plus sombres, sous le tillac (le pont supérieur).
Le samedi soir du 31 mars, la vigie ayant aperçu la terre, Vasco de Gama fit monter Lahidj sur la dunette.
- Est-ce une île? lui demanda-t-il.
- Non, non... capitaine, c’est la terre ferme.
- Pare à mouiller!...
Pendant ce temps, au poste de conduite du Sao Gabriel, Ibrahim, l’autre pilote maure, embarqué avec son enfant à Mozambique, expliquait à Pero de Alenquer que l’armada naviguait au large d’un archipel fort dangereux. Loin du continent.
Ainsi Lahidj avait menti. Le fouet sanctionnerait cette faute.
Le coupable fut attaché au mât de misaine, en présence de l’équipage rassemblé. Les premiers coups zébrèrent de rouge son dos nu, mais sans faire éclater la peau.
- Plus fort! lança Gonçalo Nunes, qui aimait à rappeler qu’il était capitaine.
Les coups suivants firent gicler le sang.
Nasir, le fils d’Ibrahim, un enfant d’une douzaine d’années, se réfugia en se cachant les yeux dans les genoux de son père. Celui-ci marmonna quelques mots à l’oreille de Pero de Alenquer, lequel les transmit au capitaine-major. La solidarité qui unit les hommes de même métier avait joué.
- Assez! ordonna Vasco de Gama.
Les coups cessèrent.
Gonçalo Nunes fit la grimace.
- Nous aurons besoin de ce pilote, lui dit le capitaine-major, afin que son indulgence ne soit pas interprétée comme un signe de faiblesse.
L’île fut nommée île de l’homme fouetté.
L’ÉCHOUEMENT DU SAO RAFAEL.
L’expérience et l’habileté de Lahidj furent bien utiles à la flottille dans les jours qui suivirent, car elle longeait une côte que les hauts fonds rendaient très dangereuse.
Ibrahim avait une bonne connaissance de la route de l’Inde, mais Lahidj avait plus souvent que lui caboté entre l’île de Mozambique et la ville de Mombasa. En vérité, leurs savoirs se complétaient parfaitement, et la grande maîtrise des pilotes portugais aidant, la navigation aurait dû se poursuivre sans difficulté majeure.
Et pourtant, Joao de Coimbra, le réputé pilote du Sao Rafael, se laissa surprendre, dans la nuit du 6 avril, deux heures avant le jour.
Un horrible bruit de raclement, une terrible secousse éveillèrent les hommes qui n’étaient pas de quart. La nef venait de heurter des hauts-fonds, à deux lieues de la terre ferme.
Tout l’équipage, à grands cris, alerta les marins du Sao Gabriel et du Bérrio, qui venaient derrière. Le capitaine-major donna l’ordre de mouiller à la distance d’une portée de bombarde et de mettre les chaloupes à la mer.
- Lève rames!
Les lourds canots volèrent sur les flots.
Le pauvre Sao Rafael était-il empalé? Sur le point de couler? La coque tiendrait-elle, soumise au pilonnage du grand mât chaque fois que la poupe, soulevée par la houle, retombait sur le fond?
Lorsque les équipes de secours purent s’approcher, la marée était basse et le navire entièrement à sec. Par bonheur, les dégâts semblaient peu graves. Charpentiers et calfats se mirent au travail.
C’est alors que les navigateurs remarquèrent deux almadies qui s’approchaient. Elles étaient chargées de Maures, qui offrirent aux marins en difficulté des oranges très douces et très bonnes, meilleures que celles du Portugal.
S’ils apprécièrent ces fruits, les sauveteurs n’en ralentirent pas pour autant leur travail. Avec les chaloupes, ils jetèrent plusieurs ancres du Sao Rafael à la mer, et, quant la marée arriva, les chaînes se tendirent. Le bâtiment oscilla d’un bord sur l’autre, puis lentement s’éleva, avant d’être tout à fait remis à flot.
- Hourra! Bravo!
De tous côtés jaillirent des cris de joie. Profitant de l’allégresse générale, deux Maures restèrent à bord, ayant demandé à se rendre avec les navigateurs à Mombasa.
Mombasa!... Les équipages rêvaient de l’escale qu’ils feraient là.
Quel bonheur d’aller à terre! Ils y entendraient la messe, les chrétiens étant nombreux dans cette grande ville, où ils vivaient entre eux, séparés des musulmans...
Ces chrétiens d’Afrique y avaient, paraît-il, leur propre seigneur... Peut-être connaissaient-ils le royaume du Prêtre-Jean? En tout cas, ils feraient bon accueil aux voyageurs... Ils les conduiraient chez eux... Ils les soigneraient, les gâteraient...
Autant d’espérances qui ne reposaient que sur les propos de Lahidj et d’Ibrahim, traduits par Fernao Martins.
SOYEZ LES BIENVENUS
Le 7 avril, au coucher du soleil, Vasco de Gama décida de mouiller en face de la ville.
Dans le port, de nombreux navires arborant des étendards, les Portugais ne manquèrent pas de faire flotter les leurs au vent du large.
Puis la nuit tomba, les drapeaux disparurent.
A minuit, à la lueur de faibles torches, une immense barque à fond plat, une zavra, s’approcha du Sao Gabriel. Elle était occupée par une centaine d’hommes dont les coutelas et les boucliers n’étaient pas tout à fait invisibles, malgré l’obscurité. Ces visiteurs voulaient, disaient-ils, souhaiter la bienvenue aux navigateurs.
Le capitaine-major n’en laissa monter à bord que quatre ou cinq, qui lui semblèrent avant tout désireux de voir s’ils pourraient s’emparer de la nef. Mais celle-ci leur parut être une proie coriace : au bout de deux heures, ils s’en allèrent comme ils étaient venus.
De bon matin, ce fut une pimpante almadie qui accosta le Sao Gabriel. Deux hommes l’occupaient; ils avaient la peau très blanche.
- Nous sommes des chrétiens! crièrent-ils, les mains en porte-voix, nous venons de la part du roi de Mombasa.
Ils furent conduits, les bras chargés de cadeaux, jusqu’à la chambre du capitaine-major.
- Je m’appelle Jean, dit l’un, en déposant un mouton aux pieds de Vasco de Gama.
L’autre se nommait Mathieu. Il offrit, de la part du roi maure de la ville, des oranges, des cédrats et des cannes à sucre. A ces gourmandises, il ajouta une bague, comme gage de sûreté.
- Si vous voulez entrer dans le port, conclut-il, vous aurez tout ce dont vous avez besoin.
Le capitaine renvoya ces émissaires avec un collier de corail pour leur maître et la promesse qu’il entrerait le lendemain dans le port.
Mais avant d’entreprendre la moindre manoeuvre, il chargea deux degredados de se rendre auprès du roi pour mieux lui confirmer sa volonté de paix.
Le rôle des condamnés amnistiés n’était-il pas d’effectuer les missions périlleuses?
Le Maure les reçut aimablement et donna l’ordre qu’on leur fît visiter la ville. Ils furent conduits chez des marchands qu’ils jugèrent chrétiens. Ils virent une image, que ces gens adoraient, et qui représentait le Saint-Esprit...
Ce rapport étant assez convaincant, et plutôt favorable, Vasco de Gama décida d’accepter l’invitation du roi.
MORT A CES CHIENS !...
- Parez les ancres !
L’ordre du maître d’équipage du Sao Gabriel ne fut pas immédiatement transmis aux marins chargés de la manoeuvre. Il s’ensuivit un moment de confusion, et la nef, au lieu d’orienter sa proue vers le port, pour y entrer, fit un demi-tour.
Lahidj crut-il qu’elle allait prendre le large? En ce moment, une zavra passait en poupe. Sans hésiter, le pilote mozambicain se jeta à la mer pour la rejoindre.
Le jeune Nasir se trouvait auprès de lui. Il avait lié amitié avec cet homme. Alors il cria :
- Père, père... venez, père!
Et il plongea.
Ibrahim assistait Pero de Alenquer, à la barre. Il entendit l’appel de son fils. Le Portugais ne fit rien pour le retenir. Ibrahim se précipita sur le pont, découvrit la zavra, les deux nageurs qui l’avaient presque rejointe... Sans hésiter, il sauta, et brassa l’eau avec vigueur, dans leur sillage.
Les deux Maures venus en passagers de l’île de Mozambique contemplaient la scène, les mains appuyées à la rambarde. Allaient-ils rejoindre les fugitifs?
En ce moment, Vasco de Gama ayant grondé le maître d’équipage pour ce départ manqué, les marins lançaient de nouveau les ancres, d’autres serraient les voiles. Pero de Alenquer tenait ferme le gouvernail... Mais Gonçalo Nunes ne participait pas à la manoeuvre. Il était, Dieu merci, disponible pour d’autres tâches...
- Ah! mes lascars, s’exclama-t-il, en empoignant les Maures par le collet, chiens de musulmans! vous voulez vous sauver! Soldats! soldats! sur le pont, soldats!
Les deux Maures furent garrottés. Et interrogés.
- Vous étiez les amis de Lahidj et d’Ibrahim, pourquoi se sont-ils enfuis? On vous a vus parler à nos visiteurs de la première zavra : qu’est-ce qui se trame?
Les prisonniers gardèrent le silence.
Quand il fit nuit, le capitaine-major décida de les soumettre à la question, au moyen de l’huile bouillante. Le premier supplicié résista longtemps aux brûlures, mais quand l’affreux liquide commença à lui emporter les joues, il expliqua que les chrétiens, dans ce pays, étaient en guerre avec les Maures.
Et quand une goutte lui tomba dans l’oeil, il avoua que le roi de Mombasa avait projeté de s’emparer des Portugais pour se venger de ce qu’ils avaient fait à Mozambique.
C’est alors que, se voyant perdu, le second prisonnier se précipita à l’eau, les mains liées.
Gonçalo Nunes s’apprêtait à le faire repêcher lorsque des cris percèrent la nuit. Ils venaient du Bérrio .
- Ohé, oh! prenez garde! ces chiens de Maures on voulu entailler notre amarre!
- Ohé, oh! prenez garde!... criaient aussi ceux du Sao Rafael.
A bord du Sao Gabriel, Vasco de Gama interrogea les hommes de garde.
- On a bien entendu des bruits,dirent-ils, on a pensé à des dauphins... Mort à ces chiens!
Le capitaine regagna sa chambre. Il passait près du prisonnier qui avait subi la question lorsque celui-ci se leva, hurla quelques mots et se jeta à l’eau.
- Qu’est-ce qu’il a dit? demanda Vasco.
Fernao Martins, qui était de quart, traduisit:
- Mort à vous, chiens de chrétiens!
PIRATES OU CORSAIRES ?
Pour se mettre à l’abri de la trahison ourdie par le roi de Mombasa, la flottille alla mouiller à quelque huit lieues de la ville.
Comment poursuivre le voyage sans au moins un pilote connaissant bien la côte dangereuse que les navigateurs longeaient?
Les capitaines débattaient de ce problème lorsque tomba le cri de la vigie :
- Voiles!...
- Là!... précisa Paulo de Gama, regardez, deux embarcations sous le vent de nos navires, à environ trois lieues en mer.
- Nous allons les prendre, décida Vasco.
Chacun regagna sa nef et la petite escadre se déploya pour accoster les bateaux qui approchaient.
L’un d’eux, voyant la menace, parvint à s’échapper vers la côte.
Mais l’autre fut cerné. A son bord, les passagers hurlaient. Et lorsque les Portugais lancèrent des échelles de corde pour aller les cueillir, ils se jetèrent tous à l’eau. Il fallut recourir aux chaloupes pour les repêcher. Et hop! et un! et deux!... Les vainqueurs de ce combat très inégal comptèrent jusqu’à seize hommes pris... Mais ce n’était pas fini!... La vague emportait une jeune femme, empêtrée dans ses jupes et ses voiles... Elle était l’épouse d’un vieux Maure ruisselant, hurlant, qui tendait les bras vers elle, et que deux matelots retenaient... Quelqu’un risquerait-il sa vie pour sauver une Mauresque?
- Elle est bien belle...marmonna Rui, le mousse.
- Va la chercher, je te la donne, lui lança en riant Martim Afonso.
- Chiche !...
L’autre n’eut pas le temps de lui dire qu’il plaisantait. Déjà Rui battait l’eau avec vigueur... Il empoigna la naufragée par les cheveux au moment où elle allait couler.
Et maintenant, comment la ramener vers la chaloupe? Par bonheur, Afonso, qui s’estimait responsable de l’élan de son compagnon, s’empara des rames pour le rejoindre, en dépit des ordres contraires que lui donnait Nicolau Coelho....
Un peu plus tard, les valeurs et les marchandises saisies dans le bateau des Maures furent réparties entre ceux qui avaient participé à la capture.
Rui reçut pour sa part une jolie pièce d’argent. Mais la belle Fatima, épouse du vieux captif, un important personnage, ne serait pas pour lui. L’usage n’était pas de réduire en esclavage les prisonniers et de se les partager. Le garçon se montrait quand même content...
- On est des sacrés pirates, nous autres, hein, Martim? disait-il.
- Pas des pirates, des corsaires, moussaillon! N’oublie jamais que tu te bats pour Dieu, et pour notre roi, dom Manuel 1er.
C’était Gonçalo Nunes qui passait par là. Et pour renforcer la leçon qu’il donnait au mousse, il lui envoya un vigoureux coup de pied au derrière.
Pendant ce temps, Alvaro Velho notait :
Le même jour, 14 avril, au coucher du soleil, nous avons mis l’ancre devant un endroit appelé Mélinde, qui est à trente lieue de Mombasa...
Le jour de Pâques, 15 avril, les Maures que nous tenions captifs nous dirent que dans cette ville de Mélinde il y avait quatre navires chrétiens, lesquels étaient indiens, et que, si nous voulions les y conduire, ils nous donneraient en échange des pilotes chrétiens et tout ce dont nous avions besoin, comme de la viande, de l’eau, du bois et d’autres choses encore. Or le capitaine-major désirait beaucoup se procurer des pilotes dans ce pays. Aussi, après avoir traité cette affaire avec ces Maures, nous allâmes mouiller devant la ville, à une demi-lieue de la côte.
9 - Le bon roi de Mélinde
- Montrons notre force, pour déjouer toute tentative de traîtrise ! dit Nicolau Coelho.
- Disposons nos trois nefs en face de la ville, avec leur artillerie, renchérit Gonçalo Nunes, et faisons armer les chaloupes et les hommes.
Paulo de Gama lissait la barbe fine qui prolongeait son visage émacié. D’une voix fatiguée, mais soutenue par une ferme volonté , il exposa un plan très différent :
- Je propose que Ben Djeba, le notable maure que nous détenons, soit notre messager...
Comme toujours, le capitaine-major trancha en faveur de son frère. On emploierait le Maure.
Avec beaucoup d’égards, le noble vieillard fut déposé sur un récif, à une portée de bombarde du port. Il ne resta pas longtemps seul. Une almadie vint le recueillir, et quelques heures plus tard, il regagna le Sao Gabriel sur une zavra. Deux hommes l’accompagnaient, des personnages de la cour, envoyés par le roi pour offrir au capitaine-major trois moutons.
- Le roi Hassan Saïd vous donnera tout ce dont vous avez besoin, dit Ben Djeba, par exemple des pilotes. Il souhaite surtout que la paix règne entre lui et vous.
En réponse à ces amabilités, Vasco de Gama envoya, par l’intermédiaire de ses degredados, de riches présents au souverain de Mélinde.
A la suite de ces échanges, Hassan Saïd invita Vasco de Gama à venir dans son palais, et Vasco de Gama invita Hassan Saïd à venir à bord de son navire. Ils tombèrent d’accord pour se rencontrer en un lieu neutre, à mi-chemin entre la demeure royale et la nef capitane.
ENTREVUE EN MER
Le roi trône au milieu de sa zavra, assis sur un siège de laiton garni d’un coussin. Il est vêtu d’un manteau de damas doublé de satin vert. A son turban brille une grosse émeraude. Un dais de satin cramoisi le protège du soleil. Il a pour page un vieil homme qui porte un coutelas à fourreau d’argent. Ajoutez de nombreux anafils et deux trompes d’ivoire de la hauteur d’un homme, qui sont toutes ouvragées, et dont on joue par un trou percé en leur milieu.
Pour n’être pas en reste, Vasco de Gama, qui approche dans une chaloupe, étendards au vent, accompagné des plus imposants gentilshommes de sa suite et de ses musiciens, fait sonner les trompettes.
Les embarcations se frôlent, s’immobilisent. La musique se tait.
A la suite des salutations et des présentations que traduit Fernao Martins, Hassan Saïd déclare :
- Messire de Gama, nous serions mieux chez moi, où vous pourriez vous délasser.
- Mon roi ne m’autorise pas à descendre à terre, Sire, mais je serais heureux de vous accueillir sur mon navire.
- Si j’acceptais, après votre refus, comment pourrais-je me justifier aux yeux de mon peuple?
Fin diplomate, le capitaine sent qu’il convient de changer le cours de l’entretien. La présence de l’interprète le dispense d’une transition :
- Fernao, dites au roi que je lui rends tous les prisonniers maures que nous retenons.
- Cela m’est plus agréable que le don d’une ville, fait savoir le roi, le visage radieux.
Et pour montrer sa satisfaction, il veut bien suivre, sur sa zavra, la chaloupe du capitaine-major, pour faire le tour des navires.
Des salves de bombardes saluent son passage.
PARADE ET FETE
A la demande d’Hassan Saïd, Vasco de Gama accepta le lendemain d’aller se promener en mer le long du rivage. Alvaro Velho, notre chroniqueur, participait à cette sortie.
Le roi fit chevaucher ses cavaliers sur la plage. Deux d’entre eux simulèrent un combat. Une foule nombreuse applaudissait cette joute.
Là on prit le roi sur un escalier de pierre de son palais, nota Velho, on le mit dans une litière et on le conduisit à la chaloupe où était le capitaine. Il demanda de nouveau à celui-ci de descendre à terre, car son père, qui était paralysé, serait heureux de le voir, et lui et ses fils se rendraient dans les navires. Mais le capitaine s’excusa.
Ce léger différend fut bientôt oublié, toute l’attention des navigateurs se trouvant retenue par les quatre vaisseaux mouillés dans la rade. Ils appartenaient à des chrétiens de l’Inde.
Alvaro Velho nota encore :
Ces Indiens sont basanés et peu vêtus. Ils ont de grandes barbes. Leurs cheveux sont très longs et ils les portent en tresses. Ils ne mangent pas, à ce qu’ils disent, de viande de boeuf. Leur langue est différente de celle des Maures, mais certains d’entre eux parlent un peu d’arabe en raison des relations continuelles qu’ils ont ensemble.
Le jour où le capitaine-major alla se promener en chaloupe près de la ville on tira beaucoup de salves de bombardes sur les vaisseaux des chrétiens indiens, et quand ils le voyaient passer ils levaient les bras en l’air en disant avec beaucoup de joie : “Christe! Christe!” Ils demandèrent au roi, ce jour-là, l’autorisation d’organiser le soir une grande fête, tirant force coups de bombardes, lançant de nombreuses fusées et poussant de grands cris.
CONSEIL ÉLARGI
Les pilotes s’étaient joints aux capitaines.
Le révérend père Miguel, chapelain du Sao Gabriel, participait également aux débats.
- Ces Indiens, disait le prêtre, sont d’authentiques chrétiens. Je les ai vus ici même, à bord, se prosterner devant notre retable, qui représente Notre-Dame au pied de la croix, portant Jésus-Christ dans ses bras.
- Dieu veuille que toute l’Inde pratique notre religion, dit Paulo de Gama. Malheureusement, pour mieux nous renseigner, nos amis ne possèdent aucune langue que nous puissions comprendre.
- En tout cas, pour ce qui est de la richesse de leur pays, leurs offrandes parlent pour eux, lança Gonçalo de Nunes, les yeux brillants de convoitise : du poivre en veux-tu en voilà, des clous de girofle, des épices de toutes sortes...
- A nous tout cela!... enchaîna Nicaulo Coelho. Là-bas, chez eux, on y est presque, on a gagné!... Et quand je t’entends, Gonçalo, je suis plus que jamais fier de ma caravelle de cinquante tonneaux...
Un bras sur les épaules de Pero Escobar, son pilote, il ajouta :
- Fier de notre Bérrio, qui est à l’image du Portugal, petit de taille, mais riche de courage et d’espoir...
D’un geste de la main, Vasco de Gama mit un terme à ce lyrisme; de l’autre main, il donna la parole à Pero de Alenquer. Celui-ci déclara :
- J’ai beaucoup parlé avec Ibrahim, pilote de La Mecque, une ville qui se trouve ici, en Arabie...
Son doigt posé sur une carte, il poursuivit :
- Nous avons ce golfe (la mer d'Oman) a traverser maintenant. Ibrahim le connaît bien. Il a fait plusieurs fois le voyage ... Les dangers ne manquent pas...
- Nous aurions dû garder ce Maure que nous avions, dit Joao de Coimbra.
- L’enchaîner avec son fils au mât de misaine! dit Pero Escobar.
- Les enfermer tous les deux au fond d’une cale... reprit Joao
- Mes frères!... protesta le père Miguel, mes frères, au nom de la charité chrétienne...
- Bah! bah! bah... ricana Nunes. Nous nous passerons bien de ces macaques! Ce que font des Arabes et des Indiens, je ne vois pas pourquoi nous ne le ferions pas? N’avons-nous pas bouclé la grande volte?
Pero de Alenquer leva les yeux vers Vasco de Gama. D’une voix sourde, il détacha ces mots :
- Ce n’est pas abaisser le mérite et la gloire de notre capitaine-major de dire que sa victoire sur les vents de la Mer des Ténèbres a été préparée par maintes tentatives...
- C’est vrai... dit Vasco.
- Alors que nous ne savons rien des vents de ce golfe inconnu qu’il nous faut traverser, poursuivit le pilote. Si j’en crois Ibrahim, ils soufflent l’hiver du nord-est, et l’été en sens contraire... C’est tout à fait extraordinaire...
Les Portugais découvrent la mousson.
- Nous allons vers l’été! s’exclama Joao de Coimbra, que ces révélations enthousiasmaient. Si les vents se mettent à souffler du sud-ouest, ils nous porteront...
- Il faut aussi compter sur les courants, objecta Pero de Escobar, moins prompt à s’enflammer.
- Un pilote de ce pays où nous sommes nous serait bien utile, nota le sage Paulo de Gama.
- Il nous en faudrait même plusieurs... s’exclama Nicaulo Coelho.
- Le bon roi Hassan Saïd a promis de nous en donner, rappela le capitaine-major.
De la discussion qui suivit, il ressortait que le roi maure était pétri d’excellentes qualités, parmi lesquelles figuraient la générosité et la franchise. Son désir de paix était sincère, on n’allait pas entrer en guerre avec lui!
Mais pour obtenir un pilote, on serait peut-être obligé de lui forcer un peu la main.
UN PILOTE CHRÉTIEN
Alvaro Velho n’assistait pas au conseil des capitaines. Un extrait de sa relation du voyage a cependant sa place ici :
Le dimanche suivant, qui était le 22 avril, la zavra du roi vint à notre bord, amenant un de ses favoris. Comme depuis deux jours déjà ils ne venaient plus aux navires, le capitaine s’empara de lui et fit dire au roi de lui envoyer les pilotes qu’il lui avait promis. Quand il eut reçu ce message, le roi envoya aussitôt un pilote chrétien, et le capitaine libéra le seigneur qu’il avait retenu à bord. Et nous nous réjouîmes fort d’avoir le pilote chrétien que le roi nous donnait.
Le 24 du même mois, l’armada leva l’ancre.
Pieds nus, torse nu, vêtu d’un simple pagne, il avait fière allure, le pilote indien. Il se nommait Malemo Cana.
Il parlait un peu l’arabe, et, pour cette raison, Fernao Martins était toujours auprès de lui. Il parlait aussi l’italien. Comme Martim Afonso, qui avait longtemps navigué sur un navire vénitien, pratiquait cette langue aussi bien que celle des noirs du Congo, on l’avait également attaché au poste de pilotage.
Grâce à ces deux interprètes, le capitaine-major et Pero de Alenquer pouvaient s’entretenir avec le nouveau venu, dont les conseils allaient être précieux pour affronter la mer vierge.
Un beau matin, Vasco de Gama, après un tour d’inspection sur le pont, entra dans le château arrière. Gonçalo Nunes l’y rejoignit, l’astrolabe à la main.
- Alors, l’ami, lui lança le capitaine-major, quelle impression cela vous fait-il de voir notre étrave fendre ces eaux inconnues?
Malemo Cana tenait la barre. Pero de Alenquer consultait une carte. Entre eux, les interprètes étaient assis sur un coffre.
- Je suis ému, dit Nunes, je suis émerveillé, c’est comme si je déchirais un rideau qui nous cachait la moitié de la terre.
- Quand passerons-nous la ligne ( l'équateur, dit aussi ligne équinoxiale)?
- Aujourd’hui même, répondit Nunes, en brandissant joyeusement son astrolabe.
Et d’ajouter, à l’adresse des interprètes :
- Je me demande si notre bon chrétien connaît cet instrument.
La question fut posée. Avant de répondre, Malemo Cana quitta un instant son poste pour se munir d’un objet fait de trois planchettes reliées par une cordelette.
- Il dit que c’est avec ça qu’il mesure la hauteur des étoiles, traduisit Martim Afonso.
- Pourquoi? s’esclaffa Gonçalo Nunes. Il croit que notre astrolabe ne fonctionne pas sur cette mer non naviguée?
La réplique fut longue, aussi difficile à traduire que la question.
- Il connaît l’astrolabe... dit Martim Afonso.
- C’est l’expression “mer non naviguée” qui pose problème, reprit Fernao Martins.
- Il veut dire, reprit Afonso, qu’elle est “non naviguée” pour nous, Européens, mais lui en a fait le tour, du côté des pays des Maures, jusqu’à la mer Rouge... Il est allé jusqu’à La Mecque... Et la traversée que nous faisons aujourd’hui, il l’a faite plusieurs fois, tantôt dans un sens avec le vent d’hiver, tantôt dans l’autre, l’été...
Martim Afonso s’essoufflait à rendre en portugais les propos de l’Indien.
Bien campé sur ses jambes nues, les mains bien à plat sur le timon, ses longs cheveux tressés dansant sur ses épaules, souriant dans sa barbe, Mamelo Cana était intarissable.
L’ETOILE DU NORD. (L'étoile polaire)
Fendant les ondes, l’immense plaine salée, comme disent les poètes, l’archange Gabriel ouvre la voie. L’archange Rafael ne quitte pas des yeux le farol (la lanterne de poupe) de la nef qui le précède. Le petit Bérrio s’inscrit fidèlement dans le sillage de ses frères.
La flottille vogue depuis cinq jours en direction de l’Orient. Le soleil a plongé vers la terre qu’ils viennent de quitter.... Cela crée chaque fois un malaise au coeur des marins. Pour eux, depuis toujours, lorsqu’ils naviguaient au large, le soleil se levait du côté du Portugal et se couchait dans la Mer des Ténèbres. Maintenant, les terres inconnues, ce sont les régions de l’Aurore... Ils n’ont plus de repères. Ils se sentent perdus, comme lorsque le ciel a basculé, au début de la grande volte.
En vérité, depuis tant de jours, ils se sont habitués aux quatre étoiles brillantes de la Croix du Sud. Elles sont devenues leurs amies, mais sans parvenir jamais à leur faire oublier leur compagne plus ancienne, l’étoile du Nord.
Or que se passe-t-il ce dimanche 29 avril?
La nuit est une belle nuit. Et voilà que les navigateurs gardent la tête levée; leur regard ne quitte plus le dôme immense du ciel. L’émotion serre leur gorge, étreint leur poitrine.
- Elle est là, elle est là...
Les larmes montent aux yeux de ces hommes, mousses, novices à peine plus âgés, marins et capitaines; les larmes ruissellent sur les joues, se perdent dans les barbes...
- Elle est là... On a passé sans la voir la ligne équinoxiale... Elle est là... la Polaire!
Ce murmure, né sur le Sao Gabriel, gagne le Sao Rafael et le Bérrio ...
Comme elle est rassurante !
Puisse-t-elle apaiser l’onde qui la reflète et qui la multiplie, puisse-t-elle les guider sans jamais se cacher vers ces terres fortunées où abondent les pierres précieuses et les aromates!
Le père Miguel rassemble l’équipage au pied du grand mât.
- Tous ensemble mes frères, dit-il : Glo-o-o-o-ria in excelsis Deo...
Suivent d’autres chants, que tolère le révérend.
- Les filles des bords du Tage sont les plus sages - Les gars de Barreiro sont les plus beaux...
L’escadre tout entière chante.
COUP DE VENT
L’étoile polaire n’y peut rien. D’épouvantables colères soulèvent la Mer des Ténèbres. La mer Indienne a aussi ses fureurs.
Ce soir-là, de gros nuages noirs, frangés de sépia, de marron, de violet ont hâté la venue de la nuit. Le vent vient de tomber, comme pour prendre son élan...
- Tu crois que c’est un cyclone qui se prépare? demande Rui à son ami Martim Afonso.
- Mais non!...
Martim n’en court pas moins vers le mât de misaine pour réduire la voilure.
Un cyclone, notre moussaillon sait ce que c’est. Le pilote indien lui a raconté... C’est un tourbillon de vent. Une fois, il a été si violent qu’il a enlevé un éléphant...
- Rui, maudit sois-tu, méchant gamin! crie le maître d’équipage, va aider à ferler (à serrer la voile) ou je te botte le...
L’homme termine sa phrase par un hurlement inattendu :
- Une lame! attention à la lame!...
Une énorme masse d’eau s’abat sur le Sao Gabriel, balaie le pont, fauche le mousse, l’emporte, le projette contre le pavois. A demi-assommé, incapable de se relever, il entend :
- Aux pompes, vous, là!... Aux pompes!
Au-dessus de lui, le grand mât, en forme de croix à plusieurs étages, se balance, et danse, de plus en plus, car le vent se déchaîne.
Le vent siffle, la pluie tombe à longs traits brutaux, la coque gémit, craque... Les voix déchirées des grappes de marins accrochés aux vergues se perdent dans la tempête.
Rui se relève. Il voit des pyramides d’eau, couronnées d’écume, qui se heurtent, se défont, s’enroulent en volutes, soulèvent le navire ou le submergent. Le mousse tombe, s’accroche à la rambarde, se remet debout... Soudain, les plaintes et les vociférations venues de la mâture se fondent en un grand cri... Là-haut, un homme a lâché prise... Bras écartés, jambes écartées, il se détache du haut de la haute pièce de bois, rebondit sur un cordage, pirouette dans le vide et s’écrase sur le pont.
Comment secourir le blessé?... Le vacarme est assourdissant... Soudain, une vague engloutit le château arrière, l’archange Gabriel jaillit hors de l’eau, le beaupré fuse vers le ciel, le grand mât se renverse... C’est la fin, on va périr étouffé, asphyxié, noyé, il faut mourir... Mais non!... Avec le bruit d’un rocher tombant au fond d’un gouffre, la nef tombe dans un creux, la quille plonge, les mâts se redressent...
Le tumulte s’apaise, les minutes passent, les bruits s’éteignent... Le navire est encore ballotté par les houles, comme le Sao Rafael, comme le Bérrio.... mais c’est la fin du coup de mer.
L’équipage se rassemble autour de l’homme étendu sur le pont. Un novice... Il s’appelait Silveira. Il gît sans vie, la tête en sang, le corps désarticulé. L’un raconte les circonstances de l’accident, comment il a voulu couper une drisse coincée. Un autre dit quel gentil compagnon il était... Mort sans avoir vu les Indes, lui qui aurait eu vingt ans à l’aube du prochain siècle...
- Il est tombé là, à mes pieds! pleure Rui. Oh! si tu savais, Martim, le vent, la chute, le choc...
Martim Afonso prend le mousse dans ses bras et le berce. Deux voiliers enveloppent la dépouille mortelle dans une toile. C’est alors qu’un nouveau tumulte trouble l’assistance recueillie... Encore un accident !
- Ohé-oh!... Un homme à la mer!...
Les cris proviennent du Bérrio .
- A la chaloupe! ordonne Paulo de Gama à ceux du Sao Rafael.
- A la chaloupe! ordonne Vasco de Gama à ceux du Sao Gabriel.
Plus chanceux que le jeune Silveira, le marin du Bérrio sera sauvé.
LA MER EN FEU
Pour qui a fait la grande volte, qui a duré quatre-vingt cinq jours, qu’est-ce que vingt jours? Pourtant, les équipages commencent à maugréer. Il faut dire que le climat tropical n’est guère l’ami ni de l‘eau douce en baril, ni de la viande salée. Les cales sont puantes comme aux pires jours du début du voyage et la soif commence à sévir. Les vieux maux, non guéris, renaissent. Le capitaine Paulo de Gama est plus que jamais mal en point : il refuse de quitter son navire, mais Gonçalo Nunes ne s’en tient pas moins prêt à le remplacer.
Le 15 mai cependant, un étonnant spectacle fait oublier leurs tourments aux navigateurs. A la tombée de la nuit, la mer devient une plaine de diamants. Une infinité de points lumineux couvre sa surface, d’autant plus brillants que l’agitation de l’eau est plus forte. Ces pierres scintillantes seraient-elles des braises? Les archanges fendent des torrents de feu. Contre les coques, c’est un bouillonnement d’étincelles. Des flammes dansent dans le sillage de chaque navire.
- Qu’est-ce qui brûle? demande Rui à son ami Martim Afonso.
- Rien ne brûle, fiston! On appelle ça la lumière de mer, je l’ai souvent vue, mais jamais comme ici...
Pour rassurer son jeune compagnon, le marin plonge un seau dans la mer. L’eau qu’il remonte est luminescente au clair de lune, mais parfaitement fraîche(Des animaux phosphorescents, invisibles à l’oeil nu, produisent cette lumière).
Selon Malemo Cana, cet embrasement est un bon signe, la preuve que l’on approche de la côte de Malabar.
- Un jour, raconte-t-il, au large de la ville de Calicut, où nous allons, les flammes étaient si denses, si hautes que tous les navires se sont embrasés...
- Il exagère toujours un peu, note Martim Afonso, comme pour l’éléphant enlevé par le cyclone...
- C’est aussi un problème de traduction, précise Fernao Martins. Moi, j’ai compris qu’il avait cru, ou... qu’on aurait pu croire, que les navires flambaient... Mais il n’y a pas de danger!
De fait, l’aube mit fin à cet incendie.
L’INSTANT MAGIQUE
Le vendredi 18 mai, la vigie annonça la fin du voyage.
Les navigateurs, bouleversés, virent apparaître à l’horizon, s’élevant lentement du fond de la mer, la terre où naît le soleil, la terre où jamais un navire parti du Portugal ou d’Espagne n’avait abordé, cette terre de légende, cette terre fortunée, d’où parvenaient en Europe, jusqu’à ce jour à travers les déserts et la Méditerranée, les épices, les parfums, les pierres précieuses, et l’ivoire et la soie.
Vasco de Gama réunit ses capitaines.
- J’ai fait jeter la sonde, dit Nicaulo Cuelho, et trouvé quarante-cinq brasses...
Gonçalo Nunes était impatient de savoir comment on allait exploiter les richesses de ces pays du levant. Paulo de Gama avait hâte d’apprendre si tous les Indiens étaient vraiment chrétiens...
- Nous mouillerons à deux lieues de Calicut, décida le capitaine-major, et, avec le chapelain, nous remercierons Dieu de nous avoir permis de réussir la première partie de notre expédition.
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GAMA de 11 à 14
Vasco de Gama (suite) : Chapitres 11 à 14 .
Voir colonne de droite pour les chapitres précédents
11 - A Calicut
Le lendemain, quatre embarcations légères vinrent de la terre aux navires. Elles étaient conduites par des indigènes à la peau basanée, vêtus d’un simple tissu de coton noué autour des reins, nus au-dessus de la ceinture, les oreilles percées et chargées d’anneaux d’or.
- Qui êtes-vous? demandèrent-ils.
- Des Portugais, dit Vasco de Gama.
Malemo Cana servait d’interprète.
Les Indiens se contentèrent de cette réponse et confirmèrent aux voyageurs qu’ils étaient bien en face de Calicut.
- Accepteriez-vous de transporter l’un de mes matelots à terre ? reprit le capitaine.
- Nous acceptons, repartirent les occupants des embarcations.
- Je vous l’envoie.
LA MISSION D’ANTONIO
Antonio est un degredado. C’est lui que Vasco de Gama désigne pour prendre contact avec les autorités de ce pays.
Les Indiens débarquent le messager sur une plage plantée de cocotiers. Derrière ces arbres s’étend la ville, dont les premières maisons sont de simples paillottes. A l’arrière plan se dressent d’imposantes montagnes coiffées de lourds nuages. La chaleur est accablante.
Antonio suit des rues populeuses. Il croise des hommes qui portent les cheveux longs, mais d’autres sont tondus, d’autres ont une touffe de cheveux au sommet du crâne. Les femmes, drapées de fin coton blanc, sont parées de beaucoup de bijoux d’or, de bracelets aux bras, et de bagues aux pieds. Tous ces gens sont pour ainsi dire noirs, moins certes que les habitants du Congo, mais à coup sûr plus que les Maures.
L'ambassadeurde Vasco de Gama est introduit dans une maison où deux Maures le reçoivent.
En vérité, la couleur de leur teint n’est pas ce qui l’étonne le plus chez ces hommes auprès desquels les Indiens l’ont conduit.
- Que le diable t’emporte! lui lance l’un, en castillan.
Et l’autre d’ajouter, en génois :
- Qui t’a amené ici?
Le ton n’est guère aimable. Peu importe!... Ce qui est extraordinaire, c’est de comprendre aussi facilement ce qu’ils disent! C’est de venir de si loin et de s’entendre interpeller de la sorte!
Les Maures lui expliquent qu’ils sont de Tunis. Par chance, Antonio, qui a lui aussi beaucoup voyagé, baragouine toutes les langues d’Espagne et d’Italie. Il n’a guère de peine à satisfaire la curiosité de ses hôtes.
- Mes compagnons et moi, nous arrivons du Portugal, dit-il, nous venons chercher des chrétiens et des épices.
Cette franche déclaration ne semble pas fâcher ces musulmans qui doivent être des commerçants.
- As-tu faim ? demande l’un.
Déjà l’autre lui offre du bon pain de froment avec du miel.
Ce dernier se nomme Monsaïd. Et quand Antonio regagne le Sao Gabriel , Monsaïd tient a l’accompagner.
Vasco de Gama le laisse monter à bord.
Dès qu’il a posé un pied sur le pont, il s’écrie
- Buena ventura! Buena ventura! ("Bonne fortune", en espagnol.) Beaucoup de rubis! Beaucoup d’émeraudes! Beaucoup de remerciements vous devez dire à Dieu de vous avoir conduits dans un pays où il y a tant de richesses!
PREMIER CONTACT AVEC LE RADJAH
Monsaïd aurait aimé en apprendre davantage sur les navigateurs et engager avec eux des transactions commerciales, mais il céda aux instantes pressions du capitaine-major et parla d’abord de Calicut.
Le pays appartenait à un radjah, que le Maure appelait le Samorin, mais a qui les Portugais s’obstinaient à donner le titre de roi, et qu’ils souhaitaient rencontrer dans les meilleurs délais.
Monsaïd leur apprit qu’il vivait du côté de la montagne, à quinze lieues de la ville.
- Antonio!... appela sans plus attendre Vasco de Gama.
Le brave degredado accourut.
- J’ai une autre mission pour toi...
- Capitaine, intervint Monsaïd, avec votre permission, je saurai mieux que quiconque parler de votre part au radjah. Je lui dirai que vous êtes un ambassadeur du roi du Portugal...
- Alors l’un de mes hommes t’accompagnera.
Et le capitaine choisit Fernao Martins.
Les deux messagers parvinrent sans encombre à la cour et furent reçus par le roi Samorin.
- Sire, dit en arabe Fernao Martins, notre capitaine doit vous remettre des lettres de son souverain...
- Il vous les portera là où vous serez, si vous l’ordonnez, enchaîna Monsaïd.
- Vous direz à votre capitaine que je lui souhaite la bienvenue, et que j’arriverai bientôt à Calicut.
A ces bonnes paroles, le radjah ajouta un cadeau qu’il confia aux deux hommes : c’étaient de très belles étoffes. Il envoya aussi aux navigateurs un pilote, chargé de les conduire à un endroit appelé Pandarane.
CHANGEMENT DE MOUILLAGE
Ce spécialiste de la côte de Malabar sut convaincre les Portugais.
- Ici vous êtes en danger, leur expliqua-t-il, vous verrez comme vous serez bien à Pandarane.
Vasco de Gama dut admettre que l’emplacement qu’il occupait devant la ville de Calicut n’était pas satisfisant. Tous les navires qui arrivaient dans ce pays avaient coutume de s’abriter à Pandarane.
Aussi le capitaine fit-il mettre à la voile et la flottille alla jeter l’ancre dans le port qu'on lui conseillait. Mais elle n’y pénétra pas aussi profondément que l’aurait voulu le pilote envoyé par le roi.
Les trois navires étaient à peine installés et amarrés quand Vasco de Gama reçut un message du radjad. Celui-ci lui faisait dire qu’il était arrivé en ville. Et qu’il lui envoyait, pour l’accompagner de Pandarane à Calicut, un notable appelé le Bale, ce qui signifiait, selon Monsaïd, le gouverneur.
Les navigateurs virent en effet sur la plage un personnage qui semblait fort important si l’on en jugeait par son escorte : au moins deux cents hommes, tous armés d’épées et de boucliers.
- Méfie-toi, Vasco... souffla Paulo de Gama à l’oreille de son frère.
- Il est tard, nous irons voir le roi demain, décida le capitaine-major.
SOUS LA PLUIE
En dépit de la chaleur et de la pluie, Vasco de Gama porte un pourpoint bleu, brodé, avec un col boutonné et rigide, et des manches à crevés; son ample culotte, gonflée au-dessus de hautes bottes, est elle aussi ornée des mêmes crevés, qui laissent voir la doublure rouge. Sa plus longue rapière bat sa cuisse.
Comme lui, les douze hommes qui l’accompagnent ont revêtu leurs plus beaux habits.
Vasco de Gama(c Roger-Viollet) in Geneviève Bouchon,Vasco de Gama,Fayard
Les embarcations qui les conduisent à terre transportent des bombardes, des trompettes pour une arrivée en fanfare, et beaucoup d’étendards.
Le gouverneur accueille les navigateurs avec civilité, prévenance, et maintes démonstrations d’amitié, mais les hommes de sa garde ont l’épée nue à la main.
Une litière, qui n’est rien d’autre qu’une chaise portée à dos d’hommes, est réservée au capitaine. Il y monte. Six solides gaillards l’enlèvent.
“Prudence! se dit Vasco, demeurons vigilant”. Son frère a voulu le dissuader de répondre à l’invitation du roi, en raison des dangers que ce déplacement présente. “Dieu veuille que Paulo se soit trompé... songe encore Vasco. Mais j’ai bien fait de lui confier l’escadre, il bombardera la ville s’il le faut”...
La pluie tiède et drue transforme en gouttières les rebords de son chapeau; elle ruisselle sur ses yeux, dans sa barbe; elle alourdit son vêtement, le traverse et s’écoule dans ses bottes. Tout cela n’est pas fait pour lui donner bon moral.
D’autant que ses compagnons, qui marchent derrière lui, offrent un affligeant spectacle. Ces porteurs de manches volumineuses, de culottes bouffantes, à la mode à Lisbonne, font piètre figure sous ce déluge. Les écrivains surtout, Diego Dias, Joao de Sa, Avaro de Braga, et notre chroniqueur, Alvaro Velho, rarement exposés aux intempéries, se traînent, lamentables.
Après un bref répit, à l’heure du repas, le voyage continue en barque. Toujours sous la pluie, l’escorte descend un fleuve, sur une distance d’environ une lieue. Depuis leur départ, une foule les accompagne. Les berges sont noires de monde. Lorsqu’ils débarquent, des femmes sortent des maisons avec leurs enfants dans les bras et se mettent à les suivre.
Cette marche est harassante, même pour le capitaine-major, plus habitué au roulis et au tangage d’un navire qu’à ceux d’un palanquin. C’est pourquoi la halte dans une église, que décide de faire le gouverneur, est la bienvenue.
EST-CE BIEN UNE ÉGLISE CHRÉTIENNE ?
Alvaro Velho note que le corps de cette église, qui a la grandeur d’un monastère, est entièrement construit en pierres de taille, et recouvert de tuiles. A l’intérieur, dans une sorte de chapelle dont l’accès est interdit aux visiteurs, il aperçoit une image.
- C’est Notre-Dame... murmure-t-il.
- En effet , acquiesce Alvaro de Braga.
Des prêtres sortent de la chapelle. Ils portent des cordons, qu’ils jettent par dessus leur épaule gauche et qu’ils font passer sous leur bras droit.
- Ce doit être leur étole (Bande d’étoffe portée par un prêtre de l’Église catholique), dit Velho.
- Oui, à la mode indienne, dit de Braga.
Les religieux aspergent les visiteurs d’une eau que ces derniers jugent bénite. Puis ils leur offrent une argile blanche, à mettre sur le front, comme on fait en terre chrétienne avec les Cendres, le premier mercredi du carème.
Le capitaine-major donne à garder l’argile qu’on lui propose. Il s’est agenouillé, pour se recueillir, devant un mur auquel sont accrochées sept petites cloches. Des images très nombreuses de saints, parés de diadèmes, ornent cette paroi.
- Ce qui m’étonne, dit Joao de Sa, c’est que chacun de ces bienheureux a plusieurs bras...
- Et qu’ils ont tous des dents qui leur sortent de la bouche... enchérit Rui Dias, ils sont laids comme des démons!
- Ils ne m'empêcheront pas de prier le vrai Dieu que j’adore, marmonne Joao de Sa en pliant les genoux.
Il joint les mains, au côté de Vasco de Gama. Celui-ci, un instant distrait de son oraison, échange avec l’écrivain du Sao Gabriel un sourire signifiant que lui non plus n’est pas dupe : cette bâtisse n’est pas une véritable église, mais Dieu, dans sa grande mansuétude, acceptera peut- être quand même leur prière.
L’APPROCHE DU TRÔNE
Le frère du Bale, qui était un grand seigneur, accueillit le capitaine à l’entrée de la ville et le conduisit au palais.
Dans la rue, la foule était de plus en plus dense. Les toits des maisons étaient couverts de curieux. L’escadre avançait au son des tambours, des clairons, des trompettes, auquel se joignait le bruit des coups d’arquebuse destinés à ouvrir le chemin.
Il y avait une porte à passer pour entrer dans le palais, et quatre autres à franchir pour arriver à celle du roi Samorin. A chaque fois, il fallut forcer le passage à grands coups de bâton. De nombreux blessés tombèrent au seuil de la dernière porte.
Le radjah apparaît enfin aux yeux des visiteurs.
Il est dans une alcôve, sur une estrade, étendu sur un lit de repos. Un drap fait du lin le plus blanc et le plus fin couvre le matelas. Les coussins sont du même genre. Le sommier est habillé de velours vert.
Le souverain porte un pagne d’or. Des pierres brillent à son front et dans ses cheveux. A sa droite, un bassin d’or, si grand qu’il faudrait les deux bras pour le saisir, contient des feuilles de bétel, cette plante dont les Indiens mâchent les feuilles pour parfumer leur haleine. Les bracelets du radjah font tinter le précieux métal lorsqu’il tend le bras pour prendre une nouvelle chique.
12 - L’audience
Vasco de Gama s’inclina, joignit les mains et les leva vers le ciel, comme font les chrétiens quand ils prient Dieu. Puis il ouvrit les mains et ferma les poings très rapidement.
Le capitaine avait bien retenu la leçon que lui avait donnée en chemin le gouverneur : le radjah, satisfait de cette sorte de révérence, lui fit signe de venir près de lui. Le capitaine n’en fit rien, la coutume du pays voulant qu’aucun étranger ne s’approche du souverain.
- Sire, dit-il, le roi du Portugal, mon maître, m’a chargé de présenter à votre majesté...
Il parlait en mettant la main devant sa bouche, toujours par respect de l’étiquette propre à cette cour. Mais le Samorin, qui ne l’écoutait pas, donna quelques ordres dans la langue de Calicut, le malayalam. Les visiteurs furent invités à s’asseoir sur un banc de pierre en face du lit royal.
LA COLLATION
Des serviteurs du radjah s’approchèrent des navigateurs et leur versèrent de l’eau sur les mains. Quand celles-ci furent propres, ils apportèrent des fruits.
Le capitaine et ses hommes dégustèrent des bananes. Groupés comme ils l’étaient, tous occupés au même épluchage, peut-être qu’ils faisaient penser à une tribu de singes? Toujours est-il que le roi semblait bien s’amuser à ce spectacle. Sa joie redoubla quand les hardis marins attaquèrent les "jaques", des fruits gros comme des melons, rugueux de peau, mais fort sucrés à l’intérieur. Le jus mouillait leurs joues, coulait sur leur barbe...
Ravi, le roi restait le bras gauche levé, le geste suspendu, la chique qu’il allait jeter dans la grande coupe d’or destinée à la recueillir collée au bout des doigts, oubliant de tendre la main droite vers le domestique qui lui avait préparé une nouvelle boule de feuilles de bétel.
Lorsque ses invités entreprirent de se désaltérer, il éclata franchement de rire. On avait expliqué aux malheureux Portugais que les Indiens font couler leur boisson dans leur bouche sans que leurs lèvres, qu’ils craignent de souiller, touchent la coupe. Aussi tentèrent-ils de boire à la régalade. Il y faut une certaine expérience. Le liquide se répandit sur leurs pauvres habits trempés de pluie, qui n’avaient pas besoin de cette nouvelle avanie.
Quand il eut retrouvé son sérieux, le Samorin dit quelques mots en malayalam à un interprète, qui les traduisit en arabe, afin que Fernao Martins les rapporte à Vasco de Gama. Le cheminement de la pensée du radjah fut un peu long. Le capitaine-major ne s’en trouva pas moins cinglé par la proposition de son hôte. Celui-ci lui proposait de dire aux notables de sa suite, qui entouraient le lit royal, tout ce qu’il voudrait...
- C’est au roi lui-même que je veux m’adresser! s’écria le navigateur.
- Ses favoris lui transmettront. Ce sont des gens très importants...
- Je suis ambassadeur du roi du Portugal et j’apporte un message que je ne peux délivrer qu’à lui seul.
Le roi Samorin céda. Il ordonna que Vasco de Gama fût conduit dans une autre pièce où il le rejoindrait.
L’ENTRETIEN
Le radjah se coucha sur un autre lit de repos garni d’étoffes brodées d’or. Il n’était accompagné que d’un vieux religieux, chenu, barbu, tout de blanc vêtu, mais reconnaissable aux cordons qu’il portait en bandoulière.
Vasco de Gama était encadré par les deux interprètes.
- Je suis l’ambassadeur d’un souverain, dit le navigateur, qui est le seigneur d’un royaume principal, appelé Portugal, et de beaucoup d’autres terres...
- Quelles terres? Je ne comprends pas, coupa le Samorin.
“Toutes celles où il a érigé un padrao ! ” pensa le capitaine-major, qui rêvait d’en planter un à Calicut.
Mais patience, l’heure était à la diplomatie...
- Le roi actuel du Portugal, dit-il, se nomme dom Manuel 1er. Depuis soixante ans, ses prédécesseurs ont lancé des navires à la découverte de régions nouvelles... Savez-vous pourquoi, Sire?
L’orateur n’obtint en réponse qu’un sourire encourageant.
- Parce qu’ils savent qu’il y a en Orient d’autres rois chrétiens comme eux. C’est pour cette raison que le roi dom Manuel m’a envoyé dans ce pays, et non parce qu’il a besoin d’or et d’argent, car il en a en telle abondance qu’il ne lui est pas nécessaire de s’en procurer ici.
“ Quand me diras-tu : Je suis ce roi chrétien, bougre d’entêté”, rageait intérieurement Vasco.
Les interprètes faisaient de leur mieux, le radjah et le vieux religieux continuaient d’écouter en silence. Vasco de Gama poursuivit :
- Dom Manuel a fait construire pour moi trois navires, il m’a nommé capitaine-major, et il m’a dit : “Va, et ne reviens pas au Portugal avant d’avoir trouvé ce roi chrétien, sinon je te ferai couper la tête”.
Le visage du Samorin ne trahit pas la moindre émotion. Vasco reprit :
- Il m’a dit : “Si tu le trouves, tu lui donneras deux lettres, l’une en portugais, l’autre en arabe...”
Le navigateur espérait que le radjah allait enfin s’écrier : “Tu as trouvé celui que tu cherchais, donne-moi ces lettres”, mais le radjah demeurait impassible. Vasco pensa tirer un trait décisif avec ces mots :
- Sire, ces lettres sont restées sur mon navire, je vous les donnerai demain.
Le mâcheur de bétel hocha la tête en signe d’acquiescement, aussitôt imité par l’espèce de prêtre qui l’assistait, ce qui ne signifiait pas grand chose. A court d’idées, Vasco ajouta :
- Sire, dom Manuel 1er fait dire à votre majesté qu’il est son frère et son ami...
- Tu lui diras en retour, répondit le Samorin, que je suis de même son frère et son ami. Je lui enverrai des ambassadeurs par ton entremise...
- Grâce en soit rendue à votre majesté, sans eux je n’oserai jamais reparaître devant le roi, mon seigneur...
Le Samorin l’interrompit :
- J’ai d’ailleurs envoyé déjà des messages d’amitié aux rois de ces pays, qui se nomment Italie, France, Espagne, et même, il me semble, au roi du Portugal...
- Mais, Sire, mais voyons... balbutia le capitaine, mais je suis le premier!...
Était-il possible que le radjah le confonde avec ces commerçants qui se risquaient à travers l’Arabie ou la Perse ? Avec les navigateurs de la mer Rouge ou de la Méditerranée ?
Le Vénitien Marco Polo était passé par Calicut il y avait deux cents ans de cela! D’autres, tant d’autres avaient suivi!... Mais nul autre que lui n’était venu d’Europe par l’unique voie des mers!... Il était celui qui avait tracé un chemin destiné à bouleverser les rapports entre l’Orient et l’Occident... Il en avait pleinement conscience...
- Sire, dit-il, dom Manuel a organisé cette expédition...
Le Samorin crut peut-être que Vasco de Gama souhaitait revenir au début de l’entretien pour lui demander encore quelle était sa religion. Comme c’était une question à laquelle il ne voulait pas répondre, il lui prit la parole :
- Capitaine, lui dit-il avec un sourire empreint d’ironie, la nuit est déjà très avancée, chez qui désirez-vous loger : chez des chrétiens ou chez des Maures?
“Serait-ce un piège?” pensa Vasco de Gama.
Il répondit :
- Je demande comme une faveur à votre Majesté un logement à part, où il n’y aura personne.
- Nous y pourvoirons, conclut le radjah.
UNE NUIT A TERRE
Alvaro Velho ayant participé à l’ambassade, laissons lui terminer ce chapitre :
Le capitaine prit congé du roi, et il vint nous trouver dans l’endroit où nous étions installés, une véranda où il y avait un chandelier d’airain qui nous éclairait. Il pouvait être alors quatre heures de la nuit. (Les 12 heures de la nuit étant comptées entre le coucher et le lever du soleil, il est environ 22h.)
Alors nous nous sommes tous mis en route, avec le capitaine, pour notre logis, et une foule innombrable nous suivait. Il pleuvait si fort que les rues étaient pleines d’eau. Le capitaine était dans une litière portée à dos d’hommes, et nous avons si longtemps marché à travers la ville que le capitaine s’en lassa et qu’il se plaignit auprès d’un Maure important, qui est facteur (Fonctionnaire chargé des finances) du roi, lequel l’accompagnait pour le loger. Ce Maure le conduisit chez lui...
Après quelques instants de repos, à l’abri d’une confortable terrasse, le capitaine et son escorte repartent.
Nous nous remîmes en route vers notre logis. Quand nous y arrivâmes, certains hommes de chez nous y étaient déjà avec le lit du capitaine, et avec beaucoup d’autres objets que celui-ci avait apportés pour en faire présent au roi.
(à suivre)
Vasco de GAMA (suite) Chapitres 13 - 14 - 15
Pour les autres chapitres, voir colonne de droite .
13 - Les Maures et les autres
Vasco de Gama avait rassemblé pour le roi les cadeaux suivants : douze pièces de tissu, quatre capuchons d’écarlate, six chapeaux, quatre colliers de corail, un service de six récipients de bronze, une caisse de sucre, deux barils d’huile et deux de miel.
Le capitaine s’apprêtait à repartir pour le palais lorsqu’il reçut la visite du gouverneur et de l’intendant chez qui il avait passé la nuit.
- La coutume veut, lui dit le Bale, que nous examinions tout ce qui est offert au Samorin.
- Voyez !... repartit le navigateur.
Les deux hommes firent ouvrir les paquets que l’on allait charger sur un cheval de bât.
- A quoi pourraient servir ces étoffes?... dit l’un.
- Un Indien de la plus basse caste serait plaisant sous ce capuchon... dit l’autre.
- Et ces chapeaux!... ricana l’intendant.
- Et ces colliers!... s’esclaffa le gouverneur.
Quand ils découvrirent le sucre, l’huile et le miel, ils se tordirent de rire
- Messieurs, pourriez-vous m’expliquer?... fit Vasco de Gama, sourcils froncés, la barbe haute.
- Cher capitaine, répondit l’intendant, le plus modeste marchand venu de la Mecque...
- Ou d’Egypte ou de Syrie... ajouta le Bale.
- Donne davantage, dit l’intendant.
- Nous ignorons ce qu’accepte un roi du Portugal, reprit le gouverneur, mais la plupart de nos gros négociants, qui ont été reçus par le sultan du Caire, savent comment il convient de traiter un radjah...
“ Oh! ces Maures!... ces Maures!...” rageait, en serrant les dents, le capitaine. Et ce mot désignait dans sa pensée, non seulement les musulmans du Maghreb, ennemis héréditaires des Portugais, mais plus généralement tous les musulmans d’Afrique et d’Asie.
Le gouverneur et l’intendant, deux notables proches du roi, étaient des Maures! La plupart des navires dans le port appartenaient à des Maures! Le commerce de toute la côte Malabar était dominé par les Maures! A eux les entrepôts! A eux les belles maisons de pierre qu’il avait vues en chemin, de Pandarane à Calicut! A eux les mosquées!... A eux les richesses de l’Inde!...
- Le Samorin ne voudra rien de tout cela, dit le Bale, un doigt pointé vers les ballots défaits.
Et l’intendant ajouta :
- Vous devez lui envoyer de l’or, capitaine.
- Messieurs, répliqua Vasco de Gama en bombant le torse, je ne suis pas marchand, mais ambassadeur. Ces choses que j’offre sont ma propriété, et non celle de dom Manuel 1er. Quand le roi du Portugal fera des présents, il enverra des choses plus précieuses...
Les émissaires du radjah ne voulurent rien entendre. Ils n’apporteraient pas à leur maître ce que le navigateur proposait, et ils ne souffriraient pas qu’on le lui porte.
- Puisque c’est ainsi, je veux revoir le roi Samorin avant de regagner mes vaisseaux, déclara le capitaine-major, en tapotant d’une main nerveuse la poignée de son épée.
- Nous ferons ce qu’il faut pour cela, répondirent d’une même voix les deux Maures, nous reviendrons bientôt.
Puis ils prirent congé.
Ces discussions avaient duré un long moment. Maintenant, il fallait attendre.
Vasco de Gama bouillait d’impatience.
Mais les hommes de sa suite ne regrettaient pas cette mésaventure qui les retenait à terre. Trois lignes d’Alvaro Velho, notre chroniqueur, en apportent la preuve :
“Quand à nous, bien décidés à nous divertir, nous chantions et dansions au son des trompettes, et nous prenions du bon temps.”
AU BORD DE LA RIVIERE
Ils n’étaient pas les seuls à prendre du bon temps. Du côté de la flottille, on savait aussi s’amuser.
Sur chaque navire, des équipes avaient été constituées pour aller, à tour de rôle, laver leur linge à l’aiguade.
C’était, à une portée de flèche de la plage, une jolie rivière, qui coulait derrière une rangée de cocotiers, à la lisière d’un petit bois.
Rui et son ami Martim Afonso débarquèrent ensemble d’une joyeuse chaloupe, et s’installèrent côte à côte à l’endroit choisi pour tenir lieu de lavoir. A quelques pas de là, une dizaine de pêcheurs indiens s’éloignaient de la rive dans des barques légères. Leurs femmes et leurs enfants, bras levés au bord de l’eau, leur disaient au-revoir.
- J’ai une idée, dit le mousse à son compagnon : on va le savoir si ces gens là sont chrétiens.
Et avant que Martim ait eu le temps de l’en dissuader, le garçon enfile la robe blanche et le manteau noir de Père Miguel, qu’il est chargé de laver en même temps que son propre vêtement.
- Mais veux-tu bien!... Mais qu’est-ce que tu vas faire!... proteste en riant le marin.
Car il ne peut s’empêcher de rire. Et il ne retient pas par le bras le jeune farceur, qui se dirige vers les femmes des pêcheurs, et qui les apostrophe, et leur récite le Pater Noster, en traçant dans les airs avec sa main de larges signes de croix.
- Rui!... Rui!... voyons!... implore Martim, comiquement, elles ne comprennent pas le latin! D’ailleurs, elles ne sont pas chrétiennes, Monsaïd me l’a dit. Elles ne sont pas musulmanes non plus. D’après Monsaïd, ces gens-la ont une espèce de religion à eux...
Les Indiennes n’ont pas fui devant l’olibrius tout de noir et blanc vêtu qui leur fait de grands signes. Comme celui qui l’accompagne à l’air vraiment joyeux, comme il est un grand gars jovial, et que le rire est universel, elle rient aussi.
- Notre Père qui êtes aux cieux... fait Rui.
- Ces gens-là sont des idolâtres... enchaîne Martim, mais je vais t’apprendre autre chose : ils sont impurs...
- Qu’est-ce que ça veut dire?
- Ici, la société est faite de castes, et les pêcheurs sont tout en bas de l’échelle, Monsaïd me l’a dit...
- Eh-oh! Martim, je ne sais pas si ces femmes sont impures, mais elles sont jolies...
- Tu voudrais bien en croquer, hein! coquin?...
Rui cesse de faire de grands gestes pour ne pas effrayer les Indiennes, qui se laissent approcher. Martim tend les bras doucement vers l’une d’elle, comme vers une biche qu’il voudrait apprivoiser. Le sourire enjôleur, sans la quitter des yeux, il murmure à l’adresse de son ami :
- Je vais lui prendre la main, elle n’en reviendra pas, étant une intouchable pour ceux des autres castes de ce pays...
La tentative réussit. Elle est commentée avec entrain par toutes les compagnes de celle qu’il a choisie. Rui profite de la musique de ces voix qui se croisent pour embrasser hardiment une toute jeune fille. Alors l’assemblée féminine, et les enfants, piaillent d’allégresse.
En ce moment, un cortège d’éléphants, chaque bête chargée d’un tronc d’arbre, sort du bois. Le groupe recule.
- Éléphant... éléphant... répète Martim Afonso.
Ce qui est étonnant, c’est que le marin a parlé en malayalam. Cet homme-là a vraiment le don des langues. Il connaît celle des Noirs du Congo. Il a profité du passage à bord du Sao Gabriel de Lahidj et d’Ibrahim pour acquérir des rudiments d’arabe. Et ses conversations avec Monsaïd lui ont suffi pour qu’il apprenne quelques mots du dialecte local.
Les pachydermes sont passés. Les enfants, qui ont assez vu les étrangers, s’éloignent vers leurs paillotes, et les femmes aussi, à l’exception de celles que Rui et Martim retiennent.
L’élue du polyglotte comprend aux gestes qu’il fait que, s’il sait dire éléphant en malayalam, il voudrait étendre son vocabulaire. Elle gazouille pour lui, dans son charmant langage : femme, homme, enfant, arbre... Il répète, en applaudissant pour exprimer sa joie. Il demande : tête, main...
Et pourquoi Rui ne se mettrait-il pas de la partie? Il interroge celle qu’il a choisie : cheveux, épaule?... Comme ses traits sont fins! Comme sa bouche est belle? Les mots qu’elle lui donne sont comme des bisous.
Plus délicat est le moment consacré à l’échange des noms propres, mais avec de la bonne volonté, on finit par s’entendre : Jaïna est pour Martim, Martim pour Jaïna, comme Rui pour Sangali et Sangali pour Rui...
Revenons vite à des choses plus concrètes. La barbe de Martin donne lieu a des fous rires, la chose étant aussi amusante que le mot qui la nomme. Rui, n’ayant rien de comparable à offrir, serre les dents , lèvres retroussées, comme un ogre.
Du côté des biens propres aux jeunes filles, nez, menton, cou, gorge sont l’objet de pressantes questions, et de furtives caresses.
Elles répondent avec enjouement.
C’est alors que notre mousse glisse un doigt léger sous le voile qui couvre la poitrine de Sangali.
- Tu deviens de plus en plus curieux, sacré bonhomme! plaisante son aîné. Si tu veux tout savoir, je suggère que l’on se mette à l’abri du soleil, là-bas, sous les arbres...
Les demoiselles acceptent en riant de les suivre, et, par jeu, les devancent, et courent vers la lisière.
Les jeunes gens se lancent à leur poursuite.
Galopant au côté de son jeune compagnon, Martim Afonso lui souffle :
- Tu sais ce qu’il m’a dit aussi, Monsaïd?... Eh bien! la coutume, par ici, veut que les marins de passage contractent des mariages temporaires... Tu entends? Hein! qu’est-ce que tu en penses?
- Tu crois que tu vas savoir leur demander...?
- Fais-moi confiance...
L’INTERPRETE CHRÉTIEN
Le Maure Monsaïd s’est entiché des Portugais.
Il ne quitte plus Vasco de Gama.
Il lui a expliqué que les présents qu’il souhaitait offrir au radjah n’étaient pas, en vérité, dignes de ce grand prince. Mais peu importe!... Il se fait fort d’obtenir, lui, Monsaïd, la promesse d’une nouvelle audience pour son ami le navigateur.
De fait, lorsque la délégation se présente aux portes du palais, celles-ci sont closes. L’ambassadeur de dom Manuel 1er doit patienter quatre heures durant avant d’être reçu. Et ce n’est que la première des déconvenues...
- Pas plus de deux hommes avec vous!... lui disent les gardes, à l’entrée de la salle du trône.
Vasco de Gama choisit Fernao Martins, son interprète, et Diogo Dias, son écrivain.
Le roi est entouré de notables, parmi lesquels se trouvent le gouverneur et l’intendant.
- Capitaine, lance-t-il, vous semblez tout ignorer de nos coutumes!... Qu’êtes-vous venu chercher ici, des pierres ou des hommes?
- D’abord des chrétiens, Sire...
Le Samorin se garde bien de préciser s’il est lui-même chrétien. S’il s’intéresse à la religion chrétienne, c’est à sa manière, très particulière.
- On m’a rapporté, dit-il, que vous avez à bord de votre nef une Sainte-Marie en or, donnez-la moi.
- Elle n’est pas en or, Sire, mais le fût-elle que vous ne l’auriez pas, car c’est Elle qui m’a conduit sur la mer.
Le roi oriente alors sa mauvaise humeur dans une autre direction :
- Capitaine, vous deviez me remettre deux lettres de votre roi, je ne les ai toujours pas!
- Sire, les voici. Celle-ci est en portugais...
Le Bale s’en saisit et la remet au roi.
- Celle-ci est en arabe...
Le gouverneur s’apprête à répéter son geste, mais Vasco de Gama retient le document.
- Les Maures qui vous entourent, Sire, me veulent du mal, dit-il. Je demande que ce texte soit traduit par un chrétien parlant l’arabe.
Les musulmans se récrient. Le roi s’étonne d’abord, puis fait venir un jeune homme de petite taille que l’on appelle Quarram.
Vasco de Gama peut-il se fier à lui? La suspicion marque son visage, mais Monsaïd le rassure :
- C’est un authentique chrétien, capitaine, il appartient à une importante communauté qui pratique votre religion...
Sans doute est-ce vrai, seulement, s’il parle arabe, Quarram ne le lit pas...
Le gouverneur et l’intendant lui prennent la lettre des mains et la lisent devant le roi. Comme celui-ci semble satisfait, l’ambassadeur de dom Manuel s’en tiendra là.
La fin de l’entrevue sera moins tendue. Laissons à notre chroniqueur le soin de la rapporter :
Le roi demanda au capitaine quelles marchandises il y avait dans son pays. Le capitaine répondit qu’il y avait beaucoup de blé, beaucoup d’étoffes, beaucoup de fer, beaucoup d’airain et, disait-il, beaucoup d’autres choses encore. Le roi lui demanda s’il avait apporté quelques marchandises. Il répondit qu’il avait un peu de tout cela, des échantillons. Et il demandait de le laisser revenir à bord, pour faire tout débarquer, et quatre ou cinq personnes resteraient là où nous étions logés. Le roi lui répondit qu’il pouvait s’en aller en emmenant tous ses hommes avec lui, qu’il n’avait qu’à faire bien amarrer ses vaisseaux, et qu’il pouvait transporter à terre toute sa marchandise et la vendre le mieux qu’il pourrait. Après avoir pris congé du roi, le capitaine s’en revint à notre logis, et nous avec lui. Et comme il était déjà tard, il ne se mit pas en peine d’en partir.
UN OTAGE INTRAITABLE
Le lendemain, le capitaine demanda au Bale de lui fournir une almadie afin qu’il puisse regagner sa flotte avec ses hommes.
- Il va vous falloir plusieurs barques, capitaine, je crains de ne pouvoir les rassembler aujourd’hui.
- J’ai l’autorisation du roi, protesta Vasco de Gama, et si vous ne m’accordez pas ce dont j’ai besoin, je retourne le voir.
- Allons, ne nous fâchons pas, repartit le Maure, nous allons nous rendre à la plage...
La discussion avait duré longtemps, la marche vers la mer fut longue, lorsque la nuit tomba, l’ambassadeur et sa suite n’avaient pas embarqué.
- Je vais vous loger chez un ami, proposa le Bale.
Le capitaine en prit son parti. Il fit acheter des poules et du riz. Et malgré sa grande fatigue, il dîna de bon coeur avec sa troupe.
Le jour suivant, le gouverneur se présenta tout joyeux, mais c’était pour soumettre le prêt de ses barques à une condition :
- Vous allez écrire une lettre à votre frère, dit-il au capitaine, pour lui demander de rapprocher les navires de la côte en pénétrant plus avant à l’intérieur du port.
“ Voyez-moi ce gros malin, pensa Vasco de Gama, qui voudrait nous rassembler à portée de sa main pour nous massacrer plus facilement!”
- Je ne demande pas mieux, sourit-il, mais mon frère n’en fera rien. Il croira que je suis prisonnier, il repartira pour le Portugal.
Le Maure grimaça et finit par quitter la place en grommelant de vagues menaces.
Le soir, les Portugais purent faire quelques achats dans la localité, afin de préparer malgré tout un bon souper, mais à la nuit tombée, plus de cent hommes gardèrent la maison, tous armés d’épées, de hallebardes, d’écus et de flèches.
Le lendemain, qui était le 2 juin, le Bale ne parut pas. D’autres seigneurs se présentèrent devant le capitaine-major.
- Vous avez promis au roi de mettre à terre votre marchandise, lui dirent-ils. Or l’usage du pays est qu’un marchand ne peut pas regagner son bord avant que sa marchandise soit débarquée...
- Qu’à cela ne tienne! s’exclama Vasco de Gama. Je vais dire à mon frère de m’envoyer certaines choses...
Ce qu’il fit aussitôt.
Paulo de Gama remplit une chaloupe.
Lorsque le chargement fut livré, deux hommes restèrent à terre pour le garder. L’ambassadeur et le reste de sa suite regagnèrent les vaisseaux.
Dès qu’il fut à bord du Sao Gabriel, le capitaine-major donna l’ordre de ne plus envoyer à terre, pour le moment, le moindre paquet.
14 - Ultimes transactions
Les marchandises des Portugais n’intéressèrent que fort peu les négociants de Pandarane. Quelques pièces d’étoffe vulgaire, des colliers et des grelots ne pouvaient guère rivaliser avec les tapis et les cuirs d’Arabie, les perles de Ceylan, les épices des Moluques, les porcelaines et les soieries de Chine.
Mais Vasco de Gama attribuait aux seuls Maures l’origine du mépris avec lequel étaient examinés les ballots qu’il ouvrait sur les marchés.
Il s’en plaignit au Samorin. Celui-ci accepta de faire transporter à Calicut tout ce que le navigateur souhaitait vendre. Un comptoir y fut ouvert.
Deux notables de l’expédition, Diogo Dias, écrivain du Sao Gabriel, et Alvaro de Braga, écrivain du Bérrio, furent chargés d’en assurer la gestion.
L’EMBELLIE
Les équipages bénéficièrent de l’amélioration des rapports entre le radjah et le capitaine-major. Les marins furent autorisés à se rendre à terre. Ils en profitèrent pour faire un peu de commerce.
Chacun souhaitait rapporter un souvenir de ce voyage au confins du monde, qui un pot de cannelle, qui du clou de girofle, les plus riches quelques pierres précieuses. Mais le troc impose des sacrifices, aussi devaient-ils, à regret, se séparer, l’un de son bracelet, l‘autre d’une culotte ou d’une chemise.
Ces échanges se faisaient dans la bonne humeur. Les Indiens se montraient accueillants. Quand la pluie tombait drue, ils offraient à leurs visiteurs l’abri de leurs paillotes . Parfois, ils les hébergeaient la nuit.
Dans l’autre sens, des pêcheurs allaient jusqu’aux nefs portugaises, pour y vendre du poisson contre du pain. Ils étaient parfois si nombreux qu’ils en devenaient gênants, note Velho : très souvent il était nuit close et nous ne pouvions les faire sortir des navires. C’est que ce pays est très peuplé et que les vivres y sont rares. Certains, poussés par la faim et la curiosité, arrachaient des mains des marins les biscuits qu’ils étaient en train de manger. Mais ces menus incidents n’altéraient guère un climat général de paix et d’amitié.
Martim et Rui profitèrent de leurs sorties pour revoir Jaïna et Sangali. Avec elles, ils suivirent plusieurs fois le chemin forestier des éléphants. Devant eux fuyaient des paons. Dans les arbres jasaient les perroquets. Ils allaient jusqu’aux collines où poussaient les caféiers. Parfois, Jaïna poursuivait une libellule ou un papillon; elle bondissait comme un cabri par dessus les fourrés; si vive qu’elle fût, Martim la rejoignait toujours. Sangali, plus dolente, aimait à faire des bouquets et Rui découvrait qu’il avait la passion des fleurs.
Les autres membres de l’équipage n’avaient pas tardé à imiter notre mousse et son mentor. Presque tous avaient noué de doux liens avec les belles de Pandarane et de Calicut. A l’ombre de leur comptoir, deux savants, deux vieux sages, deux philosophes, Diogo Dias et Alvaro de Braga, voyaient passer ces couples d’un oeil amusé.
- Marco Polo l’avait déjà noté, disait l’un, les gens d’ici ne tiennent pour péché aucune luxure.
- En effet, disait l’autre, il n’y a pas pour eux de péché charnel.
Monsaïd, qui ne les quittait guère, les aidait à découvrir plus complètement les coutumes des habitants de ce pays neuf.
- Ici, expliquait-il, nul homme ne prendrait pour rien au monde une femme pucelle. Il penserait qu’elle ne vaut rien si elle n’est pas accoutumée à coucher avec d’autres hommes. Aussi ne vous étonnez pas si vous voyez des fillettes d’une dizaine d’années supplier vos matelots de leur ôter leur virginité...
Diogo Dias et Alvaro de Braga souriaient dans leur barbe, à l’évocation de ces moeurs innocentes, peut-être aussi au souvenir de leurs nuits.
Mais tout le monde ne partageait pas leur indulgence!... La voix terrible du révérend père Miquel retentissait sur le pont du Sao Gabriel, et sur le pont du Sao Rafael, et sur le pont du Bérrio.
- Enfer et damnation!... tonnait-il, c’est péché mortel de forniquer avec des femmes qui n’ont pas reçu le sacrement du baptême!
Et d’ajouter, à l’adresse des capitaines :
- C’est un crime qui mérite la peine de mort!
Oui, mais voilà!.. le bon père tonitruait en vain. Car lui même ne pouvait pas affirmer que ces femmes n’étaient pas chrétiennes. Les églises où elles se rendaient, avec leurs murs couverts de peintures de saints, gardaient leur mystère du premier jour. Quant au roi Samorin, on savait qu’il n’était pas musulman, on voulait croire encore qu’il adorait Jésus. On se demandait... Et comme il refusait de répondre aux questions qu’on lui posait sur ce sujet...
- Il est idolâtre, affirmait Monsaïd, son dieu se nomme Bouddha...
- Pas sûr, répliquait Vasco de Gama. Je viens d’obtenir de lui l’autorisation d’ériger un padrao, avant notre départ.
Les échos de ces discussions arrivaient aux oreilles des joyeux drilles de la flotte. Cela les arrangeait bien de penser que les Indiennes avaient été baptisées. Aussi continuaient-ils de commettre des péchés pardonnables, et le bon Père serait bien obligé de leur donner l’absolution.
LE COMPTOIR DEVIENT PRISON
Juillet s’achevait. La flottille mouillait depuis plus de deux mois à Calicut. Il y avait plus d’un an que les navigateurs avaient quitté Lisbonne.
Vasco de Gama, vainqueur de la grande volte, triomphateur du cap des Tempêtes, dit de Bonne Espérance, découvreur de royaumes, de celui des petits hommes basanés au langage cliquetant, de celui des Bonnes gens, de ceux de Mombasa et de Mélinde, créateur d’une route maritime fabuleuse, prometteuse d’inestimables richesses, Vasco de Gama se sentait fatigué. S’il rêvait, il entrevoyait un chapelet de forteresses auprès des padraos qu’il avait semés sur sa route. Autour de ces places fortes, dom Manuel 1er construirait un empire. Le petit Portugal prendrait rang parmi les grandes puissances du monde...
Mais pour que cet avenir sublime devienne réalité, il fallait que le capitaine rentre dans son pays. Il avait assez négocié avec le Samorin, ce radjah de bas étage, ce mâcheur de bétel, que les Maures manipulaient. Il était las des débats qu’il avait avec lui; il ne supportait plus le mépris et les caprices de ses amis, les adorateurs de Mahomet.
Sur son ordre, Diogo Dias se rendit au palais.
Diogo Dias avait pour mission d’offrir au roi un présent et de régler avec lui les conditions du départ des navires portugais.
Mais quatre jours de suite, l’envoyé du capitaine-major trouva porte close et gardien intraitable.
Quand il fut enfin reçu, il présenta au radjah le cadeau qui lui était destiné. Celui-ci ne voulut pas même jeter un regard à ce qui semblait être de l’ambre et du corail.
- Donnez cela à mon intendant, dit-il.
- Sire, demanda Diogo Dias, accepterez-vous d’envoyer quelques hommes au roi du Portugal?
- Nous verrons cela...
- Sire, nous aimerions aussi emporter un baril de cannelle, un autre de clous de girofle, comme échantillons...
Au lieu de répondre à cette requête, le Samorin déclara, par le biais de son interprète :
- Vous direz au capitaine qu’il me doit 600 xerafins (ancienne monnaie d’or indienne), c’est ce que me versent tous ceux qui viennent dans mon pays. Quand il m’aura payé, il pourra aller en paix.
Diogo Dias comprit qu’il n’avait plus qu’à se retirer. Des hommes l’accompagnèrent jusqu’au comptoir, où il retrouva Alvaro de Braga. Mais cette petite escorte ne se contenta pas de reconduire chez lui l’émissaire du capitaine. Elle s’installa devant la porte et les Portugais eurent tôt fait de comprendre qu’ils étaient prisonniers.
Par bonheur, les écrivains avaient à leur service un esclave guinéen, qui faisait partie de l’équipage du Bérrio . Quand la nuit fut venue, ce Noir parvint à s’échapper par une fenêtre mal gardée. Il gagna la plage et réussit à se faire conduire aux navires pour y donner l’alerte.
QUI CRAINT LE DANGER...
- Tout est la faute des Maures, disait Monsaïd.
- Que leur ai-je fait?... s’exclamait Vasco de Gama.
- Ils redoutent la concurrence, capitaine. Ils craignent que d’autres flottes venues d’Europe suivent la vôtre. Ils ont peur que vous les chassiez de leurs marchés. C’est pourquoi ils dressent le Samorin contre vous, disant que vous êtes des voleurs, des pirates... Gare à vous, ils sont capables du pire!... Ils voudront vous tuer... Ils demanderont au roi de vous couper la tête...
Emporté par la véhémence de son discours, Monsaïd oubliait que ceux qu’il dénonçait étaient ses amis, ses frères de race.
De fait, le roi Samorin avait interdit aux habitants de Calicut de se rendre aux navires. Sa consigne fut respectée un seul jour.
Le lendemain, note Velho, arriva une almadie montée par quatre jeunes gens qui venaient vendre des pierres fines. Mais nous eûmes l’impression que, plutôt que pour vendre des pierres, ils venaient sur l’ordre des Maures pour voir si on leur ferait du mal.
Le capitaine les ayant fort bien accueillis, d’autres visiteurs suivirent. Les marchands de Calicut et les navigateurs rétablirent de bonnes relations commerciales. Pour autant, rien ne laissait espérer la libération des écrivains captifs.
Comment les arracher à leur geôle?
Vasco de Gama tint conseil.
- On pourrait bombarder la ville, proposa Nunes.
- Associer bombardement et débarquement, suggéra Coelho, préparons nos armures.
- Tout cela est bien risqué... objectait Paulo de Gama.
- Mon frère à raison, trancha Vasco, voilà ce que nous allons faire : nous attendrons la venue d’une embarcation qui en vaille la peine...
Le dimanche suivant, une barque, chargée de vingt-cinq hommes, accosta le Sao Gabriel. Parmi les visiteurs figuraient six personnages importants. Comme à l’accoutumée, le capitaine-major leur fit bon accueil. Mais quand elle repartit, la barque qui les avait amenés ne remportait que sept passagers. Vasco de Gama retenait en otage les six notables, et douze autres citoyens de Calicut d’un rang inférieur.
Ceux qui regagnèrent la ville étaient chargés de faire savoir au roi dans quelles conditions le Portugais entendait procéder à l’échange des prisonniers. Hélas! dans les jours qui suivirent, les navires ne reçurent aucune nouvelle du palais. Alors les navigateurs firent mine de perdre patience. Ils levèrent l’ancre et prirent le large.
Bien jou





