13.05.2008

GAMA de 11 à 14

Vasco de Gama (suite) : Chapitres 11 à 14 .

Voir colonne de droite pour les chapitres précédents 

 
 

11 - A  Calicut

Le lendemain, quatre embarcations légères vinrent de la terre aux navires. Elles étaient conduites par des indigènes à la peau basanée, vêtus d’un simple tissu de coton noué autour des reins, nus au-dessus de la ceinture, les oreilles percées et chargées d’anneaux d’or.
- Qui êtes-vous? demandèrent-ils.
- Des Portugais, dit Vasco de Gama.
Malemo Cana servait d’interprète.

 

                                 IMGP1711

 

Les Indiens se contentèrent de cette réponse et confirmèrent aux voyageurs qu’ils étaient bien en face de Calicut.
- Accepteriez-vous de transporter l’un de mes matelots à terre ? reprit le capitaine.
- Nous acceptons, repartirent les occupants des embarcations.
- Je vous l’envoie.

LA MISSION D’ANTONIO

Antonio est un degredado. C’est lui que Vasco de Gama désigne pour prendre contact avec les autorités de ce pays.
Les Indiens débarquent le messager sur une plage plantée de cocotiers. Derrière ces arbres s’étend la ville, dont les premières maisons sont de simples paillottes. A l’arrière plan se dressent d’imposantes montagnes coiffées de lourds nuages. La chaleur est accablante.
Antonio suit des rues populeuses. Il croise des hommes qui portent les cheveux longs, mais d’autres sont tondus, d’autres ont une touffe de cheveux au sommet du crâne. Les femmes, drapées de fin coton blanc, sont parées de beaucoup de bijoux d’or, de bracelets aux bras, et de bagues aux pieds. Tous ces gens sont pour ainsi dire noirs, moins certes que les habitants du Congo, mais à coup sûr plus que les Maures.

L'ambassadeurde Vasco de Gama est introduit dans une maison où deux Maures le reçoivent.
En vérité,  la couleur  de leur teint n’est pas ce qui l’étonne le plus chez ces hommes auprès desquels les Indiens l’ont conduit.
- Que le diable t’emporte! lui lance l’un, en castillan.
Et l’autre d’ajouter, en génois :
- Qui t’a amené ici?
Le ton n’est guère aimable. Peu importe!... Ce qui est extraordinaire, c’est de comprendre aussi facilement ce qu’ils disent! C’est de venir de si loin et de s’entendre interpeller de la sorte!
Les Maures lui expliquent qu’ils sont de Tunis. Par chance, Antonio, qui a lui aussi beaucoup voyagé, baragouine toutes les langues d’Espagne et d’Italie. Il n’a guère de peine à satisfaire la curiosité de ses hôtes.
- Mes compagnons et moi, nous arrivons du Portugal, dit-il, nous venons chercher des chrétiens et des épices.
Cette franche déclaration ne semble pas fâcher ces musulmans qui doivent être des commerçants.
- As-tu faim ? demande l’un.
Déjà l’autre lui offre du bon pain de froment avec du miel.
Ce dernier se nomme Monsaïd. Et quand Antonio regagne le Sao Gabriel , Monsaïd tient a l’accompagner.

Vasco de Gama le laisse monter à bord.
Dès qu’il a posé un pied sur le pont, il s’écrie
- Buena ventura! Buena ventura! ("Bonne fortune", en espagnol.) Beaucoup de rubis! Beaucoup d’émeraudes! Beaucoup de remerciements vous devez dire à Dieu de vous avoir conduits dans un pays où il y a tant de richesses!

PREMIER CONTACT AVEC LE RADJAH

Monsaïd aurait aimé en apprendre davantage sur les navigateurs et engager avec eux des transactions commerciales, mais il céda aux instantes pressions du capitaine-major et parla d’abord de Calicut. 
Le pays appartenait à un radjah, que le Maure appelait le Samorin, mais a qui les Portugais s’obstinaient à donner le titre de roi, et qu’ils souhaitaient rencontrer dans les meilleurs délais.
Monsaïd leur apprit qu’il vivait du côté de la montagne, à quinze lieues de la ville.
- Antonio!... appela sans plus attendre Vasco de Gama.
Le brave degredado accourut.
- J’ai une autre mission pour toi...
- Capitaine, intervint Monsaïd, avec votre permission, je saurai mieux que quiconque parler de votre part au radjah. Je lui dirai que vous êtes un ambassadeur du roi du Portugal...
- Alors l’un de mes hommes t’accompagnera.
Et le capitaine choisit Fernao Martins.

Les deux messagers parvinrent sans encombre à la cour et furent reçus par le roi Samorin.
- Sire, dit en arabe Fernao Martins, notre capitaine doit vous remettre des lettres de son souverain...
- Il vous les portera là où vous serez, si vous l’ordonnez, enchaîna Monsaïd.
- Vous direz à votre capitaine que je lui souhaite la bienvenue, et que j’arriverai bientôt à Calicut.
A ces bonnes paroles, le radjah ajouta un cadeau qu’il confia aux deux hommes : c’étaient de très belles étoffes. Il envoya aussi aux navigateurs un pilote, chargé de les conduire à un endroit appelé Pandarane.

CHANGEMENT DE MOUILLAGE

Ce spécialiste de la côte de Malabar sut convaincre les Portugais.
- Ici vous êtes en danger, leur expliqua-t-il,  vous verrez comme vous serez bien à Pandarane.
Vasco de Gama dut admettre que l’emplacement qu’il occupait devant la ville de Calicut n’était pas satisfisant. Tous les navires qui arrivaient dans ce pays avaient coutume de s’abriter à Pandarane.
Aussi le capitaine fit-il mettre à la voile et la flottille alla jeter l’ancre dans le port qu'on lui conseillait.  Mais elle n’y pénétra pas aussi profondément que l’aurait voulu le pilote envoyé par le roi.
Les trois navires étaient à peine installés et amarrés quand Vasco de Gama reçut un message du radjad. Celui-ci lui faisait dire qu’il était arrivé en ville. Et qu’il lui envoyait, pour l’accompagner de Pandarane à Calicut, un notable appelé le Bale, ce qui signifiait, selon Monsaïd, le gouverneur.
Les navigateurs virent en effet sur la plage un personnage  qui semblait fort important si l’on en jugeait par son escorte : au moins deux cents hommes, tous armés d’épées et de  boucliers.
- Méfie-toi, Vasco... souffla Paulo de Gama à l’oreille de son frère.
- Il est tard, nous irons voir le roi demain, décida le capitaine-major.

SOUS LA PLUIE

En dépit de la chaleur et de la pluie, Vasco de Gama porte un pourpoint bleu, brodé, avec un col boutonné et rigide, et des manches à crevés; son ample culotte, gonflée au-dessus de hautes bottes, est elle aussi ornée des mêmes crevés, qui laissent voir la doublure rouge. Sa plus longue rapière bat sa cuisse.
Comme lui, les douze hommes qui l’accompagnent ont revêtu leurs plus beaux habits. 

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Vasco de Gama(c Roger-Viollet) in Geneviève Bouchon,Vasco de Gama,Fayard 

Les embarcations qui les conduisent à terre transportent des bombardes, des trompettes pour une arrivée en fanfare, et beaucoup d’étendards.
Le gouverneur accueille les navigateurs avec civilité, prévenance, et maintes démonstrations d’amitié, mais les hommes de sa garde ont l’épée nue à la main.
Une litière, qui n’est rien d’autre qu’une chaise portée à dos d’hommes, est réservée au capitaine. Il y monte. Six solides gaillards l’enlèvent.
“Prudence! se dit Vasco, demeurons vigilant”. Son frère a voulu le dissuader de répondre à l’invitation du roi, en raison des dangers que ce déplacement présente. “Dieu veuille que Paulo se soit trompé... songe encore Vasco. Mais j’ai bien fait de lui confier l’escadre, il bombardera la ville s’il le faut”...
La pluie tiède et drue transforme en gouttières les rebords de son chapeau; elle ruisselle sur ses yeux, dans sa barbe; elle alourdit son vêtement, le traverse et s’écoule dans ses bottes. Tout cela n’est pas fait pour lui donner bon moral.
D’autant que ses compagnons, qui marchent derrière lui, offrent un affligeant spectacle. Ces porteurs de manches volumineuses, de culottes bouffantes, à la mode à Lisbonne, font piètre figure sous ce déluge. Les écrivains surtout, Diego Dias, Joao de Sa, Avaro de Braga, et notre chroniqueur, Alvaro Velho, rarement exposés aux intempéries, se traînent, lamentables.
Après un bref répit, à l’heure du repas, le voyage continue en barque. Toujours sous la pluie, l’escorte descend un fleuve, sur une distance d’environ une lieue. Depuis leur départ, une foule les accompagne.  Les berges sont noires de monde. Lorsqu’ils débarquent, des femmes sortent des maisons avec leurs enfants dans les bras et se mettent à les suivre.
Cette marche est harassante, même pour le capitaine-major, plus habitué au roulis et au tangage d’un navire qu’à ceux d’un palanquin. C’est pourquoi la halte dans une église, que décide de faire le gouverneur, est la bienvenue.

EST-CE BIEN UNE ÉGLISE CHRÉTIENNE ?

Alvaro Velho note que le corps de cette église, qui a la grandeur d’un monastère, est entièrement construit en pierres de taille, et recouvert de tuiles. A l’intérieur, dans une sorte de chapelle dont l’accès est interdit aux visiteurs, il aperçoit une image.
- C’est Notre-Dame... murmure-t-il.
- En effet , acquiesce Alvaro de Braga.
Des prêtres sortent de la chapelle. Ils portent des cordons, qu’ils jettent par dessus leur épaule gauche et qu’ils font passer sous leur bras droit.
- Ce doit être leur étole (Bande d’étoffe portée par un prêtre de l’Église catholique), dit Velho.
- Oui, à la mode indienne, dit de Braga.
Les religieux aspergent les visiteurs d’une eau que ces derniers jugent bénite. Puis ils leur offrent une argile blanche, à mettre sur le front, comme on fait en  terre chrétienne avec les Cendres, le premier mercredi du carème.
Le capitaine-major donne à garder l’argile qu’on lui propose. Il s’est agenouillé, pour se recueillir, devant un mur auquel sont accrochées sept petites cloches. Des images très nombreuses de saints, parés de diadèmes, ornent cette paroi.
- Ce qui m’étonne, dit Joao de Sa, c’est que chacun de ces bienheureux a plusieurs bras...
- Et qu’ils ont tous des dents qui leur sortent de la bouche... enchérit Rui Dias, ils sont laids comme des démons!
- Ils ne m'empêcheront pas de prier le vrai Dieu que j’adore, marmonne Joao de Sa en pliant les genoux.
Il joint les mains, au côté de Vasco de Gama. Celui-ci, un instant distrait de son oraison,  échange avec l’écrivain du Sao Gabriel  un sourire signifiant que lui non plus n’est pas dupe : cette bâtisse n’est pas une véritable église, mais Dieu, dans sa grande mansuétude, acceptera peut- être quand même leur prière.

L’APPROCHE DU TRÔNE

Le frère du Bale, qui était un grand seigneur, accueillit le capitaine à l’entrée de la ville et le conduisit au palais.
Dans la rue, la foule était de plus en plus dense. Les toits des maisons étaient couverts de curieux. L’escadre avançait au son des tambours, des clairons, des trompettes, auquel se joignait le bruit des coups d’arquebuse destinés à ouvrir le chemin.
Il y avait une porte à passer pour entrer dans le palais, et quatre autres à franchir pour arriver à celle du roi Samorin. A chaque fois, il fallut forcer le passage à grands coups de bâton. De nombreux blessés tombèrent au seuil  de la  dernière porte.

Le radjah apparaît enfin aux yeux des visiteurs.
Il est dans une alcôve, sur une estrade, étendu sur un lit de repos. Un drap fait du lin le plus blanc et le plus fin couvre le matelas. Les coussins sont du même genre. Le sommier est habillé de velours vert.
Le souverain porte un pagne d’or. Des pierres brillent à son front et dans ses cheveux. A sa droite, un bassin d’or, si grand qu’il faudrait les deux bras pour le saisir, contient des feuilles de bétel, cette plante dont les Indiens mâchent les feuilles pour parfumer leur haleine. Les bracelets du radjah font tinter le précieux métal lorsqu’il tend le bras pour prendre une nouvelle chique.

 

12 - L’audience

Vasco de Gama s’inclina, joignit les mains et les leva vers le ciel, comme font les chrétiens quand ils prient Dieu. Puis il ouvrit les mains et ferma les poings très rapidement.
Le capitaine avait bien retenu la leçon que lui avait donnée en chemin le gouverneur : le radjah, satisfait de cette sorte de révérence, lui fit signe de venir près de lui. Le capitaine n’en fit rien, la coutume du pays voulant qu’aucun étranger ne s’approche du souverain.
- Sire, dit-il, le roi du Portugal, mon maître, m’a chargé de présenter à votre majesté...
Il parlait en mettant la main devant sa bouche, toujours par respect de l’étiquette propre à cette cour. Mais le Samorin, qui ne l’écoutait pas, donna quelques ordres dans la langue de Calicut, le malayalam. Les visiteurs furent invités à s’asseoir sur un banc de pierre en face du lit royal.

LA COLLATION

Des serviteurs du radjah s’approchèrent des navigateurs et leur versèrent de l’eau sur les mains. Quand celles-ci furent propres, ils apportèrent des fruits.
Le capitaine et ses hommes dégustèrent des bananes. Groupés comme ils l’étaient, tous occupés au même épluchage, peut-être qu’ils faisaient penser à une tribu de singes? Toujours est-il que le roi semblait bien s’amuser à ce spectacle. Sa joie redoubla quand les hardis marins attaquèrent les "jaques", des fruits gros comme des melons, rugueux de peau, mais fort sucrés à l’intérieur. Le jus mouillait leurs joues, coulait sur leur barbe...
Ravi, le roi restait le bras gauche levé, le geste suspendu, la chique qu’il allait jeter dans la grande coupe d’or destinée à la recueillir collée au bout des doigts, oubliant de tendre la main droite vers le domestique qui lui avait préparé une nouvelle boule de feuilles de bétel. 
Lorsque ses invités entreprirent de se désaltérer, il éclata franchement de rire. On avait expliqué aux malheureux Portugais que les Indiens font couler leur boisson dans leur bouche sans que leurs lèvres, qu’ils craignent de souiller, touchent la coupe. Aussi tentèrent-ils de boire à la régalade. Il y faut une certaine expérience. Le liquide se répandit sur leurs pauvres habits trempés de pluie, qui n’avaient pas besoin de cette nouvelle avanie.
Quand il eut retrouvé son sérieux, le Samorin dit quelques mots en malayalam à un interprète, qui les traduisit en arabe, afin que Fernao Martins les rapporte à Vasco de Gama. Le cheminement de la pensée du radjah fut un peu long. Le capitaine-major ne s’en trouva pas moins cinglé par la proposition de son hôte. Celui-ci lui proposait de dire aux notables de sa suite, qui entouraient le lit royal, tout ce qu’il voudrait...
- C’est au roi lui-même que je veux m’adresser! s’écria le navigateur.
- Ses favoris lui transmettront. Ce sont des gens très importants... 
- Je suis ambassadeur du roi du Portugal et j’apporte un message que je ne peux délivrer qu’à lui seul.
Le roi Samorin céda. Il ordonna que Vasco de Gama fût conduit dans une autre pièce où il le rejoindrait.

L’ENTRETIEN

Le radjah se coucha sur un autre lit de repos garni d’étoffes brodées d’or. Il n’était accompagné que d’un vieux religieux, chenu, barbu, tout de blanc vêtu, mais reconnaissable aux cordons qu’il portait en bandoulière.
Vasco de Gama était encadré par les deux interprètes.
- Je suis l’ambassadeur d’un souverain, dit le navigateur, qui est le seigneur d’un royaume principal, appelé Portugal, et de beaucoup d’autres terres...
- Quelles terres? Je ne comprends pas, coupa le Samorin.
“Toutes celles où il a érigé un padrao ! ” pensa le capitaine-major, qui rêvait d’en planter un à Calicut.
Mais patience, l’heure était à la diplomatie... 
- Le roi actuel du Portugal, dit-il, se nomme dom Manuel 1er. Depuis soixante ans, ses prédécesseurs ont lancé des navires à la découverte de régions nouvelles... Savez-vous pourquoi, Sire?
L’orateur n’obtint en réponse qu’un sourire encourageant.
- Parce qu’ils savent qu’il y a en Orient d’autres rois chrétiens comme eux. C’est pour cette raison que le roi dom Manuel m’a envoyé dans ce pays,  et non parce qu’il a besoin d’or et d’argent, car il en a en telle abondance qu’il ne lui est pas nécessaire de s’en procurer ici.
“ Quand me diras-tu : Je suis ce roi chrétien, bougre d’entêté”, rageait intérieurement Vasco.
Les interprètes faisaient de leur mieux, le radjah et le vieux religieux continuaient d’écouter en silence. Vasco de Gama poursuivit :
- Dom Manuel a fait construire pour moi trois navires, il m’a nommé capitaine-major, et il m’a dit : “Va, et ne reviens pas au Portugal avant d’avoir trouvé ce roi chrétien, sinon je te ferai couper la tête”.
Le visage du Samorin ne trahit pas la moindre émotion. Vasco reprit :
- Il m’a dit : “Si tu le trouves, tu lui donneras deux lettres, l’une en portugais, l’autre en arabe...”
Le navigateur espérait que le radjah allait enfin s’écrier : “Tu as trouvé celui que tu cherchais, donne-moi ces lettres”, mais le radjah demeurait impassible. Vasco pensa tirer un trait décisif avec ces mots :
- Sire, ces lettres sont restées sur mon navire, je vous les donnerai demain.
Le mâcheur de bétel hocha la tête en signe d’acquiescement, aussitôt imité par l’espèce de prêtre qui l’assistait, ce qui ne signifiait pas grand chose. A court d’idées, Vasco ajouta :
- Sire, dom Manuel 1er fait dire à votre majesté qu’il est son frère et son ami...
- Tu lui diras en retour, répondit le Samorin, que je suis de même son frère et son ami. Je lui enverrai des ambassadeurs par ton entremise...
- Grâce en soit rendue à votre majesté, sans eux je n’oserai jamais reparaître devant le roi, mon seigneur...
Le Samorin l’interrompit :
- J’ai d’ailleurs envoyé déjà des messages d’amitié aux rois de ces pays, qui se nomment Italie, France, Espagne, et même, il me semble, au roi du Portugal...
- Mais, Sire, mais voyons... balbutia le capitaine, mais je suis le premier!...
Était-il possible que le radjah le confonde avec  ces commerçants qui se risquaient à travers l’Arabie ou la Perse ? Avec les navigateurs de la mer Rouge ou de la Méditerranée ?
Le Vénitien Marco Polo était passé par Calicut il y avait deux cents ans de cela! D’autres, tant d’autres avaient suivi!... Mais nul autre que lui n’était venu d’Europe par l’unique voie des mers!... Il était celui qui avait tracé un chemin  destiné à bouleverser les rapports entre l’Orient et l’Occident... Il en avait pleinement conscience...
- Sire, dit-il, dom Manuel a organisé cette expédition...
Le Samorin crut  peut-être que  Vasco de Gama souhaitait revenir au début de l’entretien pour lui demander encore quelle était sa religion. Comme c’était une question à laquelle il ne voulait pas répondre, il lui prit la parole :
- Capitaine, lui dit-il avec un sourire empreint d’ironie, la nuit est déjà très avancée, chez qui désirez-vous loger : chez des chrétiens ou chez des Maures?
“Serait-ce un piège?” pensa Vasco de Gama.
Il répondit :
- Je demande comme une faveur à votre Majesté un logement à part, où il n’y aura personne.
- Nous y pourvoirons, conclut le radjah.

UNE NUIT A TERRE

Alvaro Velho ayant participé à l’ambassade, laissons lui terminer ce chapitre :

Le capitaine prit congé du roi, et il vint nous trouver dans l’endroit où nous étions installés, une véranda où il y avait un chandelier d’airain qui nous éclairait. Il pouvait être alors quatre heures de la nuit.
(Les 12 heures de la nuit étant comptées entre le coucher et le lever du soleil, il est environ 22h.)
Alors nous nous sommes tous mis en route, avec le capitaine, pour notre logis, et une foule innombrable nous suivait. Il pleuvait si fort que les rues étaient pleines d’eau. Le capitaine était dans une litière  portée à dos  d’hommes,  et  nous avons si longtemps marché à travers la ville que le capitaine s’en lassa et qu’il se plaignit auprès d’un Maure important, qui est facteur
(Fonctionnaire chargé des finances) du roi, lequel l’accompagnait pour le loger. Ce Maure le conduisit chez lui...

Après quelques instants de repos, à l’abri d’une confortable terrasse, le capitaine et son escorte repartent.
Nous nous remîmes en route vers notre logis. Quand nous y arrivâmes, certains hommes de chez nous y étaient déjà avec le lit du capitaine, et avec beaucoup d’autres objets que celui-ci avait apportés pour en faire présent au roi.

(à suivre) 

Vasco de GAMA (suite) Chapitres 13 - 14 - 15
Pour les autres chapitres, voir colonne de droite .

13 - Les Maures  et  les autres


Vasco de Gama avait rassemblé pour le roi les cadeaux suivants : douze pièces de tissu, quatre capuchons d’écarlate, six chapeaux, quatre colliers de corail, un service de six récipients de bronze, une caisse de sucre, deux barils d’huile et deux de miel.
Le capitaine s’apprêtait à repartir pour le palais lorsqu’il reçut la visite du gouverneur et de l’intendant chez qui il avait passé la nuit.
- La coutume veut, lui dit le Bale, que nous examinions tout ce qui est offert au Samorin.
- Voyez !... repartit le navigateur.
Les deux hommes firent ouvrir les paquets que l’on allait charger sur un cheval de bât.
- A quoi pourraient servir ces étoffes?... dit l’un.
- Un Indien de la plus basse caste serait plaisant sous ce capuchon... dit l’autre.
- Et ces chapeaux!... ricana l’intendant.
- Et ces colliers!... s’esclaffa le gouverneur.
Quand ils découvrirent le sucre, l’huile et le miel, ils se tordirent de rire
- Messieurs, pourriez-vous m’expliquer?... fit Vasco de Gama, sourcils froncés, la barbe haute.
- Cher capitaine, répondit l’intendant, le plus modeste marchand venu de la Mecque...
- Ou d’Egypte ou de Syrie... ajouta le Bale.
- Donne davantage, dit l’intendant.
- Nous ignorons ce qu’accepte un roi du Portugal, reprit le gouverneur, mais la plupart de nos gros négociants, qui ont été reçus par le sultan du Caire, savent comment il convient de traiter un radjah...
“ Oh! ces Maures!... ces Maures!...” rageait, en serrant les dents, le capitaine. Et ce mot désignait dans sa pensée, non seulement les musulmans du Maghreb, ennemis héréditaires des Portugais, mais plus généralement tous les musulmans d’Afrique et d’Asie.
Le gouverneur et l’intendant, deux notables proches du roi, étaient des Maures! La plupart des navires dans le port appartenaient à des Maures! Le commerce de toute la côte Malabar était dominé par les Maures!  A eux les entrepôts!  A eux les belles maisons de pierre qu’il avait vues en chemin, de Pandarane à Calicut! A eux les mosquées!... A eux les richesses de l’Inde!...
- Le Samorin ne voudra rien de tout cela, dit le Bale, un doigt pointé vers les ballots défaits.
Et l’intendant ajouta :
- Vous devez lui envoyer de l’or, capitaine.
- Messieurs, répliqua Vasco de Gama en bombant le torse, je ne suis pas marchand, mais ambassadeur. Ces choses que j’offre sont ma propriété, et non celle de dom Manuel 1er. Quand le roi du Portugal fera des présents, il enverra des choses plus précieuses...
Les émissaires du radjah ne voulurent rien entendre. Ils n’apporteraient pas à leur maître ce que le navigateur proposait, et ils ne souffriraient pas qu’on le lui porte.
- Puisque c’est ainsi, je veux revoir le roi Samorin avant de regagner mes vaisseaux, déclara le capitaine-major, en tapotant d’une main nerveuse la poignée de son épée.
- Nous ferons ce qu’il faut pour cela, répondirent d’une même voix les deux Maures, nous reviendrons bientôt.
Puis ils prirent congé.

Ces discussions avaient duré un long moment. Maintenant, il fallait attendre.
Vasco de Gama bouillait d’impatience.
Mais les hommes de sa suite ne regrettaient pas cette mésaventure qui les retenait à terre. Trois lignes d’Alvaro Velho, notre chroniqueur, en apportent la preuve :
“Quand à nous, bien décidés à nous divertir, nous chantions et dansions au son des trompettes, et nous prenions du bon temps.” 

AU BORD DE LA RIVIERE

Ils n’étaient pas les seuls à prendre du bon temps. Du côté de la flottille, on savait aussi s’amuser.
Sur chaque navire, des équipes avaient été constituées pour aller, à tour de rôle, laver leur linge à l’aiguade.
C’était, à une portée de flèche de la plage, une jolie rivière, qui coulait derrière une rangée de cocotiers, à la lisière d’un petit bois.
Rui et son ami Martim Afonso débarquèrent ensemble d’une joyeuse chaloupe, et s’installèrent côte à côte à l’endroit choisi pour tenir lieu de lavoir. A quelques pas de là, une dizaine de pêcheurs indiens s’éloignaient de la rive dans des barques légères. Leurs femmes et leurs enfants, bras levés au bord de l’eau, leur disaient au-revoir.
- J’ai une idée, dit le mousse à son compagnon : on va le savoir si ces gens là sont chrétiens.
Et avant que Martim ait eu le temps de l’en dissuader, le garçon enfile la robe blanche et le manteau noir de Père Miguel, qu’il est chargé de laver en même temps que son propre vêtement.
- Mais veux-tu bien!... Mais qu’est-ce que tu vas faire!... proteste en riant le marin.
Car il ne peut s’empêcher de rire. Et il ne retient pas par le bras le jeune farceur, qui se dirige vers les femmes des pêcheurs, et qui les apostrophe, et leur récite le Pater Noster, en traçant dans les airs avec sa main de larges signes de croix.
- Rui!... Rui!... voyons!... implore Martim, comiquement, elles ne comprennent pas le latin! D’ailleurs, elles ne sont pas chrétiennes, Monsaïd me l’a dit. Elles ne sont pas musulmanes non plus. D’après Monsaïd, ces gens-la ont une espèce de religion à eux...
Les Indiennes n’ont pas fui devant l’olibrius tout de noir et blanc vêtu qui leur fait de grands signes. Comme celui qui l’accompagne à l’air vraiment joyeux, comme il est un grand gars jovial, et que le rire est universel, elle rient aussi.
- Notre Père qui êtes aux cieux... fait Rui.
- Ces  gens-là  sont  des  idolâtres... enchaîne Martim, mais je vais t’apprendre autre chose : ils sont impurs...
- Qu’est-ce que ça veut dire?
- Ici, la société est faite de castes, et les pêcheurs sont tout en bas de l’échelle, Monsaïd me l’a dit...
- Eh-oh! Martim, je ne sais pas si ces femmes sont impures, mais elles sont jolies...
- Tu voudrais bien en croquer, hein! coquin?...
Rui cesse de faire de grands gestes pour ne pas effrayer les Indiennes, qui se laissent approcher. Martim tend les bras doucement vers l’une d’elle, comme vers une biche qu’il voudrait apprivoiser. Le sourire enjôleur, sans la quitter des yeux, il murmure à l’adresse de son ami :
- Je vais lui prendre la main, elle n’en reviendra pas, étant une intouchable pour ceux des autres castes de ce pays...
La tentative réussit. Elle est commentée avec entrain par toutes les compagnes de celle qu’il a choisie. Rui profite de la musique de ces voix qui se croisent pour embrasser hardiment une toute jeune fille. Alors l’assemblée féminine, et les enfants, piaillent d’allégresse.
En ce moment, un cortège d’éléphants, chaque bête chargée d’un tronc d’arbre, sort du bois. Le groupe recule.
- Éléphant... éléphant... répète Martim Afonso.
Ce qui est étonnant, c’est que le marin a parlé en malayalam. Cet homme-là a vraiment le don des langues. Il connaît celle des Noirs du Congo. Il a profité du passage à bord du Sao Gabriel de Lahidj et d’Ibrahim pour acquérir des rudiments d’arabe. Et ses conversations avec Monsaïd lui ont suffi pour qu’il apprenne quelques mots du dialecte local.
Les pachydermes sont passés. Les enfants, qui ont assez vu les étrangers, s’éloignent vers leurs paillotes, et les femmes aussi, à l’exception de celles que Rui et Martim retiennent.
L’élue du polyglotte comprend aux gestes qu’il fait que, s’il sait dire éléphant en malayalam, il voudrait étendre son vocabulaire. Elle  gazouille pour lui, dans son charmant langage  : femme, homme, enfant, arbre... Il répète, en applaudissant pour exprimer sa joie. Il demande : tête, main...
Et pourquoi Rui ne se mettrait-il pas de la partie? Il interroge celle qu’il a choisie : cheveux, épaule?... Comme ses traits sont fins! Comme sa bouche est belle? Les mots qu’elle lui donne sont comme des bisous.
Plus délicat est le moment consacré à l’échange des noms propres, mais avec de la bonne volonté, on finit par s’entendre : Jaïna est pour Martim, Martim pour Jaïna, comme Rui pour Sangali et Sangali pour Rui...
Revenons vite à des choses plus concrètes. La barbe  de Martin donne lieu a des fous rires, la chose étant aussi amusante que le mot qui la nomme. Rui, n’ayant rien de comparable à offrir, serre les dents , lèvres retroussées, comme un ogre.
Du côté des biens propres aux jeunes filles, nez, menton, cou, gorge  sont l’objet de pressantes questions, et de furtives caresses.
Elles répondent avec enjouement.
C’est alors que notre mousse glisse un doigt léger sous le voile qui couvre la poitrine de Sangali.
- Tu deviens de plus en plus curieux, sacré bonhomme! plaisante son aîné. Si tu veux tout savoir, je suggère que l’on se mette à l’abri du soleil, là-bas, sous les arbres...
Les demoiselles acceptent en riant de les suivre, et, par jeu, les devancent, et courent vers la lisière.
Les jeunes gens se lancent à leur poursuite.
Galopant au côté de son jeune compagnon, Martim Afonso lui souffle :
- Tu sais ce qu’il m’a dit aussi, Monsaïd?... Eh bien! la coutume, par ici, veut que les marins de  passage contractent des mariages temporaires... Tu entends? Hein! qu’est-ce que tu en penses?
- Tu crois que tu vas savoir leur demander...?
- Fais-moi confiance...

L’INTERPRETE CHRÉTIEN

Le Maure Monsaïd s’est entiché des Portugais.
Il ne quitte plus Vasco de Gama.
Il lui a expliqué que les présents qu’il souhaitait offrir au radjah n’étaient pas, en vérité, dignes de ce grand prince. Mais peu importe!... Il se fait fort d’obtenir, lui, Monsaïd, la promesse d’une nouvelle audience pour son ami le navigateur.
De fait, lorsque la délégation se présente aux portes du palais, celles-ci sont closes. L’ambassadeur de dom Manuel 1er doit patienter quatre heures durant avant d’être reçu. Et ce n’est que la première des déconvenues...
- Pas plus de deux hommes avec vous!... lui disent les gardes, à l’entrée de la salle du trône.
Vasco de Gama choisit Fernao Martins, son interprète, et Diogo Dias, son écrivain.
Le roi est entouré de notables, parmi lesquels se trouvent le gouverneur et l’intendant.
- Capitaine, lance-t-il, vous semblez tout ignorer de nos coutumes!... Qu’êtes-vous venu chercher ici, des pierres ou des hommes?
- D’abord des chrétiens, Sire...
Le Samorin se garde bien de préciser s’il est lui-même chrétien. S’il s’intéresse à la religion chrétienne, c’est à sa manière, très particulière.
- On m’a rapporté, dit-il, que vous avez à bord de votre nef une Sainte-Marie en or, donnez-la moi.
- Elle n’est pas en or, Sire, mais le fût-elle que vous ne l’auriez pas, car c’est Elle qui m’a conduit sur la mer.
Le roi oriente alors sa mauvaise humeur dans une autre direction :
- Capitaine, vous deviez me remettre deux lettres de votre roi, je ne les ai toujours pas!
- Sire, les voici. Celle-ci est en portugais...
Le Bale s’en saisit et la remet au roi.
- Celle-ci est en arabe...
Le gouverneur s’apprête à répéter son geste, mais Vasco de Gama retient le document.
- Les Maures qui vous entourent, Sire, me veulent du mal, dit-il. Je demande que ce texte soit traduit par un chrétien parlant l’arabe.
Les musulmans se récrient. Le roi s’étonne d’abord, puis fait venir un jeune homme de petite taille que l’on appelle Quarram.
Vasco de Gama peut-il se fier à lui? La suspicion marque son visage, mais Monsaïd le rassure :
- C’est un authentique chrétien, capitaine, il appartient à une importante communauté qui pratique votre religion...
Sans doute est-ce vrai, seulement, s’il parle arabe, Quarram ne le lit pas...
Le gouverneur et l’intendant lui prennent la lettre des mains et la lisent devant le roi. Comme celui-ci semble satisfait,  l’ambassadeur de  dom Manuel s’en tiendra là.
La fin de l’entrevue sera moins tendue. Laissons à notre chroniqueur le soin de la rapporter :

Le roi demanda au capitaine quelles marchandises il y avait dans son pays. Le capitaine répondit qu’il y avait beaucoup de blé, beaucoup d’étoffes, beaucoup de fer, beaucoup d’airain et, disait-il, beaucoup d’autres choses encore. Le roi lui demanda s’il avait apporté quelques marchandises. Il répondit qu’il avait un peu de tout cela, des échantillons. Et il demandait de le laisser revenir à bord, pour faire tout débarquer, et quatre ou cinq personnes resteraient là où nous étions logés. Le roi lui répondit qu’il pouvait s’en aller en emmenant tous ses hommes avec lui, qu’il n’avait qu’à faire bien amarrer ses vaisseaux, et qu’il pouvait transporter à terre toute sa marchandise et la vendre le mieux qu’il pourrait. Après avoir pris congé du roi, le capitaine s’en revint à notre logis, et nous avec lui. Et comme il était déjà tard, il ne se mit pas en peine d’en partir.

UN OTAGE INTRAITABLE

Le lendemain, le capitaine demanda au Bale  de lui fournir une almadie afin qu’il puisse regagner sa flotte avec ses hommes.
- Il va vous falloir plusieurs barques, capitaine, je crains de ne pouvoir les rassembler aujourd’hui.
- J’ai l’autorisation du roi, protesta Vasco de Gama, et si vous ne m’accordez pas ce dont j’ai besoin, je retourne le voir.
- Allons, ne nous fâchons pas, repartit le Maure, nous allons nous rendre à la plage...
La discussion avait duré longtemps, la marche vers la mer fut longue, lorsque la nuit tomba, l’ambassadeur et sa suite n’avaient pas embarqué.
- Je vais vous loger chez un ami, proposa le Bale.
Le capitaine en prit son parti. Il fit acheter des poules et du riz. Et malgré sa grande fatigue, il dîna de bon coeur avec sa troupe.
Le jour suivant, le gouverneur se présenta tout joyeux, mais c’était pour soumettre le prêt de ses barques à une condition :
- Vous allez écrire une lettre à votre frère, dit-il au capitaine, pour lui demander de rapprocher les navires de la côte en pénétrant plus avant à l’intérieur du port.
“ Voyez-moi ce gros malin, pensa Vasco de Gama, qui voudrait nous rassembler à portée de sa main pour nous massacrer plus facilement!”
- Je ne demande pas mieux, sourit-il, mais mon frère n’en fera rien. Il croira que je suis prisonnier, il repartira pour le Portugal.
Le Maure grimaça et finit par quitter la place en grommelant de vagues menaces.
Le soir, les Portugais purent faire quelques achats dans la localité, afin de préparer malgré tout un bon souper, mais à la nuit tombée, plus de cent hommes gardèrent la maison, tous armés d’épées, de hallebardes, d’écus et de flèches.
Le lendemain, qui était le 2 juin, le Bale ne parut pas. D’autres seigneurs se présentèrent devant le capitaine-major.
- Vous avez promis au roi de mettre à terre votre marchandise, lui dirent-ils. Or l’usage du pays est qu’un marchand ne peut pas regagner son bord avant que sa marchandise soit débarquée...
- Qu’à cela ne tienne! s’exclama Vasco de Gama. Je vais dire à mon frère de m’envoyer certaines choses...
Ce qu’il fit aussitôt.

Paulo de Gama remplit une chaloupe.
Lorsque le chargement fut livré, deux hommes restèrent à terre pour le garder. L’ambassadeur et le reste de sa suite regagnèrent les vaisseaux.
Dès qu’il fut à bord du Sao Gabriel, le capitaine-major donna l’ordre de ne plus envoyer à terre, pour le moment, le moindre paquet.

14 - Ultimes transactions

Les marchandises des Portugais n’intéressèrent que fort peu les négociants de Pandarane. Quelques pièces d’étoffe vulgaire, des colliers et des grelots ne pouvaient guère rivaliser avec les tapis et les cuirs d’Arabie, les perles de Ceylan, les épices des Moluques, les porcelaines et les soieries de Chine.
Mais Vasco de Gama attribuait aux seuls Maures l’origine du mépris avec lequel étaient examinés les ballots qu’il ouvrait sur les marchés.
Il s’en plaignit au Samorin. Celui-ci accepta de faire transporter à Calicut tout ce que le navigateur souhaitait vendre. Un comptoir y fut ouvert.
Deux notables de l’expédition, Diogo Dias, écrivain du Sao Gabriel, et Alvaro de Braga, écrivain du Bérrio, furent chargés d’en assurer la gestion.

L’EMBELLIE

Les équipages bénéficièrent de l’amélioration des rapports entre le radjah et le capitaine-major. Les marins furent autorisés à se rendre à terre. Ils en profitèrent pour faire un peu de commerce.
Chacun souhaitait rapporter un souvenir de ce voyage au confins du monde, qui un pot de cannelle, qui du clou de girofle, les plus riches quelques pierres précieuses. Mais le troc impose des sacrifices, aussi devaient-ils, à regret, se séparer, l’un de son bracelet, l‘autre d’une culotte ou d’une chemise.
Ces échanges se faisaient dans la bonne humeur. Les Indiens se montraient accueillants. Quand la pluie tombait drue, ils offraient à leurs visiteurs l’abri de leurs paillotes . Parfois, ils les hébergeaient la nuit.
Dans l’autre sens, des pêcheurs allaient jusqu’aux nefs portugaises, pour y vendre du poisson contre du pain. Ils étaient parfois si nombreux qu’ils  en  devenaient gênants, note Velho : très souvent il était nuit close et nous ne pouvions les faire sortir des navires. C’est que ce pays est très peuplé et que les vivres y sont rares. Certains, poussés par la faim et la curiosité, arrachaient des mains des marins les biscuits qu’ils étaient en train de manger. Mais ces menus incidents n’altéraient guère un climat général de paix et d’amitié.
Martim et Rui profitèrent de leurs sorties pour revoir Jaïna et Sangali. Avec elles, ils suivirent plusieurs fois le chemin forestier des éléphants. Devant eux fuyaient des paons. Dans les arbres jasaient les perroquets. Ils allaient jusqu’aux collines où poussaient les caféiers. Parfois, Jaïna poursuivait une libellule ou un papillon; elle bondissait comme un cabri par dessus les fourrés; si vive qu’elle fût, Martim la rejoignait toujours. Sangali, plus dolente, aimait à faire des bouquets et Rui découvrait qu’il avait la passion des fleurs. 
Les autres membres de l’équipage n’avaient pas tardé à imiter notre mousse et son mentor. Presque tous avaient noué de doux liens avec les belles de Pandarane et de Calicut. A l’ombre de leur comptoir, deux savants, deux vieux sages, deux philosophes, Diogo Dias et Alvaro de Braga, voyaient passer ces couples d’un oeil amusé.
- Marco Polo l’avait déjà noté,  disait l’un,  les gens d’ici ne tiennent pour péché aucune luxure.
- En effet, disait l’autre, il n’y a pas pour eux de péché charnel.
Monsaïd, qui ne les quittait guère, les aidait à découvrir plus complètement les coutumes des habitants de ce pays neuf.
- Ici, expliquait-il, nul homme ne prendrait pour rien au monde une femme pucelle. Il penserait qu’elle ne vaut rien si elle n’est pas accoutumée à coucher avec d’autres hommes. Aussi ne vous étonnez pas si vous voyez des fillettes d’une dizaine d’années supplier vos matelots de leur ôter leur virginité...
Diogo Dias et Alvaro de Braga souriaient dans leur barbe, à l’évocation de ces moeurs innocentes, peut-être aussi au souvenir de leurs nuits.
Mais tout le monde ne partageait pas leur indulgence!...  La voix terrible du révérend père Miquel retentissait sur le pont du Sao Gabriel, et sur le pont du Sao Rafael, et sur le pont du Bérrio.
- Enfer et damnation!... tonnait-il, c’est péché mortel de forniquer avec des femmes qui n’ont pas reçu le sacrement du baptême!
Et d’ajouter, à l’adresse des capitaines :
- C’est un crime qui mérite la peine de mort!
Oui, mais voilà!.. le bon père tonitruait en vain. Car lui même ne pouvait  pas  affirmer que ces femmes n’étaient pas chrétiennes. Les églises où elles se rendaient, avec leurs murs couverts de peintures de saints, gardaient leur mystère du premier jour. Quant au roi Samorin, on savait qu’il n’était pas musulman, on voulait croire encore qu’il adorait Jésus. On se demandait... Et comme il refusait de répondre aux questions qu’on lui posait sur ce sujet...
- Il est idolâtre, affirmait Monsaïd, son dieu se nomme Bouddha...
- Pas sûr, répliquait Vasco de Gama. Je viens d’obtenir de lui l’autorisation d’ériger un padrao, avant notre départ.
Les échos de ces discussions arrivaient aux oreilles des joyeux drilles de la flotte. Cela les arrangeait bien de penser que les Indiennes avaient été baptisées. Aussi continuaient-ils de commettre des péchés pardonnables, et le bon Père serait bien obligé de leur donner l’absolution.

LE COMPTOIR DEVIENT PRISON

Juillet s’achevait. La flottille mouillait depuis plus de deux mois à Calicut. Il y avait plus d’un an que les navigateurs avaient quitté Lisbonne.
Vasco de Gama, vainqueur de la grande volte, triomphateur du cap des Tempêtes, dit de Bonne Espérance,  découvreur de royaumes,  de celui des petits hommes basanés au langage cliquetant, de celui des Bonnes gens, de ceux de Mombasa et de Mélinde, créateur d’une route maritime fabuleuse, prometteuse d’inestimables richesses, Vasco de Gama se sentait fatigué. S’il rêvait, il entrevoyait un chapelet de forteresses auprès des padraos  qu’il avait semés sur sa route. Autour de ces places fortes, dom Manuel 1er construirait un empire. Le petit Portugal prendrait rang parmi les grandes puissances du monde...
Mais pour que cet avenir sublime devienne réalité, il fallait que le capitaine rentre dans son pays. Il avait assez négocié avec le Samorin, ce radjah de bas étage, ce mâcheur de bétel, que les Maures manipulaient. Il était las des débats qu’il avait avec lui; il ne supportait plus le mépris et les caprices de ses amis, les adorateurs de Mahomet.
Sur son ordre, Diogo Dias se rendit au palais.
Diogo Dias avait pour mission d’offrir au roi un présent et de régler avec lui les conditions du départ des navires portugais.
Mais quatre jours de suite, l’envoyé du capitaine-major trouva porte close et gardien intraitable.
Quand il fut enfin reçu, il présenta au radjah le cadeau qui lui était destiné. Celui-ci ne voulut pas même jeter un regard à ce qui semblait être de l’ambre et du corail.
- Donnez cela à mon intendant, dit-il.
- Sire, demanda Diogo Dias, accepterez-vous d’envoyer quelques hommes au roi du Portugal?
- Nous verrons cela...
- Sire, nous aimerions aussi emporter un baril de cannelle, un autre de clous de girofle, comme échantillons...
Au lieu de répondre à cette requête, le Samorin déclara, par le biais de son interprète :
- Vous direz au capitaine qu’il me doit 600 xerafins (ancienne monnaie d’or indienne), c’est ce que me versent tous ceux qui viennent dans mon pays. Quand il m’aura payé, il pourra aller en paix.
Diogo Dias comprit qu’il n’avait plus qu’à se retirer. Des hommes l’accompagnèrent jusqu’au comptoir, où il retrouva Alvaro de Braga. Mais cette petite escorte ne se contenta pas de reconduire chez lui l’émissaire du capitaine. Elle s’installa devant la porte et les Portugais eurent tôt fait de comprendre qu’ils étaient prisonniers.
Par bonheur, les écrivains avaient à leur service un esclave guinéen, qui faisait partie de l’équipage du Bérrio . Quand la nuit fut venue, ce Noir parvint à s’échapper par une fenêtre mal gardée. Il gagna la plage et réussit à se faire conduire aux navires pour y donner l’alerte.

QUI CRAINT LE DANGER...

- Tout est la faute des Maures, disait Monsaïd.
- Que leur ai-je fait?... s’exclamait Vasco de Gama.
- Ils redoutent la concurrence, capitaine. Ils craignent que d’autres flottes venues d’Europe suivent la vôtre. Ils ont peur que vous les chassiez de leurs marchés. C’est pourquoi ils dressent le Samorin contre vous, disant que vous êtes des voleurs, des pirates... Gare à vous, ils sont capables du pire!... Ils voudront vous tuer... Ils demanderont au roi de vous couper la tête...
Emporté par la véhémence de son discours, Monsaïd oubliait que ceux qu’il dénonçait étaient ses amis, ses frères de race.
De fait, le roi Samorin avait interdit aux habitants de Calicut de se rendre aux navires. Sa consigne fut respectée un seul jour.
Le lendemain, note Velho, arriva une almadie montée par quatre jeunes gens qui venaient vendre des pierres fines. Mais nous eûmes l’impression que, plutôt que pour vendre des pierres, ils venaient sur l’ordre des Maures pour voir si on leur ferait du mal.
Le capitaine les ayant fort bien accueillis, d’autres visiteurs suivirent. Les marchands de Calicut et les navigateurs rétablirent de bonnes relations commerciales. Pour autant, rien ne laissait espérer la libération des écrivains captifs.
Comment les arracher à leur geôle? 
Vasco  de Gama tint conseil.
- On pourrait bombarder la ville, proposa Nunes.
- Associer bombardement et débarquement, suggéra Coelho, préparons nos armures.
- Tout cela est bien risqué... objectait Paulo de Gama.
- Mon frère à raison, trancha Vasco, voilà ce que nous allons faire : nous attendrons la venue d’une embarcation qui en vaille la peine...
Le dimanche suivant, une barque, chargée de vingt-cinq hommes, accosta le Sao Gabriel. Parmi les visiteurs figuraient six personnages importants. Comme à l’accoutumée, le capitaine-major  leur fit bon accueil. Mais quand elle repartit, la barque qui les avait amenés ne remportait que sept passagers. Vasco de Gama retenait en otage les six notables, et douze autres citoyens de Calicut d’un rang inférieur.
Ceux qui regagnèrent la ville étaient chargés de faire savoir au roi dans quelles conditions le Portugais entendait procéder à l’échange des prisonniers. Hélas! dans les jours qui suivirent, les navires ne reçurent aucune nouvelle du palais. Alors les navigateurs firent mine de perdre patience. Ils levèrent l’ancre et prirent le large.
Bien joué!... Le radjah, apprenant que l’armada pouvait encore être rejointe, décida de libérer Diogo Dias et Alvaro de Braga. Les écrivains regagnèrent le Sao Gabriel. Ils étaient porteurs d’une lettre pour le roi du Portugal, et chargés de faire savoir au capitaine-major qu’un padrao pourrait être dressé sur la côte.

Le padrao fut embarqué par les envoyés du Samorin. Ils emmenèrent également les six notables retenus par le capitaine, mais celui-ci décida de garder les autres prisonniers. En échange, il abandonnait quelques-uns de ses hommes, attachés à la garde des marchandises du comptoir.
Ses tractations venaient de s’achever, le Sao Gabriel  allait donner le signal du départ. 
- Hisse! ordonna le maître d’équipage.
La drisse se tendit.
Bras contre bras, Martim et Rui tiraient le cordage. Ils ne pouvaient détacher leurs yeux de la côte lointaine, d’où Jaïna et Sangali leur adressaient peut-être un adieu. Bon nombre d’autres marins regardaient dans la même direction. Ils virent alors une almadie, ballottée par la houle, qui se dirigeait vers eux.
C’était Monsaïd. Il voulait quitter ce pays où on l’accusait de traîtrise.
Vasco de Gama le fit monter à bord. Il acceptait de l’emmener. Mais il le mit en garde :
- Retiens cela mon ami : "Qui craint le danger ne doit pas aller en mer."